Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 13

Chapter 133,883 wordsPublic domain

Le 24 nous sommes debout à cinq heures, car il faut nous embarquer sur ces bateaux plats qui descendent le Djilam, jusqu’à Srinagar; le chemin par la rivière est plus court et surtout plus commode, et nous avons décidé d’envoyer nos chevaux avec leurs saïs par la plaine.

Cet embarquement est quelque chose d’assez difficile et d’assez confus. Il nous faut un bateau pour M. de Ujfalvy et moi, un bateau pour M. Clarke, un bateau pour notre cuisinier et pour nos bagages, et ce chargement, quoique bien simple, ne s’exécute pas sans difficulté. Ce sont les coulis qui se trompent et portent nos bagages dans un autre bateau, il faut les appeler à grands cris et tout recommencer. Enfin, pourtant, l’embarquement est terminé.

Les barques ont généralement quatre rameurs, qui composent toute une famille, le père, la mère et les deux enfants. Mais M. de Ujfalvy en réclame deux de plus, et je soupçonne que ces deux font partie de la famille, à titre de cousins sans doute. C’est toute une caste à part que ces bateliers, qui n’ont d’autres demeures que leurs maisons flottantes, et les femmes, nous assure-t-on, sont plus que légères; leurs bateaux ne servent pas toujours à de simples voyageurs.

Ces embarcations sont larges et plates, et l’extrémité, qui est très pointue, est un peu relevée, afin de rendre l’atterrissage plus aisé. A l’arrière se placent les membres de la famille qui doivent ramer.

Ils sont quatre, ce qui fait huit bras; les deux autres sont devant; mais, comme ils n’ont qu’une rame, nous n’avons par le fait que cinq rameurs. Le milieu est réservé au voyageur; on nous fait observer qu’il y a une place pour le lit et une autre pour une table; tout est par compartiment, et ceux-ci forment double fond. Ces barques sont solidement construites en bois de tek et généralement bien travaillées. Elles sont surmontées d’un paillasson dont les côtés se relèvent à volonté suivant l’ardeur du soleil.

A cinq heures les rayons naissants de l’aurore nous laissent admirer le paysage. L’antique Hydaspe coule lentement entre deux rives assez ordinaires. Les bateliers rament avec une ardeur qui double leur force et ils chantent quelque peu; ils sont gais, chose tout à fait anormale pour des musulmans. Allons, nous arriverons bientôt!...

Au bout de deux heures cependant leur bonne volonté et leur ardeur se ralentissent, leurs bras sont fatigués. Un enfant commence à crier, et ce dernier, que nous n’avions pas vu, est pris par la mère, qui lui présente le sein. Au commencement elle continue à ramer, manquant presque par ses mouvements d’écraser la tête de son fils, qui boit sans s’inquiéter de rien; il en a l’habitude; mais peu à peu la mère laisse les rames, ce sont déjà deux bras de moins. L’enfant cependant a pris son repas; la mère, qui s’est reposée, va recommencer à ramer! Oh non! et les autres, les grands, il faut bien qu’ils mangent aussi.

Donc la femme se met en devoir de préparer le riz, puis sa fille l’aide dans sa préparation, deux bras de moins encore. La cuisine heureusement n’est pas de longue durée; mais, une fois le repas prêt, il faut le manger, les rames sont mises de côté et les bras se livrent à un autre exercice. La distribution du riz est assez typique, la mère plonge sa main dans le plat, prend une poignée de riz et la passe soit à son fils, soit à son mari; les deux autres parents, sans se gêner, mangent avec avidité dans le plat. Les musulmans bateliers, comme tous leurs frères, ne mangent pas avec des cuillères et des fourchettes; ils se servent toujours de leurs trois doigts, le pouce, l’index et celui du milieu. Cette habitude ne doit pas nous étonner, puisque, même chez les peuples occidentaux, la fourchette, qui nous paraît aujourd’hui indispensable, a été le dernier de tous les objets de luxe à imposer sa nécessité. Chez le peuple que nous visitons, la cuillère en effet a bien droit de cité, mais la fourchette est chose inconnue.

