Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 12

Chapter 123,905 wordsPublic domain

Pour commencer notre journée, nous traversons des endroits si charmants qu’ils ressemblent aux allées d’un parc; la corniche elle-même qui contourne cet énorme massif semble nous engager à la suivre, mais, à mesure que nous nous élevons, les montagnes deviennent plus hautes, se déboisent et prennent un caractère plus alpestre qu’himalayen. De _Ramsou_ à Banihal, où nous nous rendons, nous traversons trois petits villages, et dans l’un d’eux, près d’une belle fontaine aux abords d’épais ombrages, caché sans doute dans la forêt, un chacal fait entendre des cris plaintifs. Nous en entendrons beaucoup, dit-on.

Les Hindous n’ont aucune peur de cet animal, et, lorsqu’ils en rencontrent un sur leur route, s’il est à leur gauche c’est pour eux un heureux présage, et ils continuent leur chemin avec d’autant plus de contentement.

Il est de tradition qu’une de leurs déesses, connue sous le nom de Dourga, s’est métamorphosée en chacal pour arracher à Kangra, qui voulait le faire périr, l’enfant de Krichna, Dieu favori des Hindous, surtout des femmes. Dourga est la femme de Siva et l’une des trois grandes déesses de la religion hindoue, et son nom lui vint de Dourga, terrible géant qu’elle combattit et vainquit. C’est une espèce d’Hercule femelle; on la représente aussi avec dix bras, et on place presque toujours un chacal à côté de son image.

Il me semble que les Cachemiriens du district de Banihal sont plus forts que les Hindous proprement dits; ils sont grands et bien faits, ils ont des jambes avec des mollets nerveux, ce que n’avaient pas ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les hommes et les femmes manquaient généralement de cette forme gracieuse qui caractérise une jambe bien faite.

Nous voyons beaucoup moins de femmes dans cette contrée, car ici les musulmans et les Hindous sont mêlés, et les premiers sont les principaux habitants du Cachemire. Mais les femmes musulmanes, du moins celles que nous voyons, ne se voilent pas le visage; elles se contentent de le cacher un peu avec le voile qu’elles portent sur leur tête et qui fait partie de leur costume.

Nous ne mettons que cinq heures pour arriver à Banihal en passant par des ponts si primitifs, qu’ils peuvent faire concurrence à leurs frères de l’Asie centrale russe; mais ici rien d’étonnant: ces pays sont régis par des Orientaux, tandis que les Russes, à qui appartient le pays, imitent l’indolent laisser-aller de leurs devanciers.

Quelle différence! les Anglais auraient bien vite fait de construire un pont commode et solide. Banihal possède un bazar; donc, aux yeux des Orientaux, c’est une ville. Faute de grives, on mange des merles, dit le proverbe (c’est en Orient qu’on peut le répéter souvent). On nous conduit toujours au bungalow du radjah, mais il paraît que, comme dans cette localité il y en a deux, un pour le radjah et un pour sa suite, on trouve plus simple de nous conduire au second. M. de Ujfalvy, qui s’aperçoit de la fraude et sait combien les Orientaux méprisent les Européens, ne se laisse pas faire, et, ramenant chacun à son rang, il nous fait donner le bungalow de Sa Hautesse. Celui-ci, quoique plus confortable que le premier, qui ressemblait à une belle écurie, ne vaut pas mieux que tous les autres que nous avions déjà visités.

Cette petite transgression aux ordres du maître était due à la faiblesse de notre domestique; hélas! il nous aurait occasionné bien d’autres désagréments si M. de Ujfalvy n’était déjà parvenu à comprendre assez bien l’hindoustani pour saisir si sa pensée était bien traduite.

D’après cet exemple il est facile de concevoir pourquoi les Anglais ne veulent avoir aucun rapport avec les indigènes et pourquoi les idées d’un sang mêlé leur sont en répulsion. Quand ils pensent, en voyant les Portugais, à ce qu’ils pourraient devenir s’ils se laissaient aller à se commettre avec les indigènes, leur sang britannique se révolte, et cela est bien naturel pour quiconque a vécu un peu dans l’Inde.

