Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 17
Un peu après cette royale rencontre nous faisons celle de très beaux yaks qui sont de pure race, ce qui se voit rarement, car ces animaux, employés aux usages domestiques, sont généralement des mulets de bœuf et de yak appelés _sous_. Nous nous arrêtons à 3500 mètres, au pied du col de Dorikôn, dans le voisinage de quelques misérables huttes au milieu de broussailles confondues avec des roches immenses, qui surgissent de terre comme de vieilles tombes en ruines. On est enfermé dans un circuit de montagnes qui se croisent et s’entre-croisent. Il pleut; il fait froid et humide, mais on nous a assuré que sur le plateau du Déosaï il ne pleuvait jamais.
Le 18, au grand matin, nous sommes prêts à traverser ce fameux plateau, situé à une altitude moyenne de 4000 mètres et tout entouré de montagnes qui l’enlacent. Elles sont relativement basses, quoiqu’elles aient 1000 mètres de plus que le plateau, qui forme une espèce de cirque irrégulier de 25 milles de diamètre. C’est le fond d’un gigantesque glacier disparu aujourd’hui. Les débris de moraines, les roches moutonnées qui restent encore là témoignent de cet ancien état de choses.
A notre lever nous sommes enveloppés d’un brouillard intense, et nos coulis refusent de partir, prétextant qu’on n’y verra pas. Mais M. de Ujfalvy n’entend pas de cette oreille et donne le signal du départ; avant que ceux-ci aient fini de charger, le brouillard a déjà presque disparu.
Nous nous engageons d’abord au milieu de broussailles et d’une végétation tout à fait rabougrie, qui peu à peu finit par disparaître; nous ne trouvons plus que quelques touffes d’herbe parsemées au milieu des pierres. C’est le commencement du plateau du Déosaï ou plateau du Diable. La route que nous suivons le coupe à peu près au milieu, du sud-ouest au nord-est, et sa surface est un peu inclinée en pente douce. Les ondulations du terrain ressemblent à des vagues. Le plateau est le chemin le plus court, relativement le plus commode et le plus sûr pour aller à Skardo, la capitale du Baltistan; mais il n’est praticable que pendant quatre mois de l’année, car quelquefois, même au mois de septembre, des voyageurs y ont été surpris par un ouragan de neige et sont morts de froid. En 1870 trois indigènes ont encore subi ce terrible sort.
La première passe que nous franchissons est celle de Stakpila, 4200 mètres; elle forme la ligne de partage des eaux du Djelum et de l’Indus. Nous redescendons dans une gorge étroite, où le Chingo prend sa source; cette rivière est un des affluents de l’Indus. Nous remontons, et le temps devient de plus en plus frais: enfin nous atteignons le second col de Sarsangar, haut de 4250 mètres; il est onze heures du matin et nous sommes sur le vrai plateau.
Des pierres, rien que des pierres; quelques pas après la passe, nous rencontrons deux petits lacs à peu de distance l’un de l’autre; on croirait marcher sur des galets, mais des galets pointus, sur lesquels je me demande comment nos chevaux font pour poser le pied; il fait à peine 2 degrés. Le plateau du Déosaï est traversé par une infinité de petits ruisseaux, lesquels forment en se réunissant une rivière appelée le Chigar. Nous choisissons le bord d’un de ces petits ruisseaux pour y planter nos tentes; nous sommes à 4800 mètres; aussi avons-nous grande peine à nous réchauffer.
Le désert enfermé dans ces régions montagneuses est inhabité; à peine quelques marmottes y font-elles entendre leur sifflement. M. de F... en a tué une pendant la route; mais nous sommes obligés de la laisser, car elle a son poil d’été, qui se détache sous les doigts.