De temps en temps cependant les bateliers donnent un coup de rame à notre barque, qui suit tranquillement le fil de l’eau. Par bonheur, nous descendons la rivière, mais notre impatience est extrême et nous aspirons à la fin du repas. Celui-ci terminé, il faut bien fumer, dormir un peu. Malgré nos ordres réitérés, nos cris même, nous voyons bien, hélas! que c’est la rivière seule qui se chargera de nous conduire à la capitale. Il faut en prendre notre parti, nous n’irons pas plus vite.

Nous regardons les bords du Djilam qui défilent devant nos yeux; ce sont des terrains plus ou moins cultivés encaissés dans les montagnes qui ferment l’horizon. De temps en temps des escaliers délabrés servent d’abordage; des femmes les descendent pour laver leur linge dans la rivière; ordinairement elles n’ont pas de savon et elles font sortir la saleté en frappant chaque pièce avec une massue de bois. Pour le moment ce sont les escaliers qui font l’office de celle-ci; elles frappent à coups redoublés le linge contre la pierre. Je ne m’étonne plus si tous les boutons sont à renouveler à chaque blanchissage.

Le petit village d’_Edjbeadas_ possède un temple, puis c’est un pont qui nous passe sur la tête, des îles qui coupent la monotonie de la rivière. Ces bords me rappellent un peu les environs de Tchimkend, ville du Turkestan russe située au nord de Tachkent; ces montagnes nues et desséchées par le soleil, cette terre aride, tout cela sent toujours bien un peu l’Asie Centrale. Ces bords cachemiriens n’ont rien du paradis terrestre. Par-ci par-là un paysage un peu plus joli fait paraître les autres d’autant plus laids.

A midi nous déjeunons. Pour accomplir cet acte indispensable, on attache les barques ensemble, afin de pouvoir passer de l’une à l’autre sans danger, ce qui n’empêche pas François de tomber à l’eau et de prendre la moitié d’un bain dans l’Hydaspe. M. de Ujfalvy le repêche à temps. Du reste il nage comme un poisson, nous dit-il.

Le repas terminé, on détache les barques, qui reprennent leur allure et leur rang.

Nous passons devant le village d’Avantipour, qui possède les restes d’un temple antique presque aussi considérable que celui de Martand et datant de la même époque.

Nous rencontrons des voyageurs qui remontent le fleuve à l’aide de cordes; les bateaux sont traînés de la rive par les bateliers, qui aiment mieux aller ainsi qu’à la rame; ils se fatiguent moins et emploient moins de bras. Le voyageur indigène, étendu sur son tcharpaï, regarde patiemment défiler devant lui ce monotone paysage.

C’est ainsi que s’écoule notre journée; nous serions morts d’ennui si nous n’avions emporté des livres avec nous; le soleil nous avait obligés de baisser les paillassons, en sorte que nous étions comme dans une prison. Pour nous délasser, nous jouons au bésigue, nous dormons.

A sept heures du soir enfin apparaît le Takhti-Soliman, temple hindou bâti sur un des sommets qui dominent Srinagar. Quelle joie! la capitale n’est pas loin. Les rives nous semblent plus jolies. C’est sans doute l’ombre du soir qui assombrit ces montagnes et les fait paraître plus sauvages.

Vers neuf heures, nous atteignons le Mounchi-Bagh ou Jardin des Interprètes, charmante résidence mise par le maharadjah de Cachemire à la disposition des visiteurs européens et qui est située à une petite distance de Srinagar.

Notre barque atterrit près d’un escalier en pierre dont la régularité est loin des règles de l’art; il n’en est peut-être que plus artistique, mais il est moins commode. Bah! nous sommes vite en haut de la berge et nous distinguons malgré l’obscurité les murs blancs d’une maison. La lune n’est pas levée, il fait sombre sous ces grands arbres.

