Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 27

Chapter 273,850 wordsPublic domain

Mouzafarabad, qui commande la principale route menant du Cachemire dans l’Afghanistan, est une petite ville construite en amphithéâtre à l’endroit où le Djelum reçoit les eaux du Kichanganga, son plus puissant affluent. Quelques mosquées dont les coupoles élégantes se découpent à l’horizon, des temples hindous d’une blancheur surprenante, et surtout un bazar très animé où des populations de toute nature et de toute provenance se coudoient en criant et en gesticulant, donnent à Mouzafarabad un cachet d’originalité qui présente un certain intérêt au voyageur. Nous visitons la forteresse, qui est de maigre importance, toujours dominée, comme les autres fortifications du Cachemire, par les hauteurs environnantes (c’est comme un fait exprès). Puis nous regardons encore deux temples hindous, dont le plus grand, construit par Goulab-Singh, le père du maharadjah actuel, ne manque point d’originalité. Les murs extérieurs sont couverts d’un stuc superbe, et à l’intérieur on peut admirer quelques beaux vases en cuivre ancien. Il a été élevé en l’honneur de Sita, femme de Rama, qui s’était transformée en Kali, une des trois déesses du culte hindou. On raconte ainsi sa transformation. Rama, ayant vaincu Ravàn, s’en retournait vers Ayodhya avec sa femme Sita. Comme il se vantait de sa victoire: «Qu’auriez-vous donc fait, lui dit-elle, si ce géant avait eu mille têtes?--Je l’aurais tué de même», répondit-il. Ce géant existait, et Rama, l’ayant su, alla à sa rencontre; mais trois flèches lancées de la main du géant dispersèrent l’armée de Rama; celui-ci, profondément touché de la mort de ses hommes, pleura. Sa femme Sita se moqua de lui et résolut d’attaquer le géant, et, pour y parvenir, se transforma en Kali. Le combat dura dix ans; à la fin elle tua son ennemi, but son sang, et, dans l’ivresse de sa victoire, elle dansa avec tant de violence que la terre trembla. Les dieux prirent peur et prièrent Siva d’arrêter la danseuse. Ce n’était peut-être pas chose facile. Mais enfin pour y parvenir il se plaça parmi les morts. Brahma alors s’approcha d’elle et lui dit: «Arrête-toi, déesse; ne vois-tu pas que tu danses sur ton mari?» Kali fut extrêmement peinée de voir Siva parmi les mourants, aussi reprit-elle tout de suite sa forme de Sita, et la légende ajoute qu’elle se remit en chemin avec son mari et ses frères comme si rien ne s’était passé. Voilà pour le moins une femme forte. Non pas celle de l’Écriture, mais, dans son genre, tout aussi extraordinaire. Ensuite nous nous sommes rendus sur l’autre côté du Kichanganga, où s’élèvent les ruines d’un ancien château bâti du temps de Djehanghir. Les constructions qui en restent rappellent celles de Péri-Mahal, sur les bords du lac Dal au Cachemire. Il date, du reste, de la même époque, mais je trouve qu’il se donne des airs de château fort, avec ses quatre bastions; on dirait qu’il a voulu autrefois défendre la ville dont il garde l’entrée. Nous faisons ensuite une promenade au bazar, qui nous intéresse surtout par la diversité des types que nous y rencontrons. Mouzafarabad est un carrefour commercial où l’on voit affluer, à côté des marchands cachemiris, sicks et autres, des populations descendues des montagnes voisines pour y troquer des pelleteries contre des étoffes. Les habitants de la ville se composent, pour la plus grande partie, de Tchibhalis. Ce sont des Radjpoutes devenus musulmans, sans avoir pour cela embrassé le fanatisme de cette religion, car ils épousent souvent des femmes hindoues, auxquelles ils permettent de garder leur foi et d’apporter leurs idoles dans leurs foyers.

