Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 19

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L’été est ici très chaud, mais il est court; le bétail y est rare, à cause du peu de fourrage qu’il peut trouver dans les prairies, couvertes de neige pendant une grande partie de l’année. Ils passent leurs longs hivers à tisser des étoffes en poil de chèvre, dont le plus beau vient du Ladak. Ils sont musulmans chiites et en partie nourbakchis, secte musulmane intermédiaire entre la secte des sunnites, dont les Dardous font partie, et celle des chiites. Ils travaillent aussi des objets en pierre tendre, qu’on appelle «jade de Caboul»; elle vient des montagnes de Chigar, et cette fabrication baltistane est assez bonne.

Leurs pipes ont une tout autre forme que celles de l’Inde et du Cachemire; c’est la reproduction d’un fragment de corne de yack. M. de Ujfalvy a acheté à Skardo une pipe de cette forme, ornée d’un travail arabe en cuivre découpé de toute beauté; elle appartenait à l’ancien radjah dépossédé du Baltistan. Nous avons pu acquérir cette pipe en l’échangeant contre un objet d’une grande valeur pour ces pays-là.

Est-ce cette pipe très ancienne dans la famille qui a donné la forme aux autres, ou sont-ce les autres qui ont été le modèle? nous n’avons jamais pu le savoir, mais cette forme est particulière au Baltistan.

CHAPITRE XI

LE BALTISTAN (SUITE)

L’antique Indus.--Passage taillé dans le roc.--Chigar.--De superbes montagnes.--Tchoutroun.--Pakhpous et Chakchous.--Askolé.--Le Moustagh Pass, le plus vaste glacier du monde, et le Dapsang.--Retour à Skardo.--Nous augmentons notre collection ethnographique.--La danseuse désolée.--Où il est démontré que la plus généreuse hospitalité revient parfois cher.--Les travaux exécutés par Manghel-Djou, gouverneur du pays.--Parkouta.--Tolti.--Karmagne.--Un site merveilleux.--Un pont de corde d’un passage peu agréable.-- Altintang.--Karkitchou et la vallée du Sourou.--Les Baltis, leurs caractères et leurs qualités.--Dras.--Les Ladakis, leur type et leurs mœurs.--Le Zodjila.--Sonmarg.--Retour à Srinagar.

Après quelques jours passés à ces occupations si intéressantes, M. de Ujfalvy se décida à aller mensurer des Baltis à Chigar, où on lui assurait qu’il trouverait le type balti le plus pur. En effet, dans cette vallée retirée que dominent des montagnes qui ne sont inférieures en altitude qu’au seul Gaorisankar et des glaciers que l’on ne peut comparer qu’à ceux du Grœnland, les Baltis semblent s’être conservés purs de tout mélange.

Nous nous décidons à partir sans nos compagnons, M. de F... étant souffrant. De grand matin nous sommes en route, avec nos domestiques, nos coulis et notre fidèle mounchi comme chef, pour cette nouvelle expédition.

La route qui va de Skardo jusqu’à l’Indus est plantée d’arbres; on y arrive par une descente en large escalier, dont les deux côtés sont bordés par des canaux d’irrigation disposés de manière à former des cascades. Pour pénétrer dans cette haute vallée, il nous faut traverser l’Indus.

Ce fleuve prend ses sources dans le Thibet proprement dit. Le haut bassin de l’Indus présente un intérêt particulier pour quelqu’un qui, comme mon mari, s’occupe spécialement d’anthropologie et d’ethnographie. Les habitants de ces régions paraissent être les descendants les plus directs des anciens Aryens qui, à une époque des plus reculées, vinrent de l’Asie Centrale et s’emparèrent des contrées baignées par le haut Indus et ses affluents. Il est certain que les Aryens chasseurs et pasteurs avaient résidé dans ces régions avant de s’étendre dans les plaines brûlantes au sud de l’Himalaya et avant de faire la conquête des riches contrées gangétiques. Je ne prétends nullement que les misérables Dardous soient les descendants directs de ces Aryens, mais il est certain que les aïeux de notre race ont laissé des vestiges dans ces régions montagneuses.