La porte de notre habitation est fermée au cadenas. En l’ouvrant, nous nous trouvons en face d’un rez-de-chaussée, puis d’un escalier qui nous conduit au premier. Une grande chambre sur laquelle donnent deux autres pièces, sur le palier un coin avec une petite lucarne. Voilà la composition de cet étage, le seul du reste de la maison. Des grillages de bois qui s’ouvrent comme des fenêtres donnent le jour à la grande pièce; pour empêcher l’air de pénétrer, on colle du papier sur ce grillage. On apporte à grande hâte quelques mauvaises chaises, une table qu’on place dans la première pièce; deux tcharpaï et une autre petite table sont placés dans une autre pièce, qui nous servira de chambre à coucher.

M. Clarke s’installe au rez-de-chaussée, qui est disposé comme le haut.

Nous nous consolons de la nudité de ces pièces. Le Parsi qui nous a introduits dans notre demeure possède des marchandises anglaises et en fait le commerce; il nous apporte de la bière qu’on fabrique à Marri, sanatorium anglais, et qui est très bonne, puis du _soda-water_. Les Anglais font une grande consommation de ce soda-water. C’est de l’eau de Seltz enfermée dans une petite bouteille de la contenance d’un peu plus d’un quart de litre. Ils ont des verres destinés à cet effet, de telle sorte qu’on vide toujours la bouteille d’un coup. Cette boisson est très digestive et on s’y habitue vite. On peut à volonté la boire pure ou la mélanger soit avec du vin, soit avec de la bière, soit avec de l’eau-de-vie; ce dernier mélange s’appelle _peg_, et les Anglais en boivent jusqu’à quinze et même vingt verres par jour, surtout dans les grandes chaleurs.

Nos bagages sont arrivés avec nous, et nous espérons passer une nuit délicieuse. Est-ce la fatigue? est-ce le soleil? mon mari est pris de violents maux de tête; tout en lui mettant des compresses d’eau froide sur le front, je suis saisie à mon tour de frissons, je claque des dents et il m’est impossible de continuer. La nuit se passe ainsi; une grande transpiration a succédé à mon frisson, et, le matin, il m’est impossible de rester debout. A peine suis-je levée que les frissons me reprennent et qu’il faut me recoucher.

J’avais ordonné qu’on envoyât chercher le médecin pour mon mari, qui, en me voyant si mal, prit peur et voulut lui-même aller chez le docteur; cette sortie fut un réactif pour lui, et son mal de tête, qui n’avait pas voulu céder, disparut. Le médecin anglais vint et déclara heureusement que mon indisposition n’offrait aucune gravité, mais qu’il fallait me couper la fièvre tout de suite, car nous arrivions à Srinagar dans le plus mauvais moment. Les mois d’août et de septembre sont très fiévreux; il fallait donc à tout prix m’empêcher de tomber sous cette pernicieuse influence, qui pouvait interrompre notre voyage. Grâce à une vigoureuse médication nous fûmes de nouveau sur pied, je résistai un peu plus longtemps que mon mari, mais cependant au bout de huit jours j’étais remise.

Il était fort heureux pour nous que nous fussions tombés aux mains d’un praticien aussi habile que le Dr Downe; c’était non seulement un bon médecin, mais un habile chirurgien, chose assez rare aux Indes, où les médecins anglais ne sont pas très capables. M. Downe était une exception; il a fait des cures merveilleuses à Srinagar. Si les médecins anglais ne sont pas bons, les médecins hindous le sont encore moins; ils sont très ignorants de l’anatomie et considèrent les maladies internes comme inguérissables. Cette ignorance anatomique tient sans doute aux principes religieux, qui leur interdisent de tuer aucun animal. Ils connaissent cependant les plantes simples, mais presque toutes leurs études ont pour but de rechercher surtout les antidotes contre les morsures des serpents venimeux. Ils méprisent les médecins européens, qu’ils considèrent cependant comme plus habiles qu’eux sous le rapport de la chirurgie. Pour guérir la fièvre, les médecins hindous n’ont d’autre thérapeutique que la diète, de sorte que, si le malade ne meurt pas de la fièvre, il meurt souvent d’inanition. Le prix de la visite est fixé chez eux suivant le degré de fortune du malade: c’est bien, et ils montrent au moins qu’ils sont intelligents. En général ils purgent beaucoup, et cette médication à la mode du temps de Molière est encore en honneur chez eux, mais ils n’indiquent jamais le remède le premier jour de leur visite, car ils doivent étudier la maladie avant de la soigner; il faut donc que celle-ci attende leur bon plaisir; tant pis si elle réclame une ordonnance prompte et énergique: le malade en pâtira, mais l’usage sera gardé et le patient sera mort selon les règles de la faculté: sauf si l’on tombe sur des médecins qui ont suivi les cours des facultés d’Agra ou de Bénarès. Le plus souvent ils n’étudient rien du tout, et le hasard se charge de leur faire une réputation. Ils avaient un très bon remède contre l’éléphantiasis, horrible maladie répandue dans l’Inde: c’est une espèce de lèpre qui développe jusqu’à la difformité une partie quelconque du corps au détriment de celui-ci. Pourtant les Hindous reconnaissent l’efficacité de nos remèdes, et une offrande de quelques grammes de quinine est toujours fort appréciée par eux.

