Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 18
Comment a-t-il pu arriver à ce résultat? Personne n’a pu me l’expliquer, mais ce fait existe, pour le bonheur du Baltistan et de ses administrés. Je m’empresse d’ajouter que je ne le répète que sous toutes réserves.
Cette division des castes des Indes, bonne dans son essence, est quelquefois injuste, mais elle subsiste et a des racines tellement profondes qu’elle sera peut-être bien difficile à extirper. Ces castes sont au nombre de quatre principales: celle des brahmines, sortis de la bouche de Brahma, qui sont les prêtres et qui font les lois; celle des kchatriya, nés des bras de ce dieu, qui font exécuter les lois et dont les guerriers sortent généralement; celle des vaïchya, qui font le commerce, et celle des soudra, sortis des pieds de Brahma, qui sont chargés de tous les travaux pénibles et doivent servir les autres.
Cette dernière est composée d’un grand nombre de classes, qui gardent entre elles leur hiérarchie et ne se fréquentent pas: ils croiraient déroger si, par exemple, la famille d’un forgeron s’alliait avec celle d’un blanchisseur.
Les brahmines et surtout les Pandits du Cachemire ont un orgueil poussé jusqu’au plus profond mépris les uns des autres; ils l’étendent non seulement à ceux de leur race, mais aussi aux Européens. Si un Pandit rencontre un de ces derniers qu’il connaisse, s’il lui touche la main, il couvrira la sienne de sa manche, surtout si c’est avant son repas, car il ne saurait manger après avoir touché la main d’un étranger: il serait souillé et obligé d’aller se purifier.
Pour le soudra, le brahmine est une espèce de divinité; le servir est pour lui un acte méritoire, et, s’il mange ses restes, il est persuadé qu’il obtiendra la rémission de ses péchés, de même qu’il se croit purifié s’il peut boire de l’eau dans laquelle un brahmine aura plongé son pied; aussi suit-il le brahmine, et, s’il obtient cette faveur, il boit cette eau avec délices. Il croit également que la poussière des pieds du brahmine guérit des maladies incurables; aussi s’empressera-t-il de la ramasser en étendant un morceau d’étoffe devant le seuil d’une porte où il sait que les brahmines doivent passer. S’il veut rendre son serment plus fort, il jurera en touchant le corps de cette espèce de demi-dieu; son serment est aussi inviolable que celui du musulman qui a juré sur le Koran.
Autrefois les brahmines étaient généralement riches et jouissaient d’une grande considération; ils ont encore conservé celle-ci, mais la fortune capricieuse s’en est allée ailleurs. Si bien qu’il y a des brahmines qui sont pauvres comme Job, si pauvres qu’ils sont quelquefois obligés de se faire le cuisinier des autres; mais telle est encore leur fierté, qu’ils ne mangeront jamais d’aucun mets de ceux qu’ils préparent pour leur maître, qu’ils évitent avec soin de toucher. On trouve des brahmines partout, dans les administrations, et même chez les Européens. Ils se sont même adonnés au commerce, et tel qui frémira à la pensée de tuer un bœuf et qui vous tuera le cas échéant sert très bien de comptable à un boucher qui trafique de cette viande pour les Européens. Nécessité fait loi, dit le proverbe. C’est ici qu’on en pourrait avoir une preuve dans sa plus large étendue.
Les Baltis sont musulmans et devraient être régis par un des leurs, mais telle est la répulsion dans laquelle Sa Hautesse de Cachemire les tient, que même dans ce petit pays il leur a imposé un prince de sa religion.
Nous ne pouvons malheureusement pas voir cet homme intelligent, car il est à Srinagar, et son fils, un jeune enfant à peine âgé de dix à douze ans, est sous la garde d’un des parents du radjah qui le remplace en ce moment.
Le 24, dès cinq heures du matin, nous sommes éveillés par une musique militaire: c’est celle des soldats du radjah qui vont faire l’exercice; tous les matins, dès que paraît l’aurore, ils exercent leur brillante ardeur guerrière.