L’élément sick, venu des plaines voisines, constitue également une fraction importante de la population sédentaire de Mouzafarabad; on y trouve aussi pas mal d’Hindous, auxquels appartiennent les temples dont nous avons parlé plus haut. Les marchands cachemiris n’y font pas défaut non plus. Mais la partie intéressante de la population est certainement l’élément flottant des montagnards, qui n’y viennent surtout qu’à certaines époques de l’année. On rencontre dans cette ville des Tchilasis, des Chîns, des Souates faisant partie des républiques du Yaghestan, et même des Tchitralis de la vallée de Kounar, jusqu’à des Kafir-Siapoches. Il est naturel qu’un mélange si varié de populations ne puisse manquer d’attirer l’attention d’un anthropologiste; aussi mon mari a-t-il été occupé deux jours à mensurer ces gens et à causer avec eux. Nous prîmes, en plus, la résolution de pousser une pointe jusque dans la vallée du Naïnsoukh, limitrophe des républiques du Yaghestan. Aussitôt résolu, aussitôt fait; nous partons pour Balakot et nous poussons, après une marche très longue et très pénible, jusqu’aux environs du village Khaghân, où nous campons la nuit.

La flore de la vallée du Naïnsoukh rappelle celle des environs de Gouraiz. Les forêts y sont très belles, et le chemin presque toujours ombreux. Le lendemain, nous ne pouvions partir qu’à midi; nos chevaux, ayant marché longtemps et souvent au trot, étaient très fatigués.

Nous arrivons le soir à un petit cours d’eau, affluent du Naïnsoukh, que nous remontons jusqu’au village de Déri, situé sur le petit lac de Safamoullah. De l’endroit où nous campons, nous apercevons parfaitement le pic dénudé du Nanga-Parbot ou Diyarmir, qui s’élève à pic jusqu’à une altitude de 8160 mètres. Grâce à la différence qui existe entre ce géant et le môle extrême, le terminus pour ainsi dire de l’Himalaya occidental, aucune montagne ne fait autant d’effet par son élévation sur les voyageurs. Il suffira de dire que le Nanga-Parbot se voit de Marri à l’œil nu.

Nous passons une journée dans notre campement, pour laisser reposer nos bêtes, et nous repartons le lendemain pour Mouzafarabad, que nous atteignons rapidement et où nous retrouvons nos bagages et notre suite en parfait état. On nous montre dans cette ville un temple qui a été bâti par les soins du fils aîné du maharadjah, prince qui, dit-on, n’aime pas les Européens. Cette excursion dans la vallée du Naïnsoukh permit à M. de Ujfalvy de compléter ses études sur les tribus du Yaghestan. Il acquit la certitude qu’elles faisaient partie de la famille dardoue quant à leur complexion physique, et il put recueillir des renseignements fort curieux sur leurs mœurs et sur leurs usages.

Le Yaghestan est composé d’un nombre infini de petites républiques qui sont absolument indépendantes les unes des autres. Chacune de ces petites républiques est gouvernée par l’assemblée de ses hommes valides; cette assemblée prend des résolutions qui ne deviennent exécutoires que si elles sont prises à l’unanimité des membres; s’il se trouve des opposants, un seul suffit, l’exécution est ajournée jusqu’au moment où la majorité a pu réussir à rallier la minorité à son opinion par les moyens de persuasion. Cette coutume mérite d’être signalée, surtout de la part d’un peuple qui se prête encore à toute espèce de trafic honteux, entre autres celui des esclaves.

Les femmes du Tchitral sont, dit-on, très blanches et très belles; elles alimentent les harems de Bokhara et de l’Afghanistan.

Les brûlures sur le ventre, qui sont employées comme moyen préservatif par les Dardous et les Baltis, et dont j’ai parlé plus avant, se pratiquent pour la même cause dans le Yaghestan; mais les Dardous de ces républiques, comme les Kafir-Siapoches d’ailleurs, ne se contentent pas d’une seule brûlure: ils cautérisent aussi leurs enfants derrière les oreilles après leur naissance.

Les femmes de Mouzafarabad nous ont paru assez jolies; elles portent sous leur voile un bonnet pointu. Nous avons vu aussi des hommes qui se teignaient la barbe en rouge.

Leur costume est le même que celui des Cachemiris; par les temps froids et humides ils se drapent dans leurs grandes et larges ceintures, ce qui n’empêche pas que le matin ils grelottent en attendant patiemment le soleil, qui doit réchauffer leurs membres engourdis.