M. Downe, le médecin anglais qui vint nous visiter, était un homme qui s’était fait aimer et estimer dans le pays; il fut, pendant la cruelle famine qui décima le royaume, le recours et le sauveur d’un grand nombre d’indigènes; beaucoup lui durent la vie, et, lorsque le bien-être reparut dans le Cachemire, toute sa cour fut remplie de gens qui s’empressaient de venir le remercier, mais à leur manière. Ils lui demandèrent un bakchich, disant, comme les maris du Koulou: «Puisque tu nous as arrachés à une mort certaine, c’est que notre existence avait une utilité quelconque pour toi: tu dois donc nous aider à vivre». M. Downe, qui avait une tout autre manière de voir, les eut bientôt renvoyés.

Les visites des médecins anglais se payent très cher aux Indes; on ne peut donner moins d’une livre sterling pour la plus petite consultation; c’est un peu trop vraiment; ce prix exagéré me fait penser à une dame anglaise qui, achetant quelque objet qu’elle payait quatre fois plus cher dans un magasin tenu par un de ses compatriotes à Bombay, ne put s’empêcher de s’écrier: «Mon Dieu, que c’est cher!--Croyez-vous donc, madame, lui répondit l’Anglais sans se déconcerter, que nous venions dans ce pays pour changer d’air!» La dame, ne trouvant rien à répondre, paya sans marchander.

CHAPITRE IX

SRINAGAR ET SES CURIOSITÉS

Le résident anglais.--Demande d’audience chez le maharadjah Rambir-Singh Bahadour.--M. Dauvergne.--Description de Srinagar.--Chez le roi.--Le Takhti-Soliman.--Mensurations anthropologiques.--Types et caractères des habitants.--Les brahmines d’aujourd’hui et ceux du temps d’Akbar.--Les Pandits, le plus beau type des Indes.--Promenade dans la ville.--Commerce et industrie.--Tissus, bijoux, objets en bronze, en argent et en papier mâché.--Chez Samed-Châh.--Pandriten. --Cadeau du maharadjah.--Srinagar au clair de lune.--Départ pour le Baltistan.

Mon indisposition retarda les visites que mon mari devait faire au résident anglais et au maharadjah.

Notre compagnon de voyage, M. Clarke, étant toujours souffrant, a dû se retirer à Goulmarg, petit sanatorium à l’usage des résidents européens de Srinagar. Depuis deux jours il était déjà parti pour se rendre à cet endroit.

Cependant le maharadjah nous fit dire qu’il entendait que tout ce dont nous avions besoin pour notre nourriture fût à ses frais. Notre cuisinier n’avait qu’à demander, on le lui apportait. Malgré cette généreuse hospitalité, nous acceptâmes avec bonheur celle que le résident anglais, M. Henwey, nous offrit. Dès que sa maison fut libre, sa jeune et charmante femme vint me prier de venir nous installer chez elle. Comme je me trouvai bien dans cette chambre, grande et haute, meublée à l’européenne, avec un mélange d’objets orientaux! Un cabinet de toilette où tout ce qui peut vous rendre propre s’ouvrait sur une vaste antichambre et composait avec la première notre appartement. Je me remis vite de mes fatigues, assise dans un bon fauteuil, et nous remerciâmes vivement M. et Mme Henwey.

