Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 11

Chapter 113,998 wordsPublic domain

La station est longue, et nous côtoyons le Tchinab, rivière d’une respectable largeur, un des affluents de l’Indus. Elle est si rapide qu’aucun bateau ne peut se tenir sur ses flots. Une descente horrible, telle que nous n’en avions pas encore vue, nous conduit à un torrent profond; des hommes sont là pour nous aider au passage, il nous faut quitter nos chevaux. Quinze hommes s’emparent de mon dandy et entrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. Les pierres sont si grosses que mon porteur de devant va tomber en se heurtant contre l’une d’elles, je me prépare déjà à être mouillée, mais ses compagnons l’ont retenu. Quant à ces deux messieurs, ils sont portés chacun sur le dos d’un homme qui, lui-même, est soutenu par ses compagnons. Enfin le passage s’est effectué sans accident, et nous nous trouvons en face d’une rampe qui est un vrai fouillis de pierres et de rocs au travers duquel il faut retrouver son chemin. Mon porteur tombe pour la seconde fois en se blessant, et ceux qui me soutiennent avec des cordes l’aident à se relever. Sa blessure heureusement est légère.

La montée terminée, nous arrivons au village. Il faut nous arrêter. La maison musulmane qu’on nous offre est plutôt une écurie, mais nous sommes seuls entre nos quatre murs et nous pourrons nous mettre sous la véranda de la cour. M. Clarke est très malade; il a un fort accès de fièvre; nous n’avons donc pas à choisir.

Pendant que M. Clarke reste étendu sur son lit, qu’allons-nous faire? Admirer le Tchinab; ce fleuve porte un nom chinois qui lui a été donné par les habitants musulmans de l’Inde. On l’a ainsi désigné parce qu’il vient du Lahoul, pays dont les habitants ont de grandes affinités avec ceux de la Chine; mais son véritable nom est Tchamdra-Bagha, parce qu’il est formé de la réunion de deux cours supérieurs, le Tchamdra et le Bagha. Sur un parcours de 205 milles il se grossit de neuf affluents qui sortent des flancs de montagnes richement boisées, et l’on se sert de leur courant pour la flottaison des bois coupés. Le Tchinab coule dans un étroit défilé entre deux talus à pic. Les pentes inférieures de cette route sont couvertes de magnifiques forêts jusqu’à Kichtwar, situé sur un plateau de 5 milles de long sur 2 de large et à une élévation de 5500 pieds au-dessus de la mer. C’est sur ce plateau que le Mari-Wardwan se réunit au Tchinab. La jonction de ces deux rivières donne lieu à un splendide spectacle, car le Mari-Wardwan descend alors des hautes montagnes qui séparent le Petit-Tibet du Cachemire et se précipite dans le Tchinab par plusieurs chutes d’une hauteur totale de 750 mètres. Cette magnifique cascade produit un bruit qu’on peut entendre d’une distance de 5 milles, et même à cette distance on aperçoit très bien les deux chutes. Le moment où elles offrent le plus bel aspect est à la fin de mai, à l’époque de la fonte des neiges.

Les deux premières chutes se précipitent sur des plates-formes, et cette masse d’eau, poussée en avant, rejaillit en poussière sous la violence du choc; elles se déchirent ensuite sur des rochers pour retomber encore de chute en chute et reprendre un cours paisible, jusqu’à leur embouchure. Au lever du soleil, les effets de réfraction sont splendides et donnent aux habitants de gracieuses croyances; pour eux, toutes ces ondoyantes réfractions sont des ondines qui se baignent dans les cascades pour réconforter leurs membres engourdis par les douceurs du sommeil.

Le Kichtwar a un climat très doux, et, si cette magnifique chute d’eau était en Europe, que de gens viendraient l’admirer en savourant les bons fruits qui mûrissent! Malgré tout, on peut se faire illusion, car le chêne croît ici et s’élève même à une assez grande hauteur; avec un peu de bonne volonté on peut donc s’imaginer être en Europe et se reposer tout en songeant aux douceurs de la patrie. Kichtwar était autrefois la résidence d’un radjah et capitale d’un État. Aujourd’hui dépossédée, elle est réduite à sa plus simple expression; à peine reste-t-il de son ancienne splendeur quelques centaines de maisons; les autres, à moitié démolies, tombent en ruines près de cette belle cascade. Que dire de plus!