C’est la recherche de ces vestiges qui nous préoccupe et nous intéresse.

Le fleuve, majestueux, a déjà en ce moment une largeur imposante, mais ses eaux tumultueuses sont sans profondeur, et un peu plus loin que Skardo elles bondissent parmi les rochers. L’Indus, que nous traversons en bac en nous laissant aller au courant, car s’y opposer serait folie, est un de ceux dont le nom a le plus retenti à mes oreilles enfantines. Qui donc m’aurait dit, quand j’apprenais les exploits d’Alexandre, que je le traverserais un jour? Enfermées dans ce rempart de pierres, ces eaux jaunâtres, qui, à la fonte des neiges, font six milles à l’heure, sont telles que se les représente l’imagination. Ses bords, où toute culture est impossible à cause de l’accumulation des sables qu’il charrie, sont tristes et lugubres. De l’autre côté du fleuve s’étend une chaîne de montagnes abruptes et rocailleuses, sans aucune végétation, mais qui forme un fond de panorama des plus pittoresques. C’est une sorte de monde préhistorique reconstitué par un paléontologue quelconque. A chaque instant on s’attend à voir surgir un ichtyosaure gigantesque battant ses flancs de sa queue écailleuse. Un mastodonte broutant les herbes marines le long des côtes sablonneuses de l’Indus serait aussi parfaitement à sa place au milieu de cette étrange nature, belle dans son horrible nudité.

Nous franchissons ensuite une route taillée dans le roc, œuvre du gouverneur actuel du Baltistan, Manghel-Djou, un Hindou de génie, et nous descendons de l’autre côté dans la magnifique vallée de Chigar, plus grandiose encore que celle de Skardo, surtout plus naturelle, plus à portée de notre conception actuelle, n’ayant rien de préhistorique. A droite et à gauche, d’immenses montagnes rocheuses, dont les flancs dorés par le soleil reflètent mille couleurs différentes; à nos pieds, une large rivière, le Chigar, et sur sa rive une délicieuse oasis de verdure, d’une étendue de dix kilomètres; des champs de millet et de sarrasin bien cultivés, des vergers dont les arbres ploient sous le poids de beaux fruits savoureux, des potagers plantés de diverses espèces de légumes, surtout de courges, et, au milieu de cette luxuriante végétation, des mosquées, des tombes et des habitations musulmanes émergent agréablement.

Au fond de ce beau et unique paysage se dressent d’immenses glaciers dont les cimes saupoudrées dominent le tout dans leur tranquille majesté. Ce spectacle est sans pareil, et jamais nous ne l’oublierons.

Le chemin dans la vallée est encore planté d’arbres et parfaitement entretenu; on marche une heure et demie au pas du cheval avant d’arriver au village. La vallée est sillonnée de canaux d’irrigation, qu’on franchit grâce à de petits ponts en pierre qui supportent même le poids d’un cheval avec son cavalier.

Chigar possède aussi son champ de polo, plus grand et plus uni que celui de la capitale et couvert d’un magnifique gazon; aussi, lorsque mon cheval le sentit sous ses pieds, il se rappela sans doute ses récents exploits et partit ventre à terre, pour ne s’arrêter que dans un beau champ de millet, dont il saisit en passant quelques épis, qu’il se mit à dévorer à belles dents pour se récompenser sans doute de sa course folâtre.

Les autorités de Chigar, prévenues de notre arrivée, vinrent nous offrir sous un bel arbre des fruits délicieux. Nous faisons une petite halte en ce lieu. Les melons sont exquis, et c’est l’endroit par excellence de la culture des abricots; nous comprenons, en les savourant, que les voyageurs chinois aient appelé ce pays le «Thibet des abricots». Notre viande froide nous paraît bien meilleure avec ces savoureux desserts. On dit que les fraises de Chigar sont préférables à celles de l’Himalaya. Quel malheur que nous ne puissions nous en assurer nous-mêmes!