Autour de Mouzafarabad, les montagnes prennent l’aspect de collines dominées par des géants; elles sont jaunies et desséchées par le soleil. Les pluies d’orage que nous avons essuyées depuis notre départ annoncent l’approche de l’hiver. S’il pleut ici, il neige là-haut. Mais à Mouzafarabad même il y a très peu de neige; à proportion la saison hivernale est peu rigoureuse. Cependant le feu qui brûle dans l’âtre n’est certes pas de trop dans ces chambres si mal closes.

Après cette courte expédition dans ces vallées si rarement visitées, nous nous rendons à marche forcée à Kohala, la frontière du Cachemire. A cette station, nous avons de la peine à trouver des coulis, car le mounchi n’a plus aucun pouvoir; cependant nous nous en procurons au prix de huit anas par homme, et nous nous dirigeons vers Marri par des forêts où nous pouvons admirer l’_acacia arabica_, l’_acacia modesta_, le _ziziphus jujuba_, l’_euphorbia pentagona_, le manguier, le peuplier, le bananier, les bambous, le palmier (_phœnix sylvestris_), le _pinus longifolia_, le _pinus excelsa_, le _picea nebbiana_, beaux et magnifiques arbres, belle et luxuriante végétation au milieu de laquelle nous arrivons, le soir, par une nuit sombre, à Marri, sanatorium anglais, où des hôtels, des magasins, des maisons gracieusement situées sur les flancs des montagnes ombreuses nous rappellent beaucoup Simla. Mais la belle Simla reste toujours ma préférée. Est-ce parce que ce site himalayen a le premier frappé ma vue et fait vibrer en mon être de nouvelles sensations? Mais c’est celui qui m’apparaît le plus beau, le plus magnifique de tous les sanatoriums que j’ai eu l’occasion d’admirer.

De Marri on voit encore le Nanga-Parbot, ce superbe glacier qui élève sa tête blanche au-dessus du beau vert.

L’hôtel où nous descendons est presque vide; l’hiver avance, et les nombreux voyageurs sont déjà en route vers de plus chaudes contrées. Cet hôtel est certainement un des plus confortables et des plus exquis au point de vue culinaire, et nous y goûtons la meilleure cuisine que nous ayons eue aux Indes. A Marri nous prenons congé du mounchi, notre fameux colonel Gân-Patra, et des tchouprassis, qui nous avaient été d’un grand secours. Un riche bakchich au mounchi et aux autres sous-officiers fut accepté par eux avec reconnaissance, et ils nous quittèrent avec force salamalecs. Le colonel hindou que le maharadjah nous avait donné était vraiment un fort honnête homme; ses comptes, d’une exactitude rare, n’étaient pas trop exagérés. Je crois bien cependant qu’il a tiré profit de ses fonctions près de nous, vu les nombreux achats que nous avons faits par son entremise; il ne serait pas Oriental sans cela. Mais c’est un profit qui peut s’appeler honnête et que bien des Occidentaux ne se font pas faute d’accepter. Marri possède un fort bon photographe, qui fait de très belles choses; ce ne sont pas les sites qui lui manquent, c’est plutôt la photographie qui manque aux sites. Espérons que tous finiront par être connus, car le plus beau dessin ne rend jamais les paysages aussi exactement que la photographie.

Il nous faut penser à faire d’autres arrangements. Nos chevaux iront avec leurs saïs jusqu’à Raoul-Pîndi; nos bagages partiront en avant sur une charrette à bœufs pour cette ville, et nous, nous reprendrons cette petite voiture des montagnes qui s’appelle _tonga_, que nous avions déjà prise pour nous rendre de Kalka à Simla.

Grâce à la maladresse de François, nous eûmes presque une affaire avec l’homme qui nous avait loué une de ces tongas. Nous n’avions pu prendre la poste anglaise, qui se charge de ces transports. N’ayant pas été prévenus, nous ignorions qu’il fallût retenir sa voiture cinq jours d’avance. Nous dûmes donc passer par les tracasseries des indigènes, qui tâchent toujours de vous exploiter le plus qu’ils le peuvent. C’est un des bienfaits que leur a apportés la civilisation européenne.

Heureusement que M. de Ujfalvy, au courant de ces habitudes, n’était pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.