Mon mari souffre du mal des montagnes; il a des maux de tête et des suffocations continuelles. Sous notre tente, nous avons 1 degré au-dessous de zéro et nous passons la nuit à faire tous nos efforts pour nous réchauffer. Nous nous demandons comment font nos Hindous, habitués au chaud climat de l’Inde; ils grelottent sous leurs tentes. Cette température nous décide à faire ce jour-ci 22 milles, afin de quitter au plus vite ce plateau du Diable. Nous marchons toujours entourés de montagnes, où nous voyons pour la première fois des pics couverts de neiges éternelles. Le soleil se couvre et la grêle tombe; allez donc croire ceux qui vous disent qu’il n’y pleut jamais; la grêle nous fouette le visage à midi; en plein soleil nous n’avons que 25 degrés. La nuit est un peu moins froide que la précédente, le thermomètre remarque 3 degrés, et nous sommes au mois d’août. Le 20 nous traversons deux rivières assez rapides et assez profondes, après lesquelles nous chevauchons sur un petit chemin que les tatous ont tracé au milieu de cette steppe triste et désolée. Tout à coup nous voyons un ours qui se promène tranquillement sur le flanc de la montagne. Bien que M. de F... n’ait qu’un fusil de petit calibre, on se décide à le chasser, et notre compagnon s’avance en rampant pour surprendre la bête, tandis que M. de Ujfalvy s’élance à cheval afin de le chasser du côté de M. de F... En cet instant je me rappelle que mon mari n’a pas d’armes et je m’élance au galop en lui criant: «Fais attention, tu n’as pas d’armes». A mes cris, il fait faire demi-tour à sa monture et me montre son revolver qu’il a en main; je m’arrête alors; mais pendant ce temps-là l’ours, au lieu de marcher vers M. de F..., s’est empressé de grimper sur la montagne; il est déjà au milieu quand il se retourne pour voir s’il est encore poursuivi. Impossible, la pente est trop raide et le cheval ne peut le rejoindre. Mme de F... n’a pas crié; elle est plus courageuse que moi et je suis vraiment fâchée d’avoir empêché la chasse, surtout lorsque mon mari m’a dit que, même à cheval, sans armes, il n’y avait pas de danger, car le cheval court plus vite que l’ours. M. de F..., imparfaitement armé, n’aurait pu que le blesser, et sa fureur se serait naturellement tournée contre mon mari, qui aurait été près de lui. Nous n’avions aucun fusil, et les indigènes ne seraient certes pas venus à notre secours. Après que ma colère contre moi-même fut passée, je ne regrettais aucunement ce que j’avais fait; un ours blessé est dangereux, dit-on, tandis qu’il est bien rare qu’un animal qu’on n’inquiète pas vous attaque.
Nous avons vu d’assez près des panthères, des serpents, et ces bêtes ne nous ont jamais rien fait. Le tigre même n’attaque pas généralement l’homme, si la faim ne l’excite pas. A moins qu’il ne soit vieux et trop peu agile pour poursuivre l’antilope, alors seulement il se risque à se jeter sur l’homme quand il a faim. Du reste c’est un danger auquel je n’ai jamais pensé; j’ai dormi sous la tente dans les plaines des Indes et je n’ai jamais songé au cobra, ce redoutable reptile dont le venin vous foudroie en vingt minutes.
A cinq heures du soir, le 20, nous arrivons à 4800 mètres. Nous devons y camper; il pleut et à six heures et demie nous n’avons que 7 degrés. Nous sommes déjà habitués à cette température et nous souffrons moins du froid que la première nuit, mais les étouffements de M. de Ujfalvy sont beaucoup plus forts et sont accompagnés de saignements de nez. Aussi, dès qu’il fait jour, à quatre heures et demie, nous sommes debout; nos katchawallas, engourdis par le froid, ne peuvent se retrouver; quelques-uns étaient malades hier. Où sont-ils? Ils se sont éloignés de nous, se sont groupés ensemble pour se réchauffer sans doute et aussi rire et causer. On a beau crier, personne ne bouge et rien ne vient. Je mets à profit ce temps pour déjeuner avec du thé et des œufs, car nous aurons une rude journée; M. de Ujfalvy, qui éprouve de fortes et continuelles oppressions, ne prend qu’un peu de lait des chèvres qui nous ont suivies sur le Déosaï. Comme elles ont nagé, les pauvres petites pour passer la rivière! Et le pauvre petit mouton? Pauvre animal! Le courant était si fort! Mais, avec un fouet, celui qui les conduisait les ramena dans le bon chemin et les fit arriver heureusement sur la rive. Le lait que nous donnaient nos chèvres était délicieux, et le goût n’avait rien de désagréable.
