Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 16

Chapter 163,957 wordsPublic domain

Pendant ce temps le mounchi Ganpatra, que Sa Hautesse nous a donné pour nous accompagner dans notre voyage, prend ses arrangements avec les gens du pays pour les provisions et les coulis ou porteurs. Chaque soir M. de Ujfalvy devra signer la feuille des dépenses: telle est la volonté de Sa Hautesse. C’est avec un Pandit qu’il fait ses arrangements; on le reconnaît à la flamme jaune et blanche qu’il porte sur le front, à son turban blanc, qu’il roule d’une tout autre manière que les autres. Son type pur et beau eût seul suffi à le faire reconnaître. Les Pandits se teignent aussi le bout des oreilles en rouge. Ce sont eux qui tiennent le maharadjah entre leurs mains; ainsi ils lui ont fait croire que son père, qui est mort, a été transformé en poisson et qu’il se trouve ou entre le premier et le second pont jetés sur le Djilam, ou bien encore à Verinagh; ils ne savent pas bien auquel des deux endroits ils doivent donner la préférence, de sorte que, pour le moment, la pêche est interdite dans ces lieux. Les Pandits en font bien d’autres, et l’on raconte qu’un général des troupes du maharadjah, ayant mangé de la viande de vache, fut condamné par ceux-ci à se couvrir la tête de terre et à planter du riz dessus. Au moment de la récolte, le général se promenait avec une végétation superbe; c’était un panache naturel magnifique, mais qui devait être bien incommode pour le propriétaire.

CHAPITRE X

LE BALTISTAN

Sortie de la vallée de Cachemire.--Le col de Radjdiangan.--La vallée du Kichanganga.--Gouraiz.--Les Dardous, types, mœurs, habitations.-- La musique du maharadjah.--Un cheval dangereux.--Barzil.--Deux cols à franchir.--Le plateau du Déosaï.--Le mal de montagne.--Le Bourdjila. --Skardo, capitale du Baltistan.--Les habitants.--Type balti.--Les tazis de Ghilghit.--Le jeu de polo.--Une pipe arabe du XIVe siècle.

Le 12 août au matin, nos chevaux sont sellés et nous partons par une route assez belle qui court dans le défilé de Radjdiangan. Nous avons à franchir une passe de 3600 mètres. Mais à 3000 mètres il faut nous arrêter, nos chevaux sont trop fatigués. La vue est superbe; nous découvrons tout au loin Srinagar et son beau lac. Pour arriver à Fagou, le chemin passe par une forêt. C’est près d’un petit étang artificiel, qui ressemble plutôt à une mare, que nous nous arrêtons; cet endroit désert possède un grand baraquement appelé _dak postal_ du maharadjah. Là ceux qui font le service des lettres trouvent un abri contre les intempéries de la saison. Cet endroit est très frais; lorsque le soleil a disparu, il fait à peine 14 degrés. Il faut aller bien loin pour trouver de l’eau potable, mais on nous en apporte, ainsi que du mouton; nous faisons alors un repas supportable. Mouton ou poulet, poulet ou mouton, nous n’aurons pas autre chose pendant deux mois, il faut nous y attendre.

Le 13 au matin, nous achevons de franchir le col, et le coup d’œil est merveilleux. A nos pieds s’étend toute la vallée du Cachemire; le Djilam déroule ses méandres comme un joli ruisseau; cette belle et large rivière nous paraît si petite que nous pouvons par là mesurer la hauteur à laquelle nous sommes parvenus. Tout autour de nous, pourtant, la végétation est belle et grandiose; on cherche la neige et on voit des prairies avec de hautes herbes émaillées de roses trémières mauves, de myosotis, de gueules-de-loup, des fleurs bleues, blanches, jaunes, rouges, qui se confondent entre elles et forment les plus ravissants parterres que l’on puisse imaginer. Les bouleaux montrent leur écorce blanche; les conifères s’élèvent droits et pointus comme s’ils voulaient percer les nues; le soleil dore ce panorama ou se cache quelquefois sous les nuages qui couvrent ce beau ciel; pas une habitation à l’horizon; la solitude plane sur ces hautes régions et une tristesse immense nous envahit; pourtant nos montures marchent allègrement, car la fraîcheur se fait sentir. Nous nous représentons aisément ces hauteurs couvertes de neige sur lesquelles être vivant n’ose se hasarder, car une mort horrible attend le voyageur imprudent dans ces parages inhospitaliers. Le plateau n’a aucune route indiquée, mais on ne peut s’éloigner de beaucoup; le précipice vous a bien vite remis sur la voie; la descente est horrible; je monte le cheval de mon mari, bonne bête qui court comme une chèvre sur ces pierres roulantes; le cheval du maharadjah, que mon mari a pris pour lui, voudrait bien ne pas faire cet exercice, mais, tenu par le saïs, il faut bon gré mal gré qu’il saute.