La nuit nous amena un orage terrible, la foudre tomba à quelque distance de nous, ce qui nous fit tressauter sur nos tcharpaïs tant soit peu ébranlés.

Le 22 au matin, la rivière était déjà bien grossie, des arbres étaient renversés, un champ de maïs était affaissé sous la pluie, et le dommage paraissait bien grand, pour un pauvre vieillard à barbe blanche qui considérait ces dégâts, tout en invoquant Mahomet; son œil triste nous regarda passer et nous suivit quelque temps.

Nous avions un col de 9500 pieds à franchir, le col de Banihal, qui allait nous introduire au Cachemire; quelques stations encore et nous serions alors dans la capitale. L’entrée, comme on le voit, n’est pas si facile de ce côté. Le panorama pour arriver à ce col était tout autre que ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les flancs des montagnes étaient garnis d’herbes et de fleurs de toutes couleurs, qui formaient des parterres ravissants pour l’œil.

Au moment où nous allions nous engager sur une corniche, nous rencontrons un homme assis sur sa mule entre deux paniers. Il était coiffé d’un turban blanc, mais sa bouche était protégée par une mousseline très claire, nouée derrière la tête. Cet homme appartenait à la secte des djaïns, qui sont ennemis des brahmines et reconnaissent les divinités, mais n’en adorent aucune. Ils ne font ni sacrifices ni prières. Cependant des hommes réputés saints sont devenus dieux, bien qu’ils admettent l’existence d’un dieu unique qui, après avoir réglé les destinées de tout ce qui se meurt, donna à l’homme une liberté entière et le rendit responsable ainsi de tous ses actes. Les djaïns sont ennemis, m’a-t-on dit, de toute destruction; ils ne veulent pas que leurs femmes se brûlent, et ne détruisent aucun animal, pas même les insectes infiniment petits, ceux que nous respirons, et c’est pour obtenir ce résultat qu’ils se couvrent la bouche. Je me demande comment ils font pour manger, quelque dextérité qu’ils y mettent; il faut pourtant soulever le voile, et alors!... Il faut pourtant respirer pour vivre... Enfin, me disais-je, malgré la plus grande perfection, il y aura toujours un coin, fût-il imperceptible, qui sera défectueux.

Nous rencontrons des montagnards, qui portent leurs fardeaux dans des paniers affectant la forme de balances. Ceux-là n’ont pas la bouche couverte; ils aspirent au contraire à pleins poumons l’air le plus frais de ces régions élevées. Nos hommes sont en sueur et je m’étonne qu’ils ne se refroidissent pas, car ils sont à peine vêtus, une chemise en coton, toute déchirée, un pantalon qui leur descend à peine aux genoux et une couverture en laine qui leur serre la taille et les couvre au besoin. Pour moi je me hâte de mettre mon plaid, car le vent est très fort, et le thermomètre marque à peine 11 degrés. Après les chaleurs que nous avons eues en bas, c’est déjà le froid. Aussi, arrivés sur le col de la montagne, nos hommes ne demandent pas à s’arrêter. Ni nous non plus.

CHAPITRE VIII

LE CACHEMIRE

Désenchantement!--Souvenir de Jacquemont.--Verinagh.--Le palais, l’étang poissonneux.--Islamabad.--A la recherche d’un gîte.--Des maisons à plusieurs étages.--Écorces de bouleaux et papier du Cachemire.--Les ruines de Martand, navigation sur le Djilam.--Aspect de Srinagar.--Malaises.--Un excellent médecin.

En descendant de l’autre côté de la montagne, je me demandais si je ne faisais pas un rêve.

Quoi! c’est là cette entrée du véritable Cachemire, de ce paradis terrestre, de cette merveille du monde? Et malgré moi la description de Guillaume Lejean me revenait à la mémoire, j’étais confondue. Les lettres de Jacquemont que j’avais lues sur le bateau me disaient donc seules la vérité. Était-ce donc pour contempler cet amas de montagnes déboisées au sud, présentant une désolante uniformité, que nous avions fait ce chemin périlleux? Comment ces flancs de terre rouge et à peine garnis de verdure peuvent-ils nourrir ces belles chèvres dont la laine soyeuse fournit de si beaux châles? J’étais atterrée, et cependant nous descendions une montagne boisée où la flore toute européenne me rappelait ma chère patrie. Mais je n’étais pas venue pour voir l’Europe, et, dans ma colère toute féminine, j’étais furieuse, lorsque au bas de la descente je me trouvai sur ce grand plateau d’alluvions entouré de montagnes. On eut beau me dire que ces alluvions faisaient justement sa fertilité et sa richesse, ces terrains dénudés et presque en friche me causaient un désappointement qui fut long à se dissiper.