Les puits qui fournissent de l’eau pour les habitants sont très curieux; ils consistent en petits trous à hauteur du sol, fermés par un couvercle. On y puise l’eau au moyen d’un petit seau en bois attaché à un long bâton. Je crois que ces puits ne sont pas de véritables puits, mais simplement des réservoirs qui permettent à l’eau qui s’échappe des irrigations de se reposer et de déposer la terre dont elle s’est chargée.

Au village où nous arrivons, la maison qu’on nous offre est propre; l’escalier qui conduit au premier est raide et ressemble plutôt à une échelle. Les chambres sont assez spacieuses, mais la hauteur laisse à désirer. Si mon mari était plus grand, il n’y pourrait tenir debout. C’est juste sa grandeur, on croirait avoir pris sa mesure.

Nous avons deux chambres; les autres sont habitées par le propriétaire. Il est bien entendu qu’elles sont vierges de meubles et que la terre battue qui forme le plancher n’est recouverte par aucun tapis. Mais nous avons des portes et des fenêtres en bois plein percées d’un trou, nous ne sommes pas à plaindre.

Nous parcourons le village, dont les rues n’ont pas été tirées au cordeau. Les maisons de Chigar sont, comme celles de Skardo, bâties en cailloux et en torchis; les fenêtres manquent fréquemment au rez-de-chaussée; la porte paraît suffisante aux habitants, qui restent cependant enfermés dans ces demeures durant un long hiver. Peut-être faut-il attribuer cet usage à la pénurie du combustible, car le bois est rare dans cette contrée, et l’usage du poêle y est inconnu; les cheminées sont si mal construites que la fumée remplit plutôt la chambre qu’elle ne s’échappe par le trou qu’on y a fait. L’été, les habitants montent sur le toit du rez-de-chaussée et y construisent un abri en claies d’osier. Leur maison d’été est vite confectionnée; elle n’aurait pas, je crois, une bien grande vogue dans nos endroits le villégiature à la mode.

La vallée de Chigar, que nous visitons, est bien une des plus belles que nous ayons vues. Sans être d’une beauté de mon goût, elle est plus riante que celle de Skardo; mais les montagnes de quinze mille pieds dans lesquelles elle est enfermée et derrière lesquelles on en aperçoit de plus hautes encore toutes couvertes de neiges éternelles vous font désirer un endroit mieux proportionné et moins écrasant.

La vallée est très étroite pour sa longueur, car elle a seulement trois milles de large sur vingt-quatre de long. Elle se trouve à une altitude de huit mille pieds; à une telle hauteur, on se demande comment ce pays peut produire encore tout ce qu’on y admire.

Les platanes de Chigar ne le cèdent en rien à ceux de Srinagar; les noyers sont de toute beauté, et toutes les céréales mûrissent dans ce riche terrain d’alluvion.

La ville de Chigar est beaucoup plus étendue que celle de Skardo; on y remarque deux prairies destinées spécialement au polo, mais depuis la prise du pays par les dogras on ne se livre que rarement à ce jeu.

Lorsque le défilé de Moustagh servait encore de route aux caravanes, l’importance commerciale de Chigar devait être alors bien plus considérable qu’actuellement, mais depuis quelque temps ce col n’est plus guère fréquenté. On attribue cet abandon aux grandes masses de neiges éternelles qui y sont entassées et au peu de sécurité qu’offre le chemin au delà de Moustagh. Les caravanes y sont attaquées et pillées par les sauvages montagnards de ces contrées. Le jésuite portugais d’Espinha a été le dernier Européen qui ait pu franchir, en 1760, ce redoutable passage.

Nous n’avions ni l’intention ni les moyens de marcher sur ses brisées. Il faut un nombre considérable de chevaux, de mules, de porteurs, il faut des vivres, du fourrage, si on veut songer à passer un de ces défilés des monts Karakoroum, et le voyageur est obligé de chevaucher, pendant des semaines entières, dans des régions absolument incultes et désertes, souvent couvertes de neige et de glace; il souffre beaucoup du froid rigoureux et de l’extrême raréfaction de l’air.