Après la descente, qui est quelque chose d’impossible comme route, nous trouvons un Américain, aimable jeune homme de la connaissance de M. et Mme de F.... Chasseur intrépide, il avait voulu aller à Ghilghit, mais il n’avait pu y parvenir et avait dû rebrousser chemin, faute de nourriture; les habitants, qui se préparaient à la guerre, n’avaient voulu lui céder aucune de leurs provisions. En revenant, il avait été pris par la fièvre, et il était très malade encore lorsque nous le rencontrâmes; il nous offrit sa tente et son déjeuner; nous partageâmes le nôtre avec lui, et de cet assemblage résulta en somme une assez bonne collation; la conversation nous fit passer deux agréables heures, après lesquelles nous partîmes de Jotkossou, endroit passablement sauvage, sans aucune habitation, au bord de cette rivière qui sautille sur les blocs entre les montagnes. Nous la suivons, et, quelques heures plus tard, nous arrivons à Kanzelvân, misérable petit hameau réfugié dans un endroit superbe de sauvagerie, qui n’est plus qu’à 1600 mètres, où nous campons sur le bord du Kichanganga. Nous sommes là installés au pied d’une montagne couverte de conifères; le murmure de la rivière nous avertit doucement de sa présence. C’est une solitude complète, qu’aucun cri d’animaux ne vient troubler. Le soir, les huttes sordides qui abritent le mounchi et ses tchouprassis sont éclairées par des lampes vacillantes qui rappellent communément nos lampions: au lieu de suif on se sert d’huile pour les alimenter. Le tronc d’un arbre magnifique tient lieu de cheminée aux coulis pour faire leur cuisine. C’est le Ramadan, et les musulmans n’ont pas le droit de manger pendant la journée; aussi se dédommagent-ils le soir; ils causent, mangent et boivent jusqu’à une heure avancée de la nuit; et le jour ils ont envie de dormir. C’est un mauvais moment pour voyager, et nous avons de la peine à trouver des coulis.

Le 14 le soleil se voile, et nous en sommes enchantés. Le pont près du village est en assez mauvais état; aussi, par prudence, le passons-nous à pied. De nouveau en selle, nous prenons le sentier qui contourne le flanc de la montagne; la route est détestable, mais elle est splendide; le côté nord, tout boisé, élève ses pins sur des flancs rocailleux; des blocs énormes émergent de la rivière; sans doute le vent va y porter le germe producteur, car de jeunes arbres ont pris naissance sur ce dur terrain et se balancent mollement au souffle du zéphir. Du côté sud, les montagnes arides se tapissent d’une légère verdure, les pics s’élèvent menaçants vers le ciel.

Nous retraversons la rivière, car le chemin passe de l’autre côté. Par là les arbres coupés déroulent des pentes des montagnes et arrivent, portés par la rivière, à leur destination; d’autres, arrêtés sur les pentes, sont une menace pour les rares voyageurs. C’est après un petit chemin sous bois, par une corniche côtoyant un ruisseau, que Gouraiz nous apparaît. La vallée, rétrécie, est arrosée par le Kichanganga, et une quantité de petites sources échappées des montagnes vont se perdre dans son cours. Gouraiz se trouve situé au milieu de belles prairies; c’est près du tombeau d’un fakir que nous dressons nos tentes. De beaux noyers vont nous prêter leurs ombrages, mais nous regrettons que leurs fruits ne soient pas encore mûrs.