CHAPITRE XIV

RETOUR A BOMBAY

Raoul-Pîndi.--Lahore.--Le palais du gouverneur.--Promenade à dos d’éléphant.--Mosquées et tombeaux.--De Lahore à Delhi.--Splendeurs de Delhi décrites par M. Rousselet.--Les boulevards de la ville.-- Agra.--Le Tadj-Mahal.--Ahmedabad.--Bombay.--Séjour délicieux à Malabar-Hill.--Départ pour l’Europe.

Nous partons enfin pour Raoul-Pîndi. La route, construite par les Anglais, est superbe et côtoie de belles montagnes qui paraissent des collines à nos yeux accoutumés à la vue des monts du Thibet.

Le soir, la route poudreuse nous avertit de l’approche de la ville. Les immenses plaines qui entourent la cité sont coupées par une large route, où nous rencontrons pas mal de charrettes. La descente qui amène à Raoul-Pîndi est assez rapide, car Marri est à 2400 mètres au-dessus de la mer, et, quelques heures après, nous étions à 550 mètres seulement.

Raoul-Pîndi est un endroit très fréquenté; c’est aussi la route pour aller en Afghanistan; le passage des officiers y est donc nombreux. C’est dans cette petite ville qu’on se débarrasse de tous les objets nécessaires au voyage du Cachemire. Mais le moment est mal choisi pour nous, car tous les voyageurs sont déjà revenus.

On ne peut cependant choisir son temps dans des pays où les saisons sont un obstacle au voyage. Les hôtels sont pleins, et dans celui où nous descendons on peut à peine nous donner une misérable chambre. Bref, il est décidé que nous laisserons nos chevaux sous la garde de notre saïs, afin qu’en restant un peu plus longtemps il puisse s’en défaire à un meilleur prix. Les autres objets seront vendus aux enchères par l’entremise d’un Parsi.

Quant à nous, nous partirons le plus vite possible pour Lahore, car, si nous attendions la vente de nos effets, le prix de nos dépenses à l’hôtel excéderait bien au delà le surplus que nous pourrions en retirer. Il faut que nous subissions une perte énorme, nous devons nous y résigner. Par exemple, ma selle, qui est magnifique et qui m’a coûté près de trois cents francs à Paris, n’atteindra, m’a-t-on dit, que quinze roupies, soit un peu plus de trente francs, et encore! Tout sera à l’avenant. Il faut nous y attendre. Pendant que nos affaires se règlent, nous nous promenons le soir dans la ville, qui possède de larges et longues avenues plantées d’arbres. La ville anglaise est, comme toujours, éloignée du bazar; les maisons, très peu élevées, toutes construites sur le même modèle, sont entourées de jardins.

L’entretien des routes et des allées est magnifique, et l’empierrement en est parfaitement fait. On arrose afin d’éviter la poussière, mais celle-ci est pourtant considérable. Nous voyons de magnifiques chevaux qui semblent énormes à nos yeux accoutumés aux poneys des montagnes. Ils sont, en effet, très grands, et s’appellent _walers_. Ces animaux viennent d’Australie et sont le produit d’un croisement. La race chevaline que les Anglais ont introduite dans l’Australie s’est parfaitement acclimatée et les chevaux sont très beaux. Le chemin de fer siffle à nos oreilles, et la quantité d’indigènes qui s’en servent et qui vont regarder l’arrivée et le départ des trains est considérable.

Le 29 au soir nous prenons nos places pour Lahore. Il est tard, et malgré cela la chaleur est plus grande qu’à Marri; pourtant nous sommes dans la saison d’hiver.

Le chemin de fer de Raoul-Pîndi à Lahore est un peu dangereux, car il parcourt une pente très raide, et les éboulements sont assez fréquents. Nous dormons malheureusement au moment de ce passage, dont nous n’aurions, du reste, pas très bien pu nous rendre compte la nuit. Les chemins de fer sont bien organisés, et le prix des places, relativement aux distances énormes qu’on franchit, est très peu élevé.