Pourquoi le maharadjah ne fait-il pas payer une roupie par jour pour chaque bungalow qu’il offre à ses visiteurs, et pourquoi ne les fait-il pas meubler? Ce serait plus agréable que cette hospitalité par trop simple de quatre murs et du strict nécessaire. Mais on prétend que Sa Hautesse craint que les étrangers, se trouvant trop bien, ne se fixent dans sa capitale, ce qui serait pour lui le comble du chagrin.

Il y a quelques années à peine, aucun étranger ne pouvait séjourner au Cachemire passé le mois d’octobre. Lord Lytton, alors vice-roi des Indes, abolit cet usage en permettant à des officiers anglais de passer l’hiver à Srinagar. L’étonnement du maharadjah fut grand lorsqu’il sut qu’au mois de novembre les Européens se promenaient dans sa capitale. Une lettre fut écrite au vice-roi, qui tint bon et ne voulut pas revenir sur sa décision. Le nouveau vice-roi des Indes, lord Ripon, fut, à son arrivée, accablé de demandes pour reviser cet ordre, mais il est toujours resté sourd aux réclamations. Cependant, afin de ne pas trop contrarier le maharadjah, le résident anglais passe ses hivers à Sialkot, petite ville de la frontière dont les habitants viennent quelquefois à Srinagar, ce qui nous permit d’en voir quelques-uns.

M. E..., Belge francisé qui cultive les vignobles de Sa Hautesse, est envoyé en France ou ailleurs pendant les grands mois de l’hiver. M. Dauvergne, qui a fait à lui seul pendant vingt ans le commerce des châles du Cachemire, n’est pas même excepté de cette règle. Ce dernier devrait être pourtant dans les bonnes grâces du souverain; il a fait énormément gagner d’argent aux sujets de Sa Hautesse et, par cela, facilité le payement des impôts, mais il paraît que tout est autre dans ces pays. Tout ce qui fait la gloire de nos souverains fait le désespoir de ces potentats orientaux. En effet, tout leur est égal si leurs désirs sont satisfaits; le bonheur, la richesse, la gloire de leurs sujets et de leur pays sont des mots vides de sens; le moi remplit tout leur être, et c’en est assez pour eux.

Certes la nature himalayenne est bien belle, mais c’est à elle seule qu’elle doit cette beauté, les hommes font tout pour l’enlaidir. Une splendide nature avec des maisons en ruines, des hommes en haillons; une excessive richesse à côté d’une excessive misère, voilà l’Orient; rien qui résiste à un examen sérieux. Comme la vérité, l’idéal du parfait lui fait horreur. Dès l’enfance on apprend à l’Indien à mentir et à dissimuler sa pensée, et il en sera ainsi tant que la femme n’occupera pas près de lui la place qu’elle doit occuper. Le contact de l’Européen n’a pas réussi à tirer les indigènes de leur torpeur. Ce n’est pas qu’ils ne peuvent faire ce que nous faisons. Oh si! ils nous imitent parfaitement, mais il leur manque ce je ne sais quoi qui fait que l’esprit agit et non la routine. Ce je ne sais quoi, c’est la femme.

On sent que rien n’est équilibré dans ce pays, la force brutale y est tout. L’intelligence y est opprimée; par ce fait même, l’équilibre est rompu. Mahomet n’a pas pressenti les siècles futurs, Jésus-Christ les a devancés. Ce dernier a compris que l’intelligence serait un jour la maîtresse du monde, et sa religion s’en ressent. L’autre a cru que les siècles ne marcheraient pas, et ils ont marché sans lui. Ce sont les réflexions que me suscitent ces gens qui passent à mes yeux à moitié habillés et dont les vêtements ne sont jamais lavés plus d’une fois l’an.

Nous voilà donc à Srinagar, dans cette belle capitale tant vantée du Cachemire. Selon l’opinion vulgaire, le nom de la ville viendrait d’une espèce de chèvrefeuille très odorant appelé sirini et qu’on rencontre partout en abondance aux environs; mais la véritable étymologie est _Sri Naya Gark_, la «ville neuve du Très-Haut» (Sri étant une des appellations favorites de Siva).