Il ne fallut rien moins que le palais de _Verinagh_, où nous nous arrêtâmes quelques heures, pour faire disparaître complètement ma mauvaise humeur. Ce palais très pittoresque n’a qu’un étage; la façade du premier est tout en grillage de bois et repose sur un soubassement en pierres. Derrière cette façade se trouve un étang rempli de poissons, qui remplace avantageusement la cour. Il est rond, et, tout autour, des voûtes entourent cette belle pièce d’eau. Ces espèces de cellules ont une sortie à l’extérieur et servent de refuge aux serviteurs du radjah ou aux voyageurs pauvres. Cette eau est si verte que le fond de ce lac doit avoir au moins 10 ou 15 mètres; elle s’écoule sous l’arche principale et s’éloigne de ce palais en formant une jolie rivière.

Les chambres étaient propres et toutes boisées; les plafonds étaient agrémentés de dessins formés par des lames en bois très minces, ce qui faisait un effet charmant.

Après nous être reposés quelques heures, nous décidons que nous irons coucher à Islamabad et que M. Clarke, qui est toujours souffrant, viendra nous rejoindre le lendemain matin.

A trois heures, lorsque le soleil est un peu moins fort et que nous espérons sa disparition, nous partons. Mais, hélas! le soleil du Cachemire est comme celui des Indes, il est aussi brûlant et la route n’a pas d’ombre; elle s’étend dans une large plaine enclavée dans des montagnes arides; les plantations de riz, le bord d’une rivière dont le lit est à peu près sec: tel est le chemin que nous suivons jusqu’à six heures, où les premières maisons d’Islamabad nous apparaissent, mais qu’elles sont encore loin, grand Dieu!

Nous entrons dans de vastes prairies; la rencontre de cavaliers nous fait pressentir les approches de la ville. A sept heures et demie le Djilam, qui arrose Islamabad, est devant nos yeux. Qu’il a l’air honnête, ce vieil Hydaspe! qui dirait à son air timide et tranquille qu’il a vu tant de choses? C’est pourtant sur ses bords, dans le Pendjab, qu’Alexandre vainquit Porus et consolida son pouvoir; c’est encore sur ses bords qu’il voit aujourd’hui les Anglais, plus calmes et surtout plus patients qu’Alexandre, s’emparer doucement de cette riche contrée qu’ils convoitent. Que de temps s’est écoulé depuis cette époque, que de changements dans la manière de combattre! Autrefois des masses énormes se heurtaient les unes contre les autres et faisaient retentir les alentours du bruit de leur choc. Aujourd’hui le roulement du canon a remplacé le bruit des armes, le hennissement des chevaux et les cris des éléphants. Le canon, la mitraille, les obus et les hommes roulent tués sur le coup ou gémissant sous des blessures sans nom. Lequel des deux préférez-vous, fleuve calme et tranquille? Si vous pouviez parler, qui sait à qui vous jetteriez la palme?

Maintenant il faut que nous le traversions sur un pont qui vient de se briser et que par habitude on ne s’empresse pas de raccommoder; il est si doux de ne rien faire. Nos chevaux entreront dans ces eaux paisibles, et nous, nous sauterons par-dessus les trous. Ce qui fut dit fut fait. Ensuite nous nous engageâmes sous une belle et grandiose allée de peupliers qui nous conduisit à la ville.

Les rues y sont étroites; elles se croisent, s’entre-croisent, et les maisons ont souvent trois étages: fait anormal en Orient.