Samedi, 16 juillet. Mon Dieu, comme le temps passe! Voilà déjà un mois et plus que nous sommes en voyage; mon mari va mensurer les Paharis. Pauvres gens, ils ne sont pas trop rassurés et ne savent ce qu’on va leur faire; la vue des instruments qui vont s’emparer de leurs têtes leur fait peut-être penser au supplice que Yama, le dieu des enfers hindous, leur imposera plus tard. Ici l’invocation même mentale de Vichnou ne les sauverait pas. Je me suis laissé raconter qu’un homme ayant commis les crimes les plus épouvantables, approchant de sa fin, dévoré d’une telle soif que la fièvre lui occasionnait, appela trois fois son fils, qui portait un des noms de Vichnou. Il vint à mourir quelques instants après et les serviteurs de ce dieu s’emparèrent de son âme et la transportèrent au paradis de Vichnou. Qui entra en colère? ce fut Yama; mais, malgré ses réclamations au dieu Brahma, il ne put rien obtenir; la loi est formelle, dit-on. En voilà un qui fut sauvé sans l’avoir voulu. Ces pauvres gens tremblaient donc de tous leurs membres, mais la vue du bakchich qu’on donna au premier les tranquillisa complètement, car Plutus est toujours et partout le dieu préféré.

Ce peuple, qui pratique la religion hindoue, habite les montagnes du Cachemire depuis Ramban à l’ouest (Djammou oriental) jusqu’à Badhrawar et le col de Padri à l’est. Son nom Pahari veut dire «habitant des montagnes»; ce sont de grands et beaux hommes. Ils ont le front fuyant. Les bosses sourcilières sont très prononcées, et la dépression est alors profonde. Les yeux sont droits et généralement très foncés. Les sourcils sont arqués et bien fournis. Les pommettes sont peu saillantes, au contraire des arcades zygomatiques, mais cependant beaucoup moins que chez les Koulous. Le nez est d’une très belle forme, plutôt long et mince que court. Le visage est ovale, de même que le menton. Le cou dénote la force, et le torse la vigueur. Pour des montagnards, ils ont les extrémités vraiment petites. Les femmes ont un caractère très prononcé que leur donne leur nez en bec d’aigle, qui s’accentue d’autant plus qu’elles sont vieilles. L’embonpoint est très rare chez eux; ils sont plutôt maigres et très nerveux. C’est une belle race, et qui se prête assez volontiers à ce qu’on leur demande; ils envoient chercher un des leurs, qui sait écrire, et qui s’empresse de tracer quelques lignes sous la dictée de mon mari. Leur écriture ne ressemble pas à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Hommes et femmes portent un petit peigne double en bois de cèdre plus ou moins travaillé, qu’ils placent dans leurs cheveux sur le sommet de la tête.

Nous voulons mensurer les femmes, mais elles pleurent tellement que, ne voulant pas les affliger davantage, nous les renvoyons avec un bakchich.

Impossible de partir, la fièvre n’a pas quitté M. Clarke, et nous ne pouvons laisser seul notre compagnon. Pourvu que cela ne dure pas longtemps, car je pourrais bien tomber malade de fatigue. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit; mon lit est tellement habité par ces horribles bêtes plates et rouges. Quel supplice, être harassée, fatiguée, tomber de sommeil et être réveillée à chaque instant par des coups d’épingle! c’est intolérable, et je pleurais de rage sur mon lit; j’avais beau me mettre sur une chaise, elles tombaient des poutres, les malheureuses, et, lit ou chaise, elles savaient toujours me trouver.

Aussi, lorsque, sur les cinq heures de l’après-midi, M. Clarke nous dit que le mal de tête et la fièvre l’avaient quitté, j’étais doublement contente; je n’avais plus qu’une nuit à subir ce supplice.