Que nous sommes heureux de retrouver ce genre de locomotion occidentale! Nous humons la civilisation à l’odeur de cette fumée épaisse qui s’échappe en hurlant de ce noir tuyau. Son souffle ardent et puissant nous emporte avec une vitesse inaccoutumée, et la silhouette de notre patrie nous apparaît déjà dans notre imagination. Que de lieues il nous reste pourtant encore à faire!

Le matin nous sommes à Lahore; nous avons dormi et nous nous trouvons dispos.

Le pont que les Anglais ont construit sur le Ravi ou l’Hydraote des anciens est très beau.

Elle est une de nos vieilles connaissances, cette rivière; aussi la revoyons-nous avec plaisir.

Un malentendu a empêché sir Robert Egerton d’envoyer ses voitures à notre rencontre, mais le mal n’est pas grand, la gare en est remplie. Nous en prenons deux, une pour nos bagages et une pour nous, et nous nous faisons conduire au palais du gouverneur.

Sir Robert et lady Egerton nous reçoivent avec leur grâce accoutumée et s’excusent vivement de ce malentendu.

C’est avec sir Robert Egerton et sa femme que le soir, au coucher du soleil, nous visitons la ville. Nous sommes traînés dans une magnifique voiture à quatre chevaux escortée de deux cavaliers. Au trot de ce bel attelage nous parcourons les grandioses avenues que les Anglais ont fait percer.

Lahore est la capitale du gouvernement du Pendjab, pays des cinq rivières. Le Satledj, le Béia, le Ravi, le Tchinab et le Djelum arrosent ce pays, très peuplé et bien cultivé. Il est renommé pour sa salubrité, et l’hiver y est plus froid que dans les autres parties de l’Inde. Dans la saison où nous sommes, les soirées, les matinées et les nuits sont très fraîches; mais, lorsque le soleil donne, il fait encore excessivement chaud.

Toutes les productions qu’on y transporte s’acclimatent très bien, et les Anglais y ont fait de nombreuses plantations; des arbres s’élèvent maintenant en grand nombre au-dessus de ses immenses plaines. Les chevaux, qui y sont très beaux et très solides, ressemblent, dit-on, à ceux de l’Irak.

Cette ville célèbre est très ancienne, et autrefois, avant le passage du cap de Bonne-Espérance, de nombreuses caravanes la fréquentaient, de sorte que le commerce y était très grand. Sa position l’a rendue le théâtre de guerres sanglantes. Ses habitants ont toujours bravement résisté aux invasions, mais le succès n’a pas toujours été de leur côté, et ces luttes l’ont soumise à différents maîtres dont elle a dû subir le caprice.

Houmaïoum et Jehan-Ghir la comblèrent d’embellissements; mais leurs successeurs l’abandonnèrent pour Delhi. Le Ravi lui-même a changé de place, et, suivant les faveurs de la fortune, s’est éloigné de la ville, la délaissant d’un quart de lieue à peu près, ce qui a beaucoup nui à son commerce. Près d’elle, dans une montagne voisine, on trouve une mine de sel très abondante; et le sable et la vase de ses nombreuses rivières recèlent de l’or, de l’argent et du cuivre.

Les Anglais en ont fait la capitale de leur gouvernement: deux routes magnifiques, longues de cent vingt lieues, conduisent l’une à Delhi, l’autre au Cachemire, mais rien n’y fait; la fortune l’a abandonnée, et Lahore est une ville déchue de ses anciennes splendeurs.

C’est encore dans cette ville que fut découverte la manière de faire l’essence de rose. On raconte que la favorite (Begoum) du sultan, cherchant tous les moyens de captiver davantage l’empereur, eut l’idée de lui faire prendre un bain dans un étang de roses: elle fit donc emplir un des réservoirs de son jardin. Le soleil brûlant des Indes chauffa cette eau, l’essence qu’elle contenait se concentra et se transforma en huile qui remonta à la surface de l’eau. On crut à une corruption et l’on s’empressa de nettoyer le bassin, mais l’odeur délicieuse qui s’échappait en faisant ce nettoyage donna l’idée d’extraire des roses le parfum exquis qui s’exhale de cette fleur et en fait cette reine de tous les pays qu’elle embellit de sa présence. A partir de cette époque, les rois de ces contrées se baignèrent dans cette eau parfumée, et la célèbre baignoire en agate toute sertie d’or, qui avait la forme d’un bateau, pouvait en contenir huit muids. C’est dans cette baignoire que les successeurs des sauvages et grossiers Mongols, nés sous une tente et accoutumés à toutes les intempéries, à toutes les vicissitudes d’une vie errante, baignèrent leurs membres amollis et habitués maintenant au luxe et aux splendeurs qui s’attachent au trône de ces paresseux pays asiatiques.