Sur la place se trouve le bungalow, dans lequel notre mounchi, secrétaire du maharadjah, veut à toute force nous faire entrer, mais nous nous y opposons; c’est un bungalow indigène, et nous frémissons à l’idée des hôtes incommodes qui pourraient nous hanter de trop près. L’histoire d’une princesse orientale trouvant un pou sur sa robe et le remettant précieusement à sa suivante afin que celle-ci le mette en liberté, histoire que m’a racontée à Simla la femme d’un pasteur anglais, me revient à l’esprit, et j’aime mieux tout que d’entrer dans cette demeure.

Après de longs pourparlers, on se décide à nous conduire au bungalow anglais, mais il est tard et cet endroit est éloigné: c’est pour cette cause que notre mounchi n’avait pas voulu nous y mener.

A la nuit tombante, nous sortons de la ville, et, comme il n’y a pas de clair de lune, il fait très noir dans la campagne. Nous mettons au moins vingt bonnes minutes pour arriver au bungalow, mais nous nous applaudissons de n’avoir pas cédé, car, au moins, nous sommes dans un endroit nu, mais propre. Ce bungalow a été construit par les ordres du maharadjah, pour recevoir les étrangers qui viennent visiter le Cachemire. Tout étranger qui entre dans son pays devient son hôte, il ne peut se rendre propriétaire d’aucun terrain; même le résident anglais n’a pas sa maison à lui, elle appartient au souverain de ce beau pays, qui la lui prête pendant son séjour à Srinagar.

Ce bungalow asiatique était loin de ressembler à ceux que construisent les Anglais; c’en était pourtant une imitation; mais, hélas! qu’elle était pâle! On eut toutes les peines du monde à trouver un tcharpaï assez grand pour M. de Ujfalvy; tous ceux qu’on apportait étaient trop courts. Le gouverneur de la ville, qui était venu là, avec sa suite, pour notre arrivée, avait beau donner des ordres, rien n’y faisait.

Enfin, on finit pourtant par en trouver un. Le tcharpaï est le lit oriental par excellence, le même qu’on trouve dans le Turkestan, dans les Indes, et que les Anglais ont adopté, avec une modification qui est loin d’être à son avantage, car le cadre du lit, au lieu d’être en ruban de sangle comme pour les personnes des hautes classes ou en ficelle comme pour les pauvres, est remplacé chez les Anglais par une planche. Aussi l’habitude de s’y trouver bien est-elle assez longue à prendre pour les Occidentaux. Mais, bah! on se fait à tout en voyage, même aux noirs moustiques qui nous dévorent à belles dents, et dans ce bungalow ils auront beau jeu, car nous n’avons rien pour nous garantir.

Nos coulis étaient, paraît-il, restés en route. Nous étions si fatigués que nous dormîmes sur nos ficelles végétales. Il était deux heures trois quarts du matin lorsque nos porteurs voulurent bien se montrer; nous leur fîmes fête malgré notre mauvaise humeur, car cette ficelle était loin d’être douce, et qui sait quel était le malheureux qui s’en était allé là-dessus par delà l’éternité rejoindre ses compatriotes?

Le lendemain, notre première visite fut pour le bazar. Celui d’Islamabad est comme tous les autres. Les maisons cachemiriennes diffèrent de celles du Turkestan en ce qu’elles sont à plusieurs étages et construites en bois et en terre. Le toit est fait avec de l’écorce de bouleau et de la terre; aussi, au printemps, tous ces toits sont en fleurs, ce qui produit un effet ravissant, dont nous avions joui à Tachkent.

Les murs des champs, des maisons, des jardins sont en torchis comme dans le Turkestan; leurs briques sont aussi séchées au soleil, mais leurs habitations ont des croisées sur la rue, et leur plancher est toujours en terre battue.

Les Cachemiriens écrivent sur de l’écorce de bouleau, avec un calam ou morceau de bois taillé en plume. Ce papier, dont ils se servent depuis des temps immémoriaux, est très fort et très durable, il y en a de magnifique, sur lequel les hauts personnages écrivent, et celui qu’on emploie pour mettre aux fenêtres est brillant et laisse très bien pénétrer le jour. Ils écrivent sur ce papier au moyen d’une plume de roseau, finement taillée. Cette plume est renfermée avec du papier et tous les autres outils dont ils ont besoin, tels que ciseaux, petites cuillers pour l’encre, couteau, égalisateur, etc., dans une boîte généralement faite en papier mâché au lieu d’être en cuivre comme dans le Turkestan. Cette boîte ou encrier ne les quitte jamais, ils la portent toujours dans leur ceinture. On peut se procurer de ces écritoires depuis la modeste somme de 8 annas (1 fr. 05) jusqu’à deux et trois roupies.