Le tombeau du fakir est très simple. S’il n’y avait pas de petits drapeaux blancs qui attirent l’attention, on ne pourrait se douter que, sous cette misérable construction en bois, repose un homme que tout le pays révère.

Nos tentes dressées à quelques pas de là font bon effet; nos chevaux sont remisés sous de grands arbres et, s’il pleut, on les couvrira d’une couverture, les saïs n’en ont pas plus que leurs bêtes. Le cuisinier prépare la nourriture: c’est un mouton qu’on égorge, des poulets qu’on tue, du riz qu’on cuit et des légumes qu’on épluche.

Les coulis, aussitôt après leur arrivée, déposent à terre leur fardeau, et, s’asseyant en groupes, attendent patiemment qu’on les paye. La patience est une vertu qui ne fait pas défaut aux Orientaux; ils s’accroupissent sur place des heures entières et, si le temps leur semble long, ils s’endorment.

Le règlement des comptes ne fut pas chose aisée: chacun voulait avoir un bakchich, mais le mounchi, inflexible, le leur refusa. Ce fut une bien autre affaire quand il fallut s’arranger avec les maîtres des tatous. Il y a si peu d’habitants dans ces contrées, qu’il est impossible de trouver un grand nombre de coulis. Les coulis forment une caste à part ou, pour mieux dire, n’appartiennent à aucune; ainsi donc aucune autre personne ne pourrait et ne voudrait consentir à faire ce métier. A défaut de coulis il nous fallait donc des tatous. Les tatous sont d’excellents chevaux de montagnes, aux pieds sûrs et agiles; de petite taille, ils peuvent passer sur ces étroites corniches, et leur poids relativement léger ne risque pas de faire écrouler ces frêles balcons qui surplombent les précipices. Le difficile était d’en trouver en quantité suffisante; il y en avait dont le dos était tellement écorché que l’os était à vif; la plaie saignante était couverte de mouches et faisait pitié à voir.

Après midi les musiciens vinrent nous faire entendre leurs airs. Ils habitent la forteresse de Gouraiz, située à quelque distance du village; j’imagine qu’elle n’a jamais été très redoutable, mais elle fait bien dans le paysage, et il serait dommage de la détruire.

Ces musiciens appartiennent au service du maharadjah; ils sont au nombre de sept et sont tous des enfants: le plus âgé a près de quinze ans et le plus jeune a huit ans. Ils sont dirigés par un homme d’une quarantaine d’années, et sont tous vêtus d’une veste brune, d’une écharpe rouge et d’un turban de la même couleur. Ils ont pour instruments des flûtes et des hautbois, mais leur perfectionnement est loin d’atteindre le nôtre; ils sont encore dans un état primitif très peu avancé. Le chef marque la mesure sur une espèce de grosse caisse de petite dimension. Ils nous gratifient d’abord de l’air national du Cachemire, puis au milieu de trois autres morceaux je remarque un air montagnard assez original; le rythme à 2/4 est caractéristique, et la mélodie qui revient souvent est saisissable pour nos oreilles. Je m’empresse de le transcrire sur du papier que je règle à la hâte, mais, lorsque je veux leur faire recommencer afin de juger si je ne me suis pas trompée, impossible: ils me jouent toujours autre chose. Je dois y renoncer. Ce fait est bien une preuve du caractère oriental; défiant et soupçonneux au possible, toujours habitué aux mensonges, il ne peut se mettre dans la tête qu’on n’ait pas un intérêt méchant à vouloir une chose qu’il ne comprend pas ou dont il n’a pas l’habitude.

Le 15 il pleut et la matinée est froide; cette température n’est pas étonnante, la vallée de Gouraiz est à 2250 mètres au-dessus de la mer et tout encaissée dans de hautes montagnes.