A la seconde expédition de sir Douglas Forsyth en Kachgarie, expédition pour laquelle il était amplement pourvu de tout ce que le confort européen peut offrir au voyageur, le géologue autrichien Stoliczka, qui en faisait partie, mourut littéralement épuisé à la suite des privations et des fatigues qu’il avait endurées sur le plateau du Pamir et dans les passes du Karakoroum. Peut-être aurions-nous songé cependant à affronter ces périls; mais, hélas! réduits à nos propres ressources, notre bourse était déjà bien plate, et, sans la gracieuse hospitalité du maharadjah du Cachemire, je ne sais comment nous aurions fait pour arriver jusque sur les versants méridionaux du Karakoroum.

Le lendemain, nous quittâmes Chigar de grand matin; après avoir côtoyé la rivière en amont par une route qui malgré sa nudité ne manquait point de pittoresque, nous arrivâmes le soir à Kachoumal, où nous attendaient nos tentes dressées grâce à la prévoyante sollicitude de notre ami le colonel Gân-Patra.

Là mon mari eut la bonne chance de rencontrer quelques familles de montagnards nomades appelées Pakhpous et Chakchous, qui font paître leurs troupeaux dans les hautes vallées du Yarkand-daria et de ses affluents, sur les versants opposés des monts Karakoroum, qu’ils franchissent de temps en temps pour s’assurer peut-être par eux-mêmes des raisons qui empêchent les marchands baltis et cachemiris de ne plus venir se faire dépouiller chez eux.

Ces redoutables montagnards, qui jouissent d’une si mauvaise réputation, me parurent d’ailleurs très pacifiques. Leur type se rapproche absolument de celui des Dardous que nous avions vus à Gouraiz. C’est le même front fuyant, le même éclat dans le regard, la même physionomie d’oiseau de proie qui caractérisent les Dardous en général. Peut-être étaient-ils moins malpropres et plus soigneux dans leur mise. Le produit de leurs rapines leur permet une certaine aisance. M. de Ujfalvy en mensura quelques-uns et demanda aux autres des renseignements ethnographiques. Comme à l’ordinaire, je servis de secrétaire à mon mari, et vous ne vous étonnerez plus, chère lectrice, de ma connaissance des termes techniques si je vous apprends que le cher et regretté docteur Broca m’avait initiée autrefois aux études anthropologiques.

Le jour suivant, nous poussâmes jusqu’à l’endroit où se rencontrent les deux sources du Chigar, le Bâcha et le Braldou. M. de Ujfalvy fit le jour même une excursion jusqu’aux environs de Tchoutroun, où se trouvent des sources chaudes et où il rencontra d’autres familles de Pakhpous et de Chakchous.

La vue du grand glacier du Tchogo-Gansé (ce dernier mot signifie «glacier») est, paraît-il, très belle. Nous passâmes la nuit à une altitude de 2500 mètres.

Le lendemain nous fîmes une marche forcée pour arriver à Askolé, le point le plus avancé que nous devions atteindre dans notre voyage d’exploration.

La marche fut très longue et très fatigante; on franchit d’abord le Braldou sur un pont de bois très mal entretenu; puis on suit son cours, et l’on aperçoit une infinité de glaciers sur la gauche. Mais rien ne saurait décrire le spectacle qui s’offrit à nos regards en arrivant au fort d’Askolé, tout près du gigantesque glacier de Biafo-Gansé. Au nord-est on aperçoit le Moustagh et plus à l’est le superbe glacier du Baltoro (tous ces glaciers constituent une ligne non interrompue d’au moins 150 kilom.). On est entouré d’immenses cimes de montagnes que les rayons du soleil couchant éclairent comme autant de phares embrasés. Au nord-est, le mont Gantchen (6467 m.); au sud, le Mango-Gousor (6293 m.); à l’est, le Macherbroum (7831 m.); plus à l’est, le Goncherbroum (8045 m.), et enfin, tout au fond, le mont Dapsang (8620 m.), la montagne la plus élevée du globe après le mont Everest ou Gaorisankar dans le Népaul, qui ne la dépasse que d’environ 120 mètres.