Le soir nous allons admirer les montagnes de neige, puis, plus loin, le glacier qui brille comme de l’or sous les rayons du soleil couchant.

Le 17, à cinq heures du matin, nous nous éloignons de ce beau site en suivant le cours du Tchinab, qui est enfermé dans de hautes montagnes. Un pont branlant et trois descentes affreuses. A la deuxième descente, le sentier est taillé dans les parois de la montagne, et le torrent qui la sépare de celle que nous aurons à franchir tout à l’heure bondit de roc en roc, dont sa blanche écume a arrondi les aspérités. La troisième descente aboutit aussi à un torrent qui a pour cadre un rond-point en blocs de pierre d’une effrayante beauté et qui nous fait oublier les horreurs de la route. Nous arrivons à un petit village, mais nous n’avons pour abri qu’un _dharmsala_ ou caravansérail, abri commun. Celui-ci se composait d’une véranda dont la toiture ne demandait pas mieux que de s’écrouler; au milieu se trouvait une porte fermée par un cadenas de forme russe; au fond de la véranda à gauche, il y avait un emplacement sur lequel on avait installé des fourneaux en terre. Au-dessus de ce fourneau s’élevait une petite chapelle bouddhique avec les fourches en bronze sacramental. Elle était destinée au dieu Siva.

La curiosité nous fit demander qu’on ouvrît cette porte fermée. Au lieu d’un temple sacré, resplendissant d’objets précieux, que nous croyons pouvoir admirer, nous vîmes tout uniment une chambre hindoue. Le propriétaire était mort, et, comme on ne savait pas à qui devait revenir le peu de choses qu’il possédait, on avait tout laissé comme de son vivant, se contentant de fermer la porte. Ainsi nous fut racontée l’histoire de cette chambre. Est-elle vraie? En tout cas, cette manière de procéder serait fort encombrante dans les pays plus habités, mais à Akchérazou, petit village perdu au milieu de l’Himalaya, le peu d’habitants et la place immense dont ils peuvent disposer leur permettent ce genre de procéder.

Ce village, admirablement situé, est, dit-on, fort malsain; cela est dû probablement aux rizières qui l’environnent.

Notre compagnon de voyage est de nouveau assez mal, mais il ne peut rester ici, il faudra repartir dès demain. Déjà à la précédente station il a dû renoncer à son cheval et s’accommoder d’un mauvais palki, palanquin qu’on lui arrange au plus vite.

Le palki est une espèce de tissu de cordages attachés à une forme de bois, longue d’environ 1 m. 25 et large d’environ 60 centimètres; aux deux extrémités de cette forme de bois sont attachés deux brancards qui servent à le porter. Huit hommes sont généralement employés à ce transport, mais dans les montagnes il faut douze hommes au lieu de huit: deux attachés avec des cordes vont par devant pour tirer dans les montées, et deux autres sont par derrière pour retenir dans les descentes. Le palki est très incommode dans ces sentiers montagneux.

Il fait superbe et nous faisons dresser nos tentes; je ne veux pas recommencer sous la véranda de ce caravansérail mes deux nuits de la station précédente. J’ai si bien dormi que je me lève à quatre heures du matin, fraîche, disposée et contente, car nous n’avons plus qu’une mauvaise station, et ensuite nous trouvons la route royale de Djammou avec le télégraphe. Le télégraphe! comme ce mot résonne à notre oreille! avec quel plaisir nous le répétons! Aussi, dans notre impatience d’arriver à cette bienheureuse route, nous brûlons un petit village, situé à 5 koss d’Akchérazou, au grand mécontentement de notre guide. Le koss est la mesure hindoue dont on se sert pour mesurer les distances; un koss correspond à 1 mille et demi. A ce village on nous présente un homme qui s’est cassé le bras, car on prend mon mari pour un savant médecin. Le bras de cet homme est entortillé dans un bandage parfaitement ferme, et, lorsqu’il veut le défaire pour nous le montrer, mon mari le lui défend et se contente de lui expliquer qu’il doit de temps en temps mouiller son bras avec de l’eau fraîche, mais sans enlever le bandage. La consultation est finie; on nous donne un verre de lait excellent.