Notre premier soin est de faire réparer nos affaires; nos malles, nos bottes, nos selles, nos ustensiles de cuisine le demandent à hauts cris. D’honnêtes raccommodeurs arrivent avec leurs outils et, s’asseyant par terre, se mettent en devoir de restaurer les objets qu’on leur confie. Le travail est bien grossier, mais, pourvu qu’il soit solide, c’est tout ce que nous désirons. Il n’en est pas de même de notre dobi ou blanchisseur, qui blanchit et repasse très bien; il est vrai qu’il a pris les habitudes européennes, car, contre toutes les règles de blanchissage hindou, qui veut qu’on n’emploie que de l’eau et une massue, il se sert de savon. Le dobi est, comme le suipper, un être indispensable qu’il faut prendre avec soi en voyage; dans ces petits villages il n’y a pas de blanchisseurs attitrés, et pour rien au monde on ne vous rendrait ce service. Un village doit être assez considérable pour avoir son dobi. Or le nôtre, que nous payons au mois, était un brave et honnête homme musulman, sachant très bien son métier, mais ayant pris des Hindous l’idée de castes, de même que les Hindous ont pris des musulmans cet usage de cacher les femmes qui n’existait pas autrefois, du moins à ce que l’on prétend. Il est vrai que ce trait de mœurs n’est en usage que parmi les hautes castes ou chez les gens très riches.
Nous entendons dans la journée un musicien fort renommé, qui joue sur une espèce de flûte et qui possède, dit-on, un des plus jolis talents de Skardo. Il doit appartenir à la classe des doums, une des nombreuses divisions de la caste des soudras. Que de fois nous en avions rencontré de ces joueurs d’instruments, auxquels nous faisions l’aumône; en voyant la pièce blanche tomber à leurs pieds, leur physionomie s’éclairait de joie; ils gagnaient plus, en une fois, qu’ils n’avaient ramassé en travaillant des mois entiers. Pourtant les objets qu’ils fabriquent sont d’un usage très répandu et doivent se renouveler souvent. Ils font des nattes avec toutes sortes d’herbes, telles que le jonc, la paille et les fibres de plusieurs plantes.
Il faut qu’une famille soit excessivement pauvre pour ne pas avoir des nattes étendues sur son plancher. En tout cas elle en a toujours quelques morceaux qui lui tiennent lieu de lit et de chaise, surtout dans les Indes. Je ne sais si notre musicien fabriquait des nattes à ses moments perdus, mais il jouait vraiment mieux que ses collègues que nous avions entendus jusqu’ici.
Après avoir satisfait nos oreilles de ce concert assez harmonieux, pendant lequel il nous avait même régalés d’un air européen qui, si je ne me trompe, était français, un de ces airs populaires qui sont parvenus jusqu’à Bombay, nous nous empressons d’aller recevoir la visite du représentant du radjah, qui arrivait en grande pompe, accompagné du jeune fils de son maître, _tchota-radjah_, comme on dit en hindoustani, ce qui veut dire «petit radjah». Ils étaient escortés d’une nombreuse suite et montaient des chevaux luxueusement harnachés.
Après les salutations d’usage, il nous offrit un chien qu’on tenait en laisse. Ce chien, remarquablement beau par sa laideur, avait été convoité par M. de Ujfalvy, qui avait voulu l’acheter, ou tout au moins son pareil. Mais il lui avait été répondu que cette bête était unique dans le pays et qu’elle appartenait au radjah.
Ne voulant pas être en reste de cadeau, j’offris en échange au représentant du prince deux très jolies bagues, une turquoise et un saphir d’un très beau bleu; ces deux bijoux furent très bien accueillis. Le tchota-radjah, âgé de huit années à peine, était charmant, avec des yeux noirs superbes, bordés de longs cils; son nez fin était malheureusement percé, et un anneau d’or lui servait d’ornement; son collier d’argent était de bon goût, et les plaques étaient belles. Son tuteur momentané était aussi un beau garçon, à la figure intelligente et distinguée; il pouvait avoir vingt-cinq à trente ans au plus. Il nous offrit en outre toute espèce de fruits, de légumes, et nous invita à voir un jeu de polo.