A quelque distance d’Islamabad, c’est-à-dire à cinq milles anglais, s’élève un vieux temple nommé Martand, la ruine la plus célèbre de tout le Cachemire.

Nous nous y rendîmes dans la journée, accompagnés du gouverneur et de notre mounchi.

Chaque ville un peu importante de cette célèbre contrée possède son gouverneur, appelé vizir, qui correspond à peu près à la place de sous-préfet, chez nous, en France. Il est le chef de la ville; aussi était-il, comme toujours, entouré de nombreux serviteurs.

M. de Ujfalvy montait à cheval; quant à moi, afin de ne pas me fatiguer, je me plaçais dans le palki que le maharadjah m’avait envoyé, et que huit vigoureux porteurs soutenaient sur leurs épaules. Ce moyen de locomotion, très agréable si les coulis vont bien ensemble et s’ils sont légers et agiles comme les Hindous, devient presque un supplice auquel il faut se faire si les hommes ont le pas dur et ne marchent pas d’une certaine façon. Cette manière de marcher, mes vigoureux Cachemiriens ne la connaissaient pas, et j’eus occasion de regretter mon cheval.

Pour se rendre à Martand, il faut traverser une des extrémités de la ville, qui est assez étendue. Près de ce faubourg s’étend un petit lac portant encore le nom d’Anant Nag, et qui fut dans l’antiquité celui de la ville même, à qui les conquérants musulmans ont donné son nom moderne Islamabad, c’est-à-dire Ville-de-la-Foi. Ce petit lac, dont les eaux sont légèrement sulfureuses et gazeuses, est consacré à Vichnou; il est considéré par les Hindous comme un des lieux les plus saints de la terre. Sur la berge qui l’entoure sont rangés de nombreux et élégants petits pavillons.

Comme le faubourg près de ce lac est habité par des musulmans, on voit quelques cimetières; les tombes sont en pierre et espacées les unes des autres; c’étaient les premiers cimetières que nous voyions depuis longtemps, les Hindous brûlant leurs morts. Nous n’avions vu jusqu’à présent que quelques rares élévations de terre sur le sommet desquelles était planté un bâton orné d’une oriflamme blanche, qui étaient, nous avait-on dit, des endroits respectés où l’on avait brûlé des veuves.

L’antique temple de Martand s’aperçoit de loin; il est situé au pied d’une montagne, et une immense plaine s’étend devant lui. C’est un magnifique monument, une merveille en ruine, dont le style rappelle les édifices gréco-bactriens.

Comme elle est bien placée, cette vieille ruine, au milieu d’une nature triste et morose, environnée des montagnes qui l’abritent! Les champs sont déserts, les habitations rares et les habitants plus rares encore. Et pourtant qu’il devait être beau, ce temple enseveli maintenant dans le silence et l’oubli! Comme, au temps de sa splendeur, ces colonnes s’élevaient fièrement, abritant sous ses parvis un peuple frémissant de bonheur en adorant ses dieux! O temps passés! que reste-t-il de toutes ces magnificences? rien: quelques débris superbes, encore debout aujourd’hui et qui, si l’on n’y prend garde, s’écrouleront demain sous le poids de leurs ans. Quel crime que cette indifférence asiatique toujours la même! Ces vieux débris sont pourtant si beaux! Témoins silencieux d’une époque si lointaine, pourquoi ne pas les conserver? Ils font si bien dans ce triste paysage!