Pour arriver à la station nous contournons une gigantesque montagne, et la montée nous prend deux heures et demie. Ces montagnes renferment le Tchinab, dont les méandres nous apparaissent comme un petit ruisseau. Sur le plateau le coup d’œil est de toute beauté. D’un côté, la vallée que nous allons quitter avec tous ses mamelons, ses gorges étroites; de l’autre, en tournant, celle où nous allons entrer, parsemée de riants villages, parmi lesquels nous apercevons Bohtoti, vers lequel tendent nos plus ardents désirs.

Nous faisons halte, car nous sommes fatigués. Tout en admirant le paysage, je trouve de beaux champignons; rien qu’à leur odeur, ceux-là sont bons, ils ressemblent à ceux de couche que nous mangeons à Paris. A ce souvenir l’eau nous vient à la bouche, et tout à coup se dresse devant nos yeux une bonne croûte toute fumante dans son enveloppe dorée. Quelle illusion, qui s’évanouira bien vite devant notre maigre poulet ou notre pauvre mouton ordinaire! Chétif poulet qui faites au moins mille pas avant de trouver un pauvre petit grain, ce n’est pas le moyen de vous engraisser; et vous, agneaux qui bondissez sur ce plateau, belles chèvres à la laine longue et soyeuse, vous êtes ou trop jeunes ou trop vieilles, et il fait trop chaud pour laisser à votre chair le temps de devenir tendre et succulente.

La descente égale la montée et nous sautons à faire concurrence aux chèvres, mais tout prend fin en ce monde. Après un pont branlant et maints détours au milieu d’ornières et fondrières de toutes sortes, surgit tout à coup, devant nous, le télégraphe, et sur un bel emplacement planté de beaux cèdres se dresse une tente toute blanche flanquée à droite et à gauche de deux autres tentes plus petites. C’est le campement que le maharadjah a fait préparer. La tente du milieu est pour nous; celle de droite est pour notre compagnon de voyage, et celle de gauche est un endroit secret, remplaçant avantageusement certaine chaise percée sans laquelle un Anglais ne voyage jamais.

On nous offre des pommes délicieuses, puis des fleurs et tout ce qu’il faut pour notre nourriture.

M. Clarke n’arrive qu’une demi-heure après nous; la chaleur et la route l’ont tellement épuisé qu’il ne demande qu’à se coucher. L’air frais va le remettre; nous sommes à 3300 pieds d’altitude, car Bohtoti est en bas et l’on nous a placés sur la hauteur. Il fait du vent, et il est à craindre que nous n’ayons un violent ouragan, comme il y en a souvent ici, qui ravage tout sur son passage. Le vent soufflait par rafales, et nous en fûmes quittes pour un peu d’eau.

Quelque temps après notre arrivée on nous amena un envoyé du maharadjah, qui prétendit qu’au reçu de la lettre de M. de Ujfalvy on l’avait envoyé ici tout de suite; il avait marché tellement vite qu’il s’était abîmé le pied. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à présent qu’il nous a trouvés, il veut aller à Badhrawar; c’est du moins ce que nous traduit François, qui assure qu’il a une lettre pour le tisseldar de cette ville. «Alors il n’est pas venu pour nous?--Si! mais il a une lettre pour Badhrawar et il demande la permission de s’y rendre.--Mais s’il est venu pour nous, il faut qu’il reste avec nous.--Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.--Alors il n’est pas venu pour nous?--Si.--Il faut qu’il reste.--Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.» Enfin, voyant que nous ne sortirions pas de ce dilemme, on appelle Lala, le domestique de M. Clarke, car M. de Ujfalvy soupçonnait François de ne pas comprendre et de ne pas pouvoir traduire. Donc on appelle Lala. «Oh! Lala!» répètent en chœur les Hindous. Lala arrive. Tout s’explique.