Notre salle de réception était sur terre pleine, entourée d’arbres, et cette salle en plein air ne manquait pas d’originalité; en tout cas elle était toute d’actualité, et nos tentes dressées non loin de là complétaient le tableau.
Après quelque temps employé à se faire des compliments de part et d’autre, nous nous levâmes, afin de donner congé à nos visiteurs orientaux.
Quand ils furent partis, nous examinâmes à loisir le chien qu’il nous avait offert: c’était un étrange animal au poil fauve, de la race des lévriers. Il chasse l’ours et se trouve dans les environs du Tchitral; cette espèce est très rare et n’est pas encore parvenue en Europe; le seul qui soit arrivé jusqu’au Cachemire avait été ramené par Hayward, officier anglais qui fut assassiné à Yassin par le neveu du radjah actuel de cette ville. Nous serions donc les premiers à faire connaître cette espèce en Europe, et mon mari destinait ce curieux spécimen au Jardin d’Acclimatation; mais, pour qu’il eût de la valeur, il nous fallait une femelle de la même espèce; malgré les promesses de mon mari, on ne pouvait nous en trouver une, et nous étions désespérés, lorsque, le surlendemain, un chien, attiré sans doute par la faim, vint rôder autour de notre tente; je n’eus pas plus tôt jeté les yeux dessus que je l’indiquai à mon mari, qui reconnut que c’était une chienne de la même espèce que le chien que nous avions, mais un peu plus petite. Nous lui jetâmes à manger; sans doute notre mouvement lui fit peur, car elle s’enfuit au plus vite. Mon mari fit appeler les coulis et, la désignant de loin, promit une roupie à qui la ramènerait; ce fut une chasse générale. Pourtant ce ne fut qu’au bout de quatre heures qu’un couli[3], plus heureux ou plus adroit que les autres, put la saisir et, avec une corde au cou, la traîner vers notre quartier. M. de Ujfalvy donna la roupie promise et davantage, et fit dire au propriétaire qu’il voulait lui acheter sa chienne et qu’il eût à venir s’entendre avec lui. Le maître était un pauvre malheureux d’un petit village voisin situé dans les montagnes. Il vint tout tremblant, pensant peut-être recevoir des coups au lieu d’argent. Il fut donc assez surpris quand mon mari lui demanda quel prix il voulait de sa chienne. Il n’hésita pas à en demander cinq roupies, qui lui furent données sur-le-champ. Le pauvre homme, tout heureux, tournait et retournait les pièces dans sa main, n’en pouvant croire ses yeux; enfin, persuadé qu’il ne s’était pas trompé, il s’éloigna le plus rapidement possible, après nous avoir salués et resalués.
[3] Ce chien se trouve actuellement au Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne.
La chienne était moins belle que le chien; elle devait être un peu mâtinée, mais cela valait mieux que rien.
On ne saurait croire comme il est difficile, chez ces peuples asiatiques, de se procurer des femelles; ils les gardent avec un soin extrême pour la reproduction. A ce sujet on m’a assuré que jamais un Arabe ne vend une jument de pure race. Jamais, quel que soit le prix que vous leur en offrez, ils ne se rendent à votre désir, jaloux qu’ils sont de conserver leur belle race de chevaux.
Il en est de même des tazis ou lévriers, les seuls chiens estimés par les Musulmans ou les Hindous.
Les Hindous sont moins dégoûtés des chiens que les croyants, mais ils ne les soignent pas beaucoup non plus et ne s’occupent jamais de leur nourriture; aussi ces pauvres animaux sont-ils obligés de la chercher eux-mêmes sur la voirie; ils attendent avec impatience le moment où ils peuvent le faire.