Après notre déjeuner matinal, M. de Ujfalvy mensure des Dardous; cette population musulmane habite cette contrée depuis les sources du Kichanganga jusqu’en dessous de Gouraiz. Quelle différence de types avec celui des Cachemiriens! Quelle autre stature, beaucoup moins massive et moins forte! leur tête surtout est beaucoup plus petite, leur taille aussi. Leur nez fin et long leur donne quelque chose d’étrange. Ils sont beaucoup plus courageux que les Cachemiriens, mais ils sont passablement voleurs et pleins d’astuce. Ce sont des musulmans sunnites, mais leurs femmes ne sont aucunement voilées. Le peuple présente un aspect sale et misérable, et les maisons s’en ressentent. Les Dardous sont divisés en castes: la première est celle des Ronous, la seconde celle des Chîns, qui sont agriculteurs et chasseurs et très âpres au gain; cette caste ne mange ni volaille ni bœuf, ne boit pas de lait, a horreur du beurre et n’ose même pas y toucher.

Ils ont pour la vache la même aversion que les Mahométans pour le porc. Si une peau de vache est déposée près de leur fontaine, ils croient à une tempête. Ils ne touchent les veaux qui naissent qu’avec un bâton. La troisième caste est celle des Yechkouns, qui est de beaucoup la plus nombreuse, et forme la classe des agriculteurs. La quatrième, celle des Kremîns, est composée de tous les artisans, réduits dans ces pauvres pays à la plus simple expression.

Les Doums sont les parias des Dardous; les forgerons, les corroyeurs forment cette malheureuse caste. Ils sont aussi musiciens pourtant et ils font partie de toutes les fêtes. Les hommes filent la laine de leurs moutons, avec laquelle ils font de la corde; elle est peu solide et se brise souvent. J’emprunte cette subdivision à un auteur anglais; quant à M. de Ujfalvy, loin de l’admettre, il voit dans ces castes autant de peuples différents. Pour lui, les Chîns seuls sont des Dardous, les derniers vestiges des Darada de l’antiquité indienne. Chacune des castes paraît représenter les derniers survivants de quatre peuplades d’origine différente.

Le pays produit des petits pois, qu’on dit assez bons; ceux que nous avons mangés en effet étaient tendres sans être fins. Le riz est de médiocre qualité; aussi le mounchi n’en achète-t-il que pour les coulis; il a fait sa provision ailleurs, et Dieu sait quelle consommation de riz il compte au maharadjah! C’est pourtant un homme honnête, mais si bon qu’il nourrit toutes les personnes qui nous approchent. Il est Hindou, ainsi que les tchouprassis qui sont sous ses ordres, car Sa Hautesse n’aurait jamais voulu nous confier à des musulmans, pour lesquels elle professe un profond mépris.

Nous avons une discussion avec nos domestiques, qui viennent réclamer un mouton; pour cette fois seulement nous le leur donnons, mais au lieu d’un il en faut deux, puisque nous avons des serviteurs hindous et musulmans. Or un Hindou ne mangera jamais de mouton s’il n’a été tué d’un coup de sabre par un homme de sa religion, et _vice versa_; cependant les musulmans n’ont pas de caste: de par leur religion ils sont égaux; mais telle est la force de l’habitude, que ces Hindous devenus musulmans et vivant ensemble avec d’autres coreligionnaires nouveau venus ont gardé l’usage de leurs castes.

Nous buvons du lait de buffle, mais je trouve qu’il a un goût trop prononcé qui le rend bien inférieur à celui de la vache.

Dans l’après-midi nous sommes allés sur un plateau relativement peu élevé; la vallée s’étendait devant nous, avec ses contours, ses torrents, ses ruisseaux et sa forteresse. Trois groupes de maisons campées de loin en loin, au milieu des plantations, forment la petite ville et le grand village de Gouraiz. Le plateau était borné par un profond ravin d’où sortaient des roches énormes; de leurs flancs aux rugosités profondes s’échappaient de minces conifères. Les prairies s’émaillaient de fleurs, et les chèvres au long poil bondissaient sur les pentes. Nous redescendons pour aller visiter l’autre pâté de maisons; toutes les bâtisses sont en bois, la mosquée est de briques et sa base est en grosses pierres roulées par les torrents; on voit bien que le tailleur de pierre n’y a pas mis la main. A quoi bon, du reste, pourvu que cela tienne?

Les maisons ne sont pas hermétiquement closes, et l’hiver doit se faire sentir rudement. Les habitants peuvent toutefois en braver les rigueurs avec le bois de chauffage, car, des immenses montagnes rocailleuses qui bordent le côté droit de la rivière, surgit comme par enchantement une végétation rare et inattendue.