Cette vallée magnifique, qui compte à peu près quatre-vingts milles de long sur quarante de large, et qui est tout enfermée par de hautes montagnes, est d’autant plus belle qu’on arrive des Indes. La tradition rapporte que la route de Lahore à Cachemire fut ouverte par Kacheb, petit-fils de Brahma, qui sépara, dit-on, deux montagnes. Ce gigantesque ouvrage s’appelle la Porte Cachemirienne, et la montagne ainsi percée prit le nom de Kach-Mer.

Ce pays est habité par différents peuples, qui suivent presque tous la religion de Mahomet; mais il est gouverné par une famille d’origine hindoue. Le père du radjah actuel l’acheta moyennant quelques milliers de roupies, et il fit un traité avec les Anglais, qui le reconnurent comme souverain, à charge de payer à la couronne une redevance annuelle. Cette redevance consiste en châles et en moutons.

La première visite de M. de Ujfalvy fut pour le maharadjah Rambir-Singh, qui le reçut avec tout le cérémonial de l’Orient et lui demanda quel projet il avait en venant dans son pays. M. de Ujfalvy lui répondit que le désir de la science avait seul guidé ses pas et que, s’il pouvait aller à Skardo et pénétrer jusqu’à Ghilghit pour s’aventurer plus loin encore, ses vœux seraient réalisés. La permission d’aller à Skardo lui fut accordée sur-le-champ, mais on refusa de le laisser aller à Ghilghit. Le pays était en révolte contre l’autorité du maharadjah, et le résident anglais avait failli être assassiné et était forcé de revenir. Dans ces conditions, Rambir-Singh ne pouvait permettre à M. de Ujfalvy de s’y rendre. Mon mari dut se résigner de bonne grâce. Se révolter eût été compromettre notre voyage. Pour prendre des mensurations anthropologiques sur les indigènes, il fallait l’aide du gouvernement, et, comme le maharadjah y portait beaucoup d’intérêt, Sa Hautesse promettait son intervention. Le succès était donc certain; vouloir pousser plus loin eût été téméraire et n’aurait eu pour effet que de nous aliéner les bonnes intentions du souverain.

Le maharadjah du Cachemire est un bel homme, à la figure intelligente et douce, aux yeux de velours; ses manières sont nobles et empreintes de cette majesté commune à tous les Orientaux; chaque pas qu’il fait est compté; chaque geste, chaque parole sont réglés d’avance. C’est aussi un des plus puissants des princes indigènes.

Les maharadjah avaient autrefois des radjah sous leur suzeraineté, et à eux seuls appartenait le droit de déclarer la guerre. A présent, presque tous ces radjah ont disparu, et le maharadjah du Cachemire est le seul dont le royaume ait une certaine importance.

Il a trois fils et plusieurs filles; l’aîné de ses fils est marié, mais n’a pas d’enfant; il pourra donc prendre une autre femme. Les Hindous ne doivent avoir qu’une femme, les autres sont des concubines; ce n’est que lorsqu’ils n’ont pas de fils que leur religion leur permet de prendre plusieurs femmes. Le grand but de la vie d’un Hindou est d’avoir un fils; s’il n’en a pas, il peut en adopter un et lui donner sa caste, quelle que soit celle d’où il est sorti.

On dit que le père du maharadjah est le seul qui eût marié sa fille, car autrefois on s’efforçait de les faire périr dès leur naissance en les privant du sein de leur mère; on ne les épargnait que si l’on n’avait pas d’enfants mâles; cette coutume barbare existait surtout chez les Radjpoutes. Les noces de la fille du maharadjah furent superbes; elles durèrent plusieurs jours et engloutirent des sommes considérables.

Le souverain actuel aime beaucoup les Européens, ou du moins il en a l’air; mais son fils aîné les méprise et les déteste, dit-on.

Le premier ministre, le divân Anant-Ram, est un homme très intelligent et tout jeune encore; son père, homme d’une rare capacité, lui a laissé, paraît-il, une lourde tâche, car il avait habitué le maharadjah à ce que toutes les affaires lui passassent par les mains.