Le maharadjah ou plutôt son premier ministre lui a donné l’ordre d’aller à notre rencontre et, s’il le fallait, de pousser jusqu’à Badhrawar, pour remettre au tisseldar de cette ville une lettre nous concernant. Or ce brave fonctionnaire nous avait bien trouvés, mais il se croyait moralement obligé de pousser quand même jusqu’à Badhrawar, pour remettre cette lettre, inutile maintenant, et pour cette raison il demandait la permission de s’éloigner. M. de Ujfalvy lui fit répondre que, puisqu’il nous avait trouvés, il devait rester avec nous, ayant été envoyé pour nous. Quant à la lettre, s’il se croyait obligé de la remettre au tisseldar, malgré notre rencontre, il devait la faire porter par un autre. Je ne sais si cet employé par trop méticuleux comprit, mais il s’inclina profondément, ainsi que les deux autres qui nous l’avaient présenté, et s’éloigna. Cependant, comme nous ne l’avons pas revu, il est plus que probable qu’il sera parti pour Badhrawar.

L’orage est survenu pendant la nuit et par conséquent a retardé notre départ de quelques heures; nous sommes au 19 juillet, et l’on nous assure que la route est superbe. Nous avons bien du mal à trouver des porteurs; il paraît que le service du maharadjah ne leur plaît guère, car, malgré les coups qu’on leur prodigue, il y en a qui se sauvent, et les autorités de Sa Hautesse sont forcées de prendre en gage leurs outils ou leur mince bagage, pour les forcer de porter nos effets.

La belle route de Djammou ne justifie pas sa réputation; elle est assez large et elle possède un télégraphe, c’est vrai, mais pendant trois milles les descentes et les montées nous rappellent les plus mauvaises routes. Nous côtoyons le Tchinab, bien encaissé dans de hautes montagnes; aussi la route redevient mauvaise et nous subissons des alternatives de montées et de descentes. Les cascades tombent et leurs belles eaux s’argentent sous les rayons voilés du soleil.

La vallée du Kichtwar, qu’arrose le Tchinab, n’est pas si belle que celle de Koulou, ni si sauvage que le haut Tchamba; pourtant les montagnes en sont plus hautes et, quoique moins boisées, ne manquent pas de charme. Nous nous arrêtons devant une masure et nous demandons du lait, qu’on nous sert avec empressement. Nous sommes étonnés, mais nous comprenons tout de suite pourquoi cet accueil: ce sont des musulmans. Ceux-ci avec les étrangers sont hospitaliers, la religion le leur commande. L’Hindou au contraire est arrêté dans l’élan de son cœur. Tout ce que touche ou a touché un étranger est souillé et doit être brisé, si l’objet est cassable, sinon purifié. Vous voyez d’ici les transes de ce malheureux, qui doit casser son pot, purifier sa maison, nettoyer trois fois au lieu d’une son lota de cuivre. Si vous n’avez pas un verre avec vous, jamais un Hindou ne vous donnera à boire, à moins que vous ne buviez comme lui. L’Hindou fait couler de l’eau d’un vase, et, rapprochant ses deux mains, il s’en sert comme d’un verre. Nos coulis hindous n’ont jamais bu autrement, tandis que nos coulis musulmans buvaient dans des bols. Ce brave musulman nous donne donc à boire avec plaisir, mais il en mit autant à recevoir son bakchich. Je ne sais si les six femmes qui étaient avec lui lui appartenaient, mais elles avaient le visage découvert, et deux d’entre elles étaient assez jolies.

Après le passage d’un pont, dont ce musulman était le gardien, nous voyons arriver vers nous un superbe palki surmonté d’un cachemire de l’Inde du plus beau fond rouge, devant lequel marche un cavalier vêtu de blanc qui remet une lettre à M. de Ujfalvy. Son cheval blanc, richement caparaçonné, était tenu en bride par un de ses serviteurs. C’était un envoyé du premier ministre, qui devait se tenir à notre disposition et tout arranger pour notre voyage.