Gouraiz est sans contredit un endroit qu’on rechercherait s’il était en Europe. Les Dardous qui l’habitent, mélangés avec des Cachemiriens, sont doux et hospitaliers; loin de nous fuir, ils nous engagent à entrer dans leurs misérables demeures. Sur la place, des femmes portant des enfants dans leurs bras se tenaient sur le seuil de leurs habitations. Les petits garçons groupés autour de leurs mères nous considéraient d’un air étonné, et leurs figures, sérieuses pour leur âge, étaient déjà toutes mélancoliques. M. de Ujfalvy leur jeta des païs, petite monnaie du pays, et tous accoururent alors vers nous.

M. de Ujfalvy proposa à l’une de ces femmes d’acheter ses boucles d’oreilles, d’une forme tout originale; elle trembla un peu au commencement et ébaucha un refus, mais, lorsqu’elle vit les roupies, elle les défit elle-même de ses oreilles. Il en fut ainsi avec une autre jeune femme qui portait un singulier collier. Ce bijou venait du Ladak; il se composait de trois rangs formés par des coquillages taillés en rond, lesquels étaient séparés par de petites perles rouges. Les femmes parurent enchantées de la vente qu’elles avaient faite, et nous l’étions aussi; sur quoi nous retournâmes à notre tente en sautant par-dessus plusieurs cours d’eau qui traversaient les prairies et dont quelques-uns étaient assez larges.

Le 16 au matin, nous étions levés et prêts à cinq heures; les tatous qui devaient transporter nos effets et nos provisions étaient arrivés. Il nous en faut pas mal, car après deux stations nous entrerons sur le plateau du Déosaï, et adieu villages et nourriture; il faut tout prendre avec soi, jusqu’au bois de chauffage; tout manque, excepté l’eau.

Ce que nous eûmes de disputes au sujet des chargements entre les katchawallas ou muletiers n’est pas croyable; il fallut en frapper quelques-uns pour remettre tous les autres en ordre; après cet exemple salutaire tout alla bien, et, une demi-heure après, nous étions en marche dans un chemin ravissant, toujours sur les bords du Kichanganga, qui va se jeter dans le Djelum à Mouzaferabad.

A peu de distance de Gouraiz, nous quittons cette rivière et ses bords charmants pour prendre ceux plus riants encore du Barzil, petit cours d’eau dont les eaux claires et limpides vont grossir celles du Kichanganga; le soleil les fait paraître d’un bleu clair, et pour notre malheur les montagnes se déboisent de plus en plus, la vallée s’élargit, les champs sont semés de sarrasin dont les épis jaunis ne demandent qu’à être coupés.

Après trois heures de marche, nous nous arrêtons pour déjeuner à Bangla, pauvre hameau composé d’un seul groupe isolé de maisons au pied de la montagne. Au milieu de ces champs et de ces prairies couvertes de hautes herbes et tout émaillées de fleurs se dresse un arbre auprès duquel nous descendons pour faire notre collation.

Dans ces hautes montagnes et à cette heure matinale le soleil n’était heureusement pas trop chaud, car l’ombre de cet arbre était bien légère. Il y avait bien des meules de sarrasin qui s’élevaient de distance en distance, mais elles seraient d’une faible ressource contre le soleil indien.

Deux heures de repos suffisent amplement à nous délasser; nos chevaux ont mangé, les tatous ont brouté; quant à nos hommes, il leur arrive rarement de prendre de la nourriture en route. L’Hindou, qui doit tout préparer lui-même, aime mieux attendre l’arrivée finale, et le musulman imite son maître, car l’Hindou se croit ici de caste bien supérieure à ce dernier et le lui fait sentir.

Notre chemin monte et descend continuellement; aussi le cheval du maharadjah, qui n’aimait pas ces excursions, refusa d’avancer à une de ces montées abruptes et tomba avec son cavalier d’une corniche haute de plus de deux mètres sur les pierres qui formaient le lit du torrent. Je crus mon mari tué; mais il n’en fut rien, le cheval retomba sur ses pieds avec son cavalier, qui n’avait pas bougé de selle; il était hors de danger. Je le suivais par derrière. A peine la frayeur s’était-elle emparée de moi que tout était déjà pour le mieux. Conduit ensuite à la main par le saïs, le cheval fut obligé de s’exécuter et de monter, à son grand déplaisir; il ne renouvela plus cet exploit, et nous arrivâmes à la station sans autre accident.