Si l’Himalaya possède une montagne plus élevée que le Karakoroum, assertion qui sera peut-être démentie demain, il est certain que le Karakoroum dans son ensemble présente une ligne de faîte plus élevée que l’Himalaya, qui forme le plus considérable renflement de notre planète.

Il serait puéril de vouloir vous entretenir des impressions diverses dont je fus assaillie par ce grandiose spectacle; je vous dirai cependant que rien ne saurait dépeindre la magnificence de l’embrasement de ces glaciers au coucher du soleil indien. J’avais vu pareille chose dans les Alpes, en Styrie, au Tyrol, mais quelle différence! ce qui dans les Alpes est un spectacle charmant, gracieux, prend dans l’Himalaya des proportions tellement gigantesques que l’homme en est littéralement anéanti. On se figure être au centre d’un effroyable incendie qui a gagné jusqu’aux voûtes du ciel, et l’on croit à chaque instant que les flammes se réuniront au-dessus de votre tête pour vous faire rentrer dans le néant.

A la vue d’un pareil spectacle, on comprend les pratiques puériles du brahmanisme ainsi que la religion toute d’abnégation de Bouddha. En face d’une nature aussi terrifiante, l’homme devait se sentir si peu de chose qu’il se jetait avec enthousiasme dans les bras d’une religion qui, à force de recueillement inerte, lui promettait l’oubli et l’anéantissement de soi-même.

Ne jugeons donc pas trop sévèrement les Hindous et soyons indulgents pour des aberrations qui n’ont, hélas! rien que d’humain.

Je suis la seule femme européenne qui ait foulé de son pied cette terre éloignée. Les Anglaises mêmes ne s’y sont pas senties attirées par cette nature sauvage et grandiose.

Trois jours de pénibles chevauchées nous ramènent à Skardo par un temps splendide, et ces montagnes qui nous avaient d’abord étonnés nous parurent presque ordinaires quand nous les comparâmes aux géants du Karakoroum.

Nous retrouvons M. et Mme de F...; le premier est déjà beaucoup mieux et peut enfin dessiner des vues de cette agreste capitale.

Le difteri, appelé Méta-Soun-Sahib, nous envoyait tous les deux jours des melons, des légumes, du raisin de toute sorte. Une espèce notamment était si petite que je n’avais jamais rien vu de pareil, même dans le Turkestan, où l’on appelle cette espèce de raisin _kichmich_.

Le 29, dans la journée, nous entendons tirer des coups de canon. Ils annoncent la grande fête musulmane qui va avoir lieu le lendemain. Les Hindous aussi se livrent aux réjouissances; le premier quartier de la lune vient d’apparaître et ils pourront manger toute la journée; notre colonel lui-même en est très satisfait, car, lorsque cet astre nocturne disparaît du firmament, ces pieux Hindous ne peuvent contenter leur appétit qu’une fois par jour. Aussi, le soir du premier quartier, grande musique par tout Skardo.

Les feux sont allumés dans le petit carré de terre que l’Hindou a tracé, marquant ainsi l’emplacement de sa cuisine. Ils tremblent quand nous en approchons, car, si par malheur notre pied venait à frôler ce carré, ils seraient obligés d’en faire un autre, et, comme leur eau se serait arrêtée de bouillir, ils devraient la jeter et recommencer la cuisine.

Telle est la loi imposée par la religion; aussi faisions-nous bien attention de ne pas déranger nos serviteurs hindous quand leurs feux étaient allumés, car cela leur aurait causé une terrible angoisse. Il faut penser que l’Hindou n’a jamais d’heure réglée pour sa nourriture; il mange quand il en sent le besoin; mais sa religion lui commande de rester sur sa faim, et, comme les jeûnes sont très rigoureux et très fréquents, il s’ensuit que sa faim est toujours un peu aiguisée. Cependant leur estomac s’habitue à ces rigueurs, et l’on ne saurait croire combien un Hindou peut rester de temps sans prendre de nourriture. Par exemple, nos saïs et même le colonel et notre tchouprassi, lorsqu’ils atteignaient la station, fatigués et affamés, restaient très bien jusqu’au lendemain sans manger si le couli qui portait leurs ustensiles de cuisine n’était pas arrivé.