La chienne fut trois jours avant de s’habituer à nous, mais, voyant enfin qu’elle était bien nourrie et qu’elle n’était plus battue, surtout par les coulis, elle se résigna à son sort; cependant elle devint méchante envers ses anciens ennemis; se sentant protégée, elle leur courait dessus, et, d’aussi loin qu’elle en flairait un, elle entrait en fureur. Nous étions vraiment bien gardés. Pauvre petite bête! je l’avais appelée Skardo, et, à peine arrivée à Paris et remise au Jardin d’Acclimatation avec son compagnon, le beau Ghilghit, elle y mourut d’un étranglement des intestins.
On nous avait dit que la pluie était fort rare à Skardo; nous en eûmes pourtant tous les jours, mais elle ne durait pas longtemps.
En général, les orages sont assez violents dans cette ville; le vent s’élève régulièrement tous les jours à partir de cinq heures jusqu’à minuit. Il y a au milieu des montagnes qui enclavent Skardo une ouverture d’où s’échappe le vent du sud; le soir, quand le vent chaud a monté, le vent glacial du Déosaï se fraye un passage à son tour et produit un courant d’air violent. Cette variation atmosphérique est un bienfait pour la ville. Ces vents rafraîchissent l’air embrasé et refroidissent les parois brûlantes des montagnes, qui produisent l’effet d’un four.
Le 26 nous assistons à un jeu de polo.
Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.
Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de la boule. Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence, paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre de beauté.
La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres cherchent au contraire à la faire parvenir au but.
L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la situation du premier est bien plus pittoresque.
Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours, habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres, pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée. C’est comme si une mer avait autrefois pris possession de ces contrées et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume les pieds de ces rocs.
C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue; ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours, nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course les pics les plus élevés.
Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique, bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours, d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait difficile de reproduire.
Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom de _difteri_, ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs montures, s’assirent en cercle près des musiciens.
La musique s’exhalait, plaintive et sauvage. Un homme avec une blouse et un pantalon, couvert d’un manteau à larges manches, se mit à danser. La danse consistait en pas, en gestes, en contorsions qui devaient être, je suppose, l’explication de cette symphonie hurlante. Un autre lui succéda sans être plus récréatif. Cependant les spectateurs indigènes, parmi lesquels je remarquai quelques figures hâlées venues du Tchitral, semblaient goûter une des plus grandes jouissances de leur vie. Habitués à cette danse, ils en possédaient la clef et s’identifiaient alors avec le danseur; cette pantomime, muette pour moi, était pour eux la plus haute expression du langage.
Un troisième succéda au second; la musique, plus vive et plus légère, emporta le danseur; son allure plus rapide se modela sur la musique; les spectateurs l’accueillirent à la fin avec de vifs applaudissements, et leurs cris témoignèrent de la joie générale.
A un signal donné, les cavaliers sautèrent de nouveau en selle, et, courant ventre à terre, ils lancèrent la boule, mais pas à temps, car un homme placé au dehors de l’enceinte fit entendre un coup de sifflet qui arrêta les joueurs.
La boule fut lancée de nouveau, cette fois avec l’exactitude exigée. Le fils de Méta-Manghel ou Manghel-Djou envoya son gouverneur, beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, se mêler au jeu; il parut dans l’arène et fit voler la boule de main de maître, mais cependant, malgré son habileté, qui était évidente, il ne put être vainqueur; son cheval, une mauvaise bête, fut toujours devancé par les autres. La cour réunie de Méta-Manghel, avec ses costumes pittoresques, me rappela vivement les peintures indiennes que j’avais vues et admirées à Tchamba. Des siècles ont passé sur ces contrées, et pourtant la couleur locale, les mœurs et les usages sont toujours restés les mêmes.
Ce divertissement dura assez longtemps; cependant, les chevaux commençant à se lasser, les cavaliers durent mettre un terme à leur ardeur.