Après la lecture de la lettre, nous nous remîmes en marche. L’envoyé monta sur un des deux chevaux qu’un de ses domestiques tenait en laisse, et nous suivit derrière. Un nouveau tchouprassi ou chef de police marche devant nous.

Ramban, où nous nous arrêtons, est un misérable petit village qui prend le titre de ville parce qu’il possède un post-office et un bazar. Les habitants ont leur demeure dans les montagnes. Le post-office est un établissement pour le service des lettres; on peut s’y procurer des timbres. Nous habitons le bungalow du maharadjah. Cette habitation, temporaire, il est vrai, puisque Sa Hautesse n’y vient que deux fois l’an, lorsqu’elle va de Srinagar à Djammou et lorsqu’elle en revient, laisse à désirer non seulement sous le rapport du luxe, mais aussi sous le rapport du confort; il est encore vrai d’ajouter que notre confort occidental n’a rien de commun avec celui de l’Orient.

Cette habitation, comme toutes les semblables, possède une véranda, un premier étage, auquel on parvient par un escalier sombre et délabré qui vous conduit à une première pièce pouvant servir d’antichambre; à droite de celle-ci, une autre grande pièce, qui est la principale du bâtiment: elle possède trois petites fenêtres, qui peuvent se fermer avec des persiennes en bois travaillées à jour, de telle sorte que le courant d’air de cette chambre est très bien aménagé: c’est à quoi les Orientaux tiennent avant tout et avec raison. En revenant dans l’antichambre, à gauche se trouve une autre pièce avec une seule fenêtre, et au fond de cette chambre un réduit, transformé en certain lieu des plus primitifs. Toutes ces salles sont blanchies à la chaux, les parquets sont en terre battue et les parties boisées ne sont pas même peintes; pour tout mobilier une table ronde et deux vieux fauteuils cassés. Il est probable que, pour recevoir Sa Hautesse, tout est garni de beaux et magnifiques tapis orientaux et que les murs sont cachés par de superbes draperies brodées d’or. Les Orientaux mettent là tout leur luxe, et en cela ils sont nos maîtres, car quiconque a vu les tapis de ce pays trouve les nôtres ridicules et de mauvais goût, les tapisseries des Gobelins et de Beauvais exceptées.

La situation du bâtiment constitue une de ses beautés; le jardin en est malheureusement assez éloigné, mais il est joli et bien soigné; les citronniers y fleurissent, comme du reste dans tout le pays, et sur la route rien n’est joli comme ces arbres qui mêlent leur feuillage à celui du cèdre et aux fleurs écarlates des grenadiers. Le citron ici est petit et vert et a beaucoup moins de jus que ceux que nous connaissons.

A quelques pas de la demeure du maharadjah un magnifique pont est en construction sur le Tchinab. J’augure qu’il sera beau par les deux arches qui sont jetées sur les rives, mais quand sera-t-il achevé? Les fils de fer sont déjà posés, mais l’ardeur des ouvriers paraît bien mesurée.

En partant de Ramban, où nous avons eu passablement chaud, nous quittons le Tchinab pour remonter l’un de ses affluents, petite rivière qui, à son embouchure, forme de nombreux zigzags. Le chemin qui suit le cours d’eau avait été une fois bien fait; mais, hélas! depuis combien de temps n’a-t-il pas été réparé et dégagé surtout des pierres qui, se détachant des montagnes, viennent l’encombrer?

Un petit lac est formé par la rivière, arrêtée par un amas de terre considérable. C’est le premier lac que nous voyons dans le Cachemire. Pourtant quelle délicieuse route on pourrait faire au milieu d’un paysage si sauvage! La rivière coule et se brise contre des rocs énormes. Nous suivons un dédale de pierres, de bosquets, d’arbres, de grottes qui semblent tenues par l’effet seul de l’équilibre; nos épaules s’en ressentent quelquefois, et gare à nos têtes! Mais nous sommes à Ramsou, après six heures de marche, sans avoir trouvé un seul village. Le bungalow est