Nous partons à cinq heures du matin; nos katchawallas, qu’on a enfin retrouvés, nous suivront de près. Notre cuisinier est parti en avant, afin de nous préparer le mince déjeuner que nous ferons après la passe du Bourdjila, qui est la plus haute que nous ayons franchie; elle a 5100 mètres.
Pour y arriver, nous parcourons un plateau pierreux assez herbeux pour rassasier les sobres tatous qui y passent. On prétend pourtant que cette herbe est vénéneuse et que le contrepoison consiste à en faire brûler sous le ventre des bêtes qui en ont mangé. Les animaux empoisonnés sont, paraît-il, comme s’ils étaient gris.
L’herbe pousse par touffes et les rochers immenses qui nous entourent deviennent de plus en plus arides.
Le premier flanc de montagne que nous attaquons est relativement bon; la montée est douce; la grêle, la pluie nous arrosent et le soleil nous sourit; ses sourires sont comme des brûlures, car, aussitôt qu’il disparaît, nous sentons le froid qui nous saisit de nouveau. Cette montée nous conduit sur un large plateau, plus élevé que le mont Blanc, m’assure M. de Ujfalvy; je puis donc me figurer que je suis en Suisse.
Entre la Suisse, que je ne connais pas, et l’Himalaya, que je parcours depuis trois mois, quelle distance! quelle différence! Dans les fentes des rochers nous voyons des couches de neige. Quel lieu triste et aride! quel silence morne et glacial! Quelques jolies petites fleurs blanches et rouges s’épanouissent pourtant sous les caresses du soleil. Malgré nous, une tristesse invincible nous saisit; partout la solitude; aucune trace d’être humain pendant ces trois jours de traversée. Des pierres, rien que des pierres, et devant nous d’autres montagnes qu’il va nous falloir franchir! On cherche vainement le chemin; l’œil exercé du katchawalla suit les petites sinuosités que les tatous ont tracées en passant par ces contrées désertes.
Au pied de la montagne se trouvent deux autres petits lacs. L’un a une si belle eau qu’on se prend à regretter qu’elle soit dans ces parages; l’autre, bien plus petit, ne me paraît être que de la neige fondue par les rayons brûlants du soleil. Nos chevaux commencent à attaquer le flanc de cette montagne et montent péniblement en zigzag. Le spectacle désolant qui se déroule à nos pieds nous impressionne; ce ne sont plus ces vertes et belles montagnes de l’Himalaya couvertes des végétations plus diverses et plus splendides les unes que les autres, arrosées par de paisibles cours d’eau ou par des torrents impétueux. Non, c’est une nature triste et désolée qui semble demander au voyageur ce qu’il vient chercher et pourquoi il ose troubler sa solitude. On sent que l’Himalaya donne la main au Karakoroum, et cette écrasante nature vous inonde de sa tristesse. A force de monter, nous arrivons sur le col. Quel spectacle! Des pics hérissés nous entourent; de tous côtés un cirque s’ouvre devant nos yeux, et nos regards en sondent avec effroi la profondeur. Comme pour nous en défendre le passage, un immense tapis de neige s’étend à perte de vue et se déroule moelleusement sur le flanc de la montagne. Nous nous arrêtons et nous contemplons avec effroi cette nature belle dans son horreur; on dirait qu’elle ne demande qu’à ensevelir les voyageurs qui osent s’aventurer sur ce chemin périlleux. Une tourmente de neige doit être quelque chose d’effroyable dans ces parages, et la nature dans ses convulsions doit y être impitoyable.