Sur le dos d’un éléphant surmonté d’un nikdember, sorte de palanquin dont je ne vanterai pas la commodité, et en compagnie de M. Dane, nous visitâmes la vieille ville de Lahore.

Ces rues étroites, aux maisons coloriées, sont de beaucoup plus animées que celles des autres villes que nous avons parcourues. Sur notre éléphant, nous sommes à la hauteur des balcons et des croisées, ces croisées orientales percées de mille trous, à travers lesquelles les femmes de haute condition peuvent satisfaire leur avide curiosité. Les autres sont hardiment aux fenêtres et nous regardent étonnées; avec un peu de bonne volonté nous pourrions leur serrer la main.

Notre lourde et majestueuse monture tient presque toute la largeur de la rue sans trottoir; les passants se réfugient sur la porte des boutiques; les chameaux se garent contre les maisons, et les chevaux, tremblants à la vue de leur ennemi, se cabrent sous leurs cavaliers.

Comment n’avons-nous pas causé d’accidents? c’est ce que je ne saurais dire.

Nous nous arrêtons d’abord à plusieurs mosquées magnifiques, puis à une resplendissante galerie de glaces et à un petit palais, véritable bijou de marbre au milieu de verdure, bâti par un roi sick.

Toutes ces splendeurs passèrent devant nos yeux éblouis, et si je ne vous en fais pas une description, chère lectrice, c’est que j’aime mieux vous renvoyer au magnifique ouvrage de M. Rousselet, édité avec un grand luxe par la maison Hachette. Vous y gagnerez, chère et aimable lectrice, car ses splendeurs sont admirablement décrites par notre illustre compatriote, qui nous a précédés il y a longtemps dans ces pays lointains.

Le palais du gouverneur est le reste d’un ancien bâtiment, et la salle à manger de Lahore était autrefois un tombeau superbe. Sa voûte, qui s’élève sombre et haute, reçoit des convives pour lesquels elle n’avait pas été construite. Ses murs discrets en gardent le bruit, et sa fraîcheur est un de ses plus grands attraits. Le jardin qui entoure cette demeure est ravissant; les terrains, jadis en friche, sont ornés maintenant de délicieux bosquets, de vertes pelouses et d’arbres touffus. Partout les Anglais ont fait des plantations et ont changé l’aspect des plaines nues du gouvernement du Pendjab. A Lahore, il y a aussi un musée très complet de toutes les belles antiquités qui ont été trouvées dans l’Inde; nous l’avons visité et nous l’avons admiré.

Sir Robert Egerton va partir pour une grande inspection; il veut s’assurer _de visu_ si la province dont il a été le gouverneur pendant cinq ans a été administrée comme elle devait l’être, et si ses ordres ont été exécutés avec soin. Mme Egerton l’accompagnera.

Ces visites de hauts personnages sont une grande affaire; c’est un déplacement d’à peu près deux mille personnes. Les tentes sont toujours doubles, de façon que lorsqu’on quitte la halte, l’autre tente doit déjà être posée à la station suivante. Puis, comme il fait froid, elles sont meublées de poêles, en sorte que le confort de la vie suivra les voyageurs.

Ce décorum asiatique est de rigueur, et les Anglais, tout en le réduisant le plus possible, ont dû s’y soumettre, sous peine de passer pour de piètres personnages aux yeux de leurs sujets vaincus, mais non conquis.

Je lis en ce moment les belles pages de M. Taine: _les Origines de la France contemporaine_; et la description du faste et des dépenses de la cour de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI me rappelle ces monarques asiatiques aux dépens desquels vivent des milliers d’individus plus ou moins utiles. C’est une conséquence immédiate du despotisme personnel et de la possession d’un seul dans l’État, mais qui au profit du luxe a son bon côté.