A mesure que nous avancions au milieu des décombres, je regrettais de ne pouvoir emporter quelques débris de ces magnifiques sculptures. Que d’élégants chapiteaux gisaient là sur ce sol! Quel bel ornement pour les musées! Mais, regrets superflus, il n’y fallait pas songer; tous ceux qui étaient transportables avaient été enlevés par les Anglais. Nous avions beau regarder, chercher, scruter, aucune pierre travaillée et d’un transport aisé ne s’était dérobée aux regards avides des rares visiteurs.

«Des serpents, des serpents en grande quantité», nous cria le vizir avec un véritable effroi, et il nous supplia de ne pas nous aventurer d’un certain côté. Les serpents sont les seuls gardiens de ce vieux temple, et ils ont déjà fait mourir les téméraires qui ont voulu pénétrer trop avant dans ces vieilles ruines.

Notre domestique, François, nous traduisit ce récit avec une figure décomposée. Quoique nous ne crûmes pas un mot de l’histoire, comme il n’y avait rien à admirer de plus, nous ne voulûmes pas contrarier le vizir, et nous revînmes sur nos pas, au grand contentement du haut personnage. Cette manière de faire garder ces ruines par le serpent est une idée sublime, car, quoi qu’on dise des charmeurs de serpents, les Orientaux ont peur de cet animal venimeux, et, si le cobra n’existe pas au Cachemire, il y a une autre espèce de serpent très dangereux et qui occasionne la mort. Cette mort n’est pas aussi certaine que celle due à la piqûre du cobra, contre la morsure duquel il n’y a aucun remède, et, bien soigné, on peut en réchapper; mais ce reptile n’en est pas moins très redoutable.

Il y a aussi, près d’Islamabad, des jardins qui sont très beaux. Les jardins des Hindous ne ressemblent pas aux nôtres; ils sont presque toujours tracés en ligne droite et laissés un peu au caprice de la nature.

En revenant, on nous conduisit à un petit temple au pied duquel se trouve une belle fontaine; l’eau qui emplit le bassin est limpide, mais troublée par une quantité de poissons qui grouillent là dedans comme des sangsues. Autant quelques-uns de ces animaux aux écailles argentées, se jouant à la surface, sont gracieux et animent cet élément, autant la quantité noirâtre de ceux qui se pressent les uns sur les autres est dégoûtante. Combien le goût, la manière de voir des peuples sont donc différents! plus on voyage, plus on s’aperçoit de cette différence, et tous se trouvent ridicules et se critiquent, à l’envi les uns des autres. Il me parut que ces poissons étaient de la même forme que ceux qui troublent l’eau du grand et beau bassin du palais Verinagh. Ils sont aussi sacrés que les autres. Aucun mortel n’oserait les pêcher: plutôt périr. On les nourrit tous. Un indigène me présenta une assiette pleine de grains de maïs, que je leur jetai; ils se précipitèrent dessus avec une gloutonnerie indigne de poissons sacrés. Je suppose qu’ils ne se connaissaient pas cette qualité, car j’aime à croire qu’ils auraient agi autrement. Cette délicate attention de m’avoir fait nourrir cette gent liquide me coûta une roupie, et une autre roupie pour l’homme qui m’offrit une assiette de prunes sèches de Bokhara et d’amandes.

Ces prunes sont très bonnes et les indigènes les emploient dans leurs ragoûts. Quant aux amandes, elles ont l’écorce beaucoup plus dure que celles de nos pays, mais le goût en est le même.

Dieu! les magnifiques platanes; ils ombrageaient cet endroit sombre, et leurs troncs respectables en étaient un des plus beaux ornements.

Pour rentrer à notre bungalow, la pluie vint à notre rencontre, ce qui n’empêchait pas les indigènes de mettre leur nez aux portes et aux fenêtres pour nous regarder passer. Nous étions pour eux un objet de curiosité. Il vient beaucoup d’Anglais à Islamabad, la ville étant très renommée, mais ils ne sont pas accompagnés du vizir et de sa suite. Malgré le flegme musulman qui cache leur ardente curiosité, leurs langues, j’en suis sûre, se seront occupées de nous, et nous aurons été pour eux un sujet inépuisable de conversation; l’Hindou est si facile à distraire; il est comme un enfant et s’amuse de chaque chose.

Rentrés au bungalow, nous retrouvons M. Clarke, et nous passons ensemble le reste du temps.