Nous descendons de nos montures, car le passage est dangereux. Quel plaisir de marcher sur la neige au mois d’août; nous nous avançons bravement, mais, comme elle est ramollie par le soleil d’été qui la chauffe de ses rayons, elle nous soutient faiblement: nous enfonçons à chaque pas et nos minces chaussures finissent par se mouiller. Il nous faut remonter à cheval, et nos pauvres bêtes marchent en tremblant sur ce terrain qui fléchit sous leurs sabots; elles enfoncent, se relèvent pour s’enfoncer de nouveau jusqu’au poitrail. Il faut nous résoudre à aller à pied. M. de Ujfalvy nous devance, soutenu par un couli; ces gens nu-pieds marchent sur ce terrain glissant comme sur une route; leur peau endurcie ne craint ni le froid ni le chaud. Mon mari commence à descendre le flanc de la montagne; c’est une glissade impossible; en voulant reprendre pied, il casse sa canne ferrée, et sans son conducteur nul doute qu’il ne fût arrivé en bas plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Moi qui le suis derrière, soutenue par un jeune couli, je m’arrête interdite, ne jugeant pas mon conducteur assez fort pour me retenir; j’ai l’idée de me laisser glisser sur la neige comme sur une montagne russe, quitte à être un peu mouillée; mais M. de Ujfalvy me crie de ne pas le faire, que le bas de la descente est rempli d’eau et qu’il m’enverra un autre couli. Je m’empresse de suivre son conseil et j’attends, appuyée sur le bras de mon jeune couli, l’arrivée de l’autre. Je bats le sol de mes pieds, qui sont gelés et engourdis par le froid; mes bottes se sont déchirées sur ces chemins pierreux, et la neige a eu tout loisir pour y entrer et s’y fondre. Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe, et le proverbe eut encore raison; un nouveau couli vient à mon aide, et, soutenue par ces deux montagnards, glissant à qui mieux mieux, nous arrivons non sans peine au bas de la rampe. Là la neige fondue forme une quantité de petits ruisseaux, que je traverse sur le dos de mon conducteur. Quelques instants après je suis de l’autre côté du cirque, et mon deuxième conducteur est déjà remonté chercher mon tatou, qu’il avait fallu abandonner et qui a les quatre pieds comme scellés dans la neige. D’une main ferme et sûre il le maintient et le conduit près de nous. Le cheval de M. de Ujfalvy, mené par son saïs, descend lentement. Afin de nous réchauffer, nous continuons la descente à pied et nous rejoignons notre cuisinier, qui s’était établi dans un creux de la montagne. Nous nous séchons; mais mon mari, qui a encore des oppressions, ne veut rien prendre; nous continuons notre chemin en côtoyant une jolie rivière, qui tout à coup disparaît à nos yeux, et, après une descente de 800 mètres, lorsque nous nous arrêtons pour prendre notre collation, nous la cherchons encore en vain. A cette hauteur, le coup d’œil est magnifique; au fond de la gorge apparaît Skardo entouré de verdure; on le croirait tout près, et cependant quinze milles nous en séparent.
Malgré notre fatigue, il faudra aller jusqu’au bout, car nous ne saurions où dresser notre tente. La descente est excessivement rapide. Nous sentons des pierres qui nous tombent sur la tête et sur les épaules; nous regardons quel est le téméraire qui se trouve sur ces hauteurs et ose se permettre un tel acte de méchanceté. Ce sont des chèvres sauvages, qui naissent sur le flanc de ces rocs abrupts; elles se promènent le long de ces chaînes de montagnes en faisant rouler ces pierres sous leurs pieds agiles. Sur cet étroit passage les plus jeunes essayent leurs cornes naissantes; leur poil soyeux frôle les parois rocailleuses. La gorge est si étroite qu’on se sent comme enfermé au milieu de ce paysage à la fois pittoresque et grandiose, ferme et rude comme le roc qui le forme. Il est facile de se rendre compte que ce passage est impraticable en hiver. A cette époque déjà, il nous a fallu cinq heures pour franchir ce chemin entrecoupé de torrents, dont les sentiers sont à chaque instant dégradés par la fureur des eaux. A la fin de la gorge la végétation reparaît un peu. Bien haut, bien haut, se confondant avec les pics, quelques conifères égarés croissent sur ces hauteurs.
Nous sommes trop fatigués pour pousser jusqu’à Skardo, et nous nous arrêtons après douze heures de marche à Karpitou, petit village à trois milles de la capitale. Il est cinq heures du soir, et, depuis douze heures que nous marchons, nous avons bien gagné notre repas. On nous apporte des abricots qui sont si bons que nous en oublions nos fatigues. Le soir nous sommes tous contents; plus de froid à craindre, plus de mal de montagne. Les chevaux hennissent de plaisir. Un vieillard nous offre des fruits et des légumes pour notre repas.
Le 22 au matin, nous partons pour Skardo. M. de F..., qui est souffrant, viendra nous y rejoindre plus tard. Le chemin qui mène de Karpitou à cette ville est une belle allée toute plantée de peupliers et de saules encore tout jeunes.
Skardo, situé à 2400 mètres au-dessus de la mer, est enfermé dans une ceinture de rocs, où l’œil cherche vainement un seul petit brin d’herbe. Des champs de pierres se trouvent au milieu de terrains bien cultivés et entretenus par des canaux d’irrigation. Les arbres fruitiers sont en grand nombre. Au moment où nous entrons dans la ville, un vieillard assis à côté d’une femme qui porte un enfant dans ses bras se lève et, joignant les mains, dont les ongles sont teints en rouge, nous salue en murmurant quelques prières; nous lui donnons un bakchich et nous poursuivons notre chemin en passant par des rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres et bordées de misérables maisons en briques de terre battue et séchées au soleil. Le fondement de ces constructions est presque toujours en pierres. Les murs sont percés de fenêtres, et c’est ce qui les distingue des maisons du Turkestan.
Sur une place, des soldats du maharadjah font l’exercice; ces dogras, soldats montagnards, sont les meilleures troupes de Sa Hautesse; leur costume se compose d’une blouse serrée à la taille par un ceinturon, d’un pantalon et d’un turban; ils ont un fusil à mèche qu’ils portent sur l’épaule gauche avec une nonchalance sans pareille. Le maharadjah possède aussi des chasseurs baltis, dont le couvre-chef, semblable à nos shakos d’autrefois, fait un effet des plus pittoresques.
Il y a deux forteresses: l’une, ancienne, bâtie sur une haute montagne qui tombe à pic sur la rive droite de l’Indus et dont il ne reste que la moitié; l’autre, sur un énorme quartier de roc, domine l’entrée de la vallée. Cette nouvelle forteresse est grande, garnie de tours; elle paraît assez bien fortifiée et convenablement bien entretenue.
Une des principales constructions est un bâtiment carré que nous voyons en passant et qui nous semble être une mosquée. C’est dans un bagh ou jardin qu’on dresse nos tentes; les pommiers et les abricotiers qui nous ombragent laissent tomber leurs fruits sur nos têtes; de belles pommes jonchent la terre, et celles que l’on nous offre quelques instants après notre arrivée sont encore meilleures. Des raisins noirs et blancs, des melons garnissent notre table; nous nous en régalons, car ils sont délicieux et ne font pas mentir leur renommée.
Skardo, avec sa ceinture rocheuse haute de 4000 à 5000 mètres, est un séjour très chaud malgré son élévation. Ce pittoresque, cette sauvagerie, cette nudité belle pour l’œil du peintre a pour moi peu d’attrait, et je préfère la belle et ravissante Simla à cette autre rude fille de l’Himalaya. Les pics neigeux qui forment une couronne à cette ville resplendissent sous ce beau soleil. Aujourd’hui, par bonheur, ce maître du ciel se cache de temps en temps; les montagnes se couvrent d’un léger voile de brume; le vent fraîchit; les abricots, les pommes tombent de plus belle à nos pieds.
Dans l’après-midi, le colonel dogra paye les maîtres des tatous et les coulis qui ont porté nos bagages. Après avoir reçu leur argent, ils essayent chaque pièce sur la pierre.
Pour faire la traversée de ce plateau du Diable, il nous avait fallu quatorze tatous et six coulis. Pourtant nous n’avions gardé que le strict nécessaire, à tel point que nous avions presque manqué de bois pour faire bouillir notre eau, qui, sur ces hauteurs, avait eu grand’peine à y parvenir; à peine était-elle retirée du feu qu’elle se refroidissait tout de suite.
Skardo, capitale du Baltistan, est situé sur la rive droite de l’Indus. Sous les ordres d’un radjah, elle fut prise en 1848 par les troupes de Goulab-Singh, commandées par le général Surawar, et tomba alors sous la domination du maharadjah du Cachemire.
En voyant cette vieille forteresse qui semble faire partie de cette gigantesque montagne à laquelle elle est accolée comme aux parois d’un vieux mur, on se demande comment elle fut prise par escalade; mais, par cela même qu’elle était la plus inaccessible, elle était la moins surveillée; les soldats dogras en tentèrent l’escalade et la nuit s’emparèrent du donjon. De ce point dominant ils bombardèrent la forteresse, et les soldats du radjah furent tous tués ou à peu près. Quelques-uns se sauvèrent à la nage.
Ce donjon est élevé de 300 mètres au-dessus de la plaine; la vue y est splendide; l’Indus se déroule entre des montagnes escarpées dont les hautes cimes sont couvertes de neiges éternelles; la vallée de Chigar s’entr’ouvre dans le lointain, et les monts géants du Karakoroum dessinent leurs glaciers gigantesques.
Autrefois, paraît-il, Skardo était privé de verdure: à peine quelques arbres fruitiers, tels que les abricotiers, s’y faisaient voir. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence de Méta-Manghel, gouverneur actuel du Baltistan, des arbres ombragent cette capitale; des jardins ont été plantés, des aqueducs amènent l’eau où elle est nécessaire, et, pour mêler l’agréable à l’utile, elles retombent en jolies cascades savamment calculées. Partout où il a pu faire des plantations, cet homme intelligent, distingué par le maharadjah, en a fait exécuter, même sur les bords de l’Indus, que ce fleuve encombre de sable et de pierres; il a établi des digues et a essayé des plantations. Faibles et chétives, elles sont pourtant les témoignages de la volonté humaine luttant contre les envahissements de la nature.
Méta-Manghel, comme le nom Méta l’indique, est d’une humble caste et pourrait faire partie de la compagnie Richer, si utile dans notre pays civilisé. Hélas! elle ne l’est pas moins aux Indes! Mais elle est si méprisée que les Anglais, après la révolte des Hindous en 1856, pour châtier les brahmines, les condamnèrent à faire pendant un mois le métier de _suipper_. Suipper est le terme anglais; le mot indigène est _méta_. Ce fut un châtiment terrible, car ils perdirent leurs castes, ainsi que tous leurs descendants. Or ce châtiment est un des plus atroces qu’on puisse infliger à un Hindou, car, en perdant sa caste, cet homme devient un objet d’horreur et d’exécration pour tous; homme méprisé et fui de tous ses compatriotes, son existence est pire que la mort; il tombe dans un état d’abjection dont on n’a aucune idée; les secours de la religion lui sont refusés; chacun s’éloigne de lui, et son supplice ne s’éteint qu’avec sa mort. Il est vrai qu’à présent, par la communication fréquente avec les Anglais, cet état de choses a un peu changé, et, quoique l’exclusion de la caste soit toujours un châtiment très grand, les cas de contravention sont maintenant si nombreux que chacun ferme les yeux et cherche autant que possible à être indulgent l’un envers l’autre.
Si quelqu’un cependant a fait une dénonciation, tous les hommes qui appartiennent à la même caste se réunissent, entendent l’accusation et la défense, jugent selon leur conscience. Si la majorité des votants se trouve favorable à l’accusé, on se réunit et mange avec lui, sinon il est déclaré indigne d’être admis à table, et nul de sa caste ne le recevra plus chez lui. Dès cette heure, le malheureux, privé de ses liens de famille, terminera une vie misérable et abjecte. Pour parvenir à le réhabiliter, il en coûtait quelquefois des sommes énormes à sa famille; ce n’était qu’au poids de l’or qu’on pouvait autrefois arriver à ce résultat. Maintenant c’est plus facile, et c’est sans doute à celle facilité qu’il faut attribuer l’élévation de Méta-Manghel, appelé aujourd’hui Manghel-Djou.