Faire leur cuisine dans d’autres ustensiles que dans les leurs est un acte que la loi réprouve; la manière dont ils sont obligés de les nettoyer, lorsqu’ils sont en cuivre jaune, leur est encore dictée par celle-ci. Ils doivent toujours employer de la terre et les frotter deux fois de suite, et, chaque fois qu’ils s’en sont servis, ce nettoyage doit être rigoureusement accompli. Cette sévère obligation est fidèlement remplie par eux, et rien n’est plus propre et plus appétissant que leur lota en cuivre jaune.

Le 30, dès l’aurore, nouvelle musique; on appelle à grands cris nos domestiques. Tous au tamacha, c’est-à-dire à la fête. Il faut la peur qu’ils ont de M. de Ujfalvy pour n’y pas rester toute la journée.

Cette matinée fut égayée par un incident qui dépeint bien les mœurs du pays. M. de Ujfalvy avait dit au colonel qu’il voulait acheter un costume complet de femme baltie. Notre brave traducteur, François, fit sans doute une confusion, car vers midi, au moment où nous achevions de déjeuner, on vint chercher M. de Ujfalvy, lui disant que la femme était arrivée. Mon mari se rendit près d’elle. C’était une jeune bayadère du pays parée de son plus beau costume.

La pauvre enfant était toute tremblante, et, lorsque M. de Ujfalvy demanda le costume, on lui répondit qu’il fallait prendre la femme avec.

Refus de M. de Ujfalvy. Refus de celle-ci de donner son costume. Enfin il fallut toute une nouvelle explication pour faire comprendre à ces braves gens que c’était seulement un costume qu’on désirait. Ils avaient trouvé beaucoup plus naturel le désir d’avoir la femme avec le costume, que d’avoir le costume sans la femme.

Les bayadères, ou danseuses publiques, sont chez les Hindous une caste à part et parfaitement reconnue. Il en est de même chez les musulmans des Indes, qui ont conservé les mœurs de leurs concitoyens. On les élève pour cette vie et, contrairement aux autres femmes, on cultive leur esprit; on leur apprend à chanter et à danser; il n’y a aucune fête religieuse sans elles, et quelques-unes sont attachées régulièrement au service d’un temple.

Le code même des Indes contient à leur égard une loi très curieuse: il est défendu de prendre à une danseuse ses parures et ses ornements, et la chambre qu’elle occupe est sacrée aux yeux de la loi. Les bayadères du maharadjah du Cachemire sont renommées pour leur beauté et leurs riches ornements.

La jeune fille partie, il fallait pourtant s’occuper du costume. Le propriétaire du terrain sur lequel nous étions campés, honnête agriculteur, possesseur d’une femme assez gentille, trouvant que le gain valait la peine, proposa à mon mari de lui vendre le costume de sa femme. On fit venir celle-ci tout ornée de beaux vêtements et on lui en fit la proposition. Elle la reçut avec une mine assez triste; mais, sur l’ordre de son mari, elle rentra dans sa demeure et reparut quelques moments après tenant son costume et ses ornements à la main.

Sa figure était encore plus triste et de grosses larmes roulaient le long de ses joues; mais, aussitôt qu’elle eut reçu l’argent, prix de son sacrifice, elle s’empara vite des roupies et s’enfuit tout heureuse dans sa demeure.

Le vêtement des femmes balties n’a rien d’extraordinaire; il consiste en une longue robe de laine, un pantalon, une chemise de toile, des bas et de petites bottes en cuir brodé, qu’on met pour les grandes circonstances, car elles vont généralement nu-pieds. Le bonnet qu’elles portent sur la tête est charmant; c’est une petite calotte en laine grossière: le devant est orné de plaques d’argent très artistement disposées. Elles jettent sur leur tête un voile blanc qui les encadre comme une madone; les ornements de la calotte se dessinent alors d’autant mieux. Quant aux bijoux, ils consistent en bracelet d’argent pour les riches ou en plomb pour les pauvres, en boucles d’oreilles et en collier. Les musulmanes ne portent pas d’ornements au nez.