Les vainqueurs vinrent se présenter devant la plate-forme; ils furent acclamés, on se moqua des vaincus. Pour nous, nous retournâmes à notre tente comme nous étions venus.
Le bazar de Skardo se compose d’une longue rue; il est assez pauvre en belles choses, cependant M. de Ujfalvy fit l’acquisition de certains cuivres anciens très curieux et très beaux.
La forme des aiguières baltistanes se rapproche beaucoup de la forme chinoise; elle est moins élancée que les aiguières du Cachemire, beaucoup plus massive, et les anses sont loin d’être comparables aux autres.
Les bijoux anciens que M. de Ujfalvy a rapportés sont très bien travaillés et ressemblent beaucoup aux dessins arabes; on prétend que ce sont des ouvriers de cette nation que les anciens radjahs baltis ont fait venir pour mettre leur industrie et leur talent au service de leurs désirs luxueux. En tout cas, on ne fait plus ce travail maintenant dans le Baltistan; ces bijoux en argent, incrustés d’or et de turquoises, sont d’une beauté remarquable. Nous nous procurons aussi des cuivres d’une rare distinction de forme et d’un travail fini qui nous rappellent vivement les aiguières de Kangra et de Tchamba.
Les Baltis font aussi du pachemina, qui, dit-on, est meilleur marché qu’à Srinagar, mais il n’est pas lavé et il faut lui faire subir cette préparation pour qu’il acquière cette douceur, cette souplesse qui font sa véritable beauté. C’est dans la capitale du Cachemire qu’on fait le mieux ce travail; la manière dont ils le battent, le rebattent et le lavent avec une sorte de petite noisette qu’ils mêlent à l’eau est la spécialité des Cachemiris, spécialité qui n’a pu être égalée par aucun autre peuple de l’Inde.
M. de Ujfalvy mensura nombre de Baltis au cœur de la population; il lui fut démontré mathématiquement que ces pauvres Baltis, qu’on avait confondus avec les Mongols, ou tout au moins avec les Ladakis, avaient été fortement calomniés. Ils sont bel et bien aryens, tout autant que les Brokhpa-Dardou. Comme eux, ils ont les cheveux bouclés, ondés et soyeux; la barbe est généralement fournie, ce qui n’est pas chez les Mongols. La peau, au lieu d’être glabre, est velue, et leurs yeux sont droits. Les pommettes sont loin d’être saillantes; leurs dents sont belles et leur physionomie est douce.
Ils ont souvent une cicatrice provenant d’une brûlure, de la grandeur d’une pièce de 50 centimes, sur le sommet du crâne. Quand on leur en demanda l’explication, ils répondirent qu’on leur avait fait cette opération lorsqu’ils étaient enfants, afin de les guérir ou de les préserver de maladies de la tête.
Quelques-uns d’entre eux se brûlent certaines parties du corps pour le même motif.
Du reste, les Hindous prétendent, dans leurs livres de médecine, que, pour apaiser les coliques les plus violentes, il suffit d’appliquer sous la plante des pieds des plaques de fer brûlantes: les douleurs se calment tout de suite; je le crois sans peine, car le remède doit être pire que le mal.
Les Baltis, depuis qu’ils sont devenus mahométans, et cela depuis une époque très reculée, ne pratiquent plus la polyandrie, comme les Ladakis; ils ne sont pourtant pas polygames, ils n’ont qu’une femme, et, quoi qu’en dise l’éminent géographe M. Reclus, elles ne se voilent jamais le visage, si ce n’est peut-être les femmes de haute distinction, qui doivent être rares dans ce pays pauvre et dont les habitants laborieux et doux auraient peine à vivre, surtout dans les hautes régions, si leurs délicieux abricots leur faisaient défaut. Ils les font sécher au soleil, et cette exportation est pour eux une grande ressource et les aide à payer les impôts qu’ils doivent au maharadjah du Cachemire.