Mapnon-bagh est le dernier village que nous trouvons jusqu’à Skardo; nous nous y arrêtons. Il tonne, il pleut, et la rivière au bord de laquelle nos tentes étaient dressées, si belle et si claire tout à l’heure, devient toute bourbeuse; la température se refroidit: à trois heures de l’après-midi nous avons à peine 14 degrés.

De l’autre côté de la rivière, la montagne est couverte de bois épais et touffus, mais les arbres ne sont pas élevés et se ressentent du voisinage du plateau désert que nous allons aborder. Nos gens font du feu et se chauffent à la flamme, puis s’enroulent la tête dans leur couverture pour s’endormir sous les arbres dans des abris qu’ils ont faits à la hâte avec des branchages. Le 17 nous faisons un changement; M. de Ujfalvy va reprendre son cheval, et moi je vais monter celui du maharadjah; comme je suis beaucoup plus légère, il ne refusera peut-être plus de grimper. Du reste, pour cette fois, le saïs le tient par la bride: tout va bien jusqu’à une montée, quand tout à coup il s’échappe des mains du saïs, et, reculant sur le bord de la corniche, il perd pied et se retient suspendu avec ceux de derrière sur le bord de l’abîme. Par bonheur j’ai une selle dont l’étrier s’en va avec mon pied et je me laisse glisser à terre; le tchouprassi, qui était près de moi, s’avance pour me retenir, mais nous roulons tous les deux pendant quelques pas. Les pierres sont heureusement mêlées de sable, qui amortit notre chute. Le cheval, prêt à tomber sur nous, est arrêté par le saïs, qui a ressaisi la bride, et nous sommes tous sauvés. Seulement la bête s’est horriblement foulé le pied et peut à peine marcher. Il faut faire avancer les hommes qui portent mon dandy. On crie, on crie; enfin ils arrivent; mais ces six hommes sont si peu habitués à cette nouvelle chaise à porteurs, qu’ils s’arrêtent à chaque instant.

Un roc énorme nous barre tout à coup le chemin sur ces flancs rocailleux de montagne. Nos tatous chargés descendent lentement ce passage, tout seuls et sans aide; l’un d’eux est une jument, suivie de son poulain, et, comme celui-ci n’a pas assez de place pour marcher à côté de sa mère, il grimpe sur le flanc de la montagne et ne la quitte pas; il bondit comme une chèvre et ne s’éloigne pas d’elle. Ces chevaux arrivent ainsi à avoir des pieds d’une sûreté extraordinaire.

Après ce défilé, la végétation se rabougrit, les montagnes se transforment en rocs immenses; on dirait des blocs de pierre posés sur un socle de verdure.

Nous n’avons plus que sept milles pour nous rendre à la station; cependant nous nous arrêtons pour déjeuner. Nous rencontrons un radjah chasseur; il va à pied au milieu de ses coulis et de ses tatous, le fusil sur l’épaule, vêtu à l’anglaise et suivi de ses chiens. Dans ce modeste équipage, il parcourt la vallée comme un simple mortel. Hier nous en avions croisé un qui était à cheval et tenait fièrement un parapluie rouge qu’il déployait contre les ardeurs du soleil ou contre la pluie, suivant le cas.

Que de fois nous avions vu nos tchouprassis, sous ce soleil ardent des Indes, tenir un immense parasol végétal qui, ne pouvant se fermer, devait rester ouvert, livré aux intempéries de cette saison pluvieuse. Le soir, à l’ombre de la nuit, ce parasol faisait un singulier effet.

Le parapluie rouge du radjah nous avait paru de loin être un magnifique mikedember ou palanquin.

Il se rendait à l’appel de Rambir-Singh, qui avait cité à son tribunal tous les petits radjahs du Ladak pour s’être révoltés et avoir refusé le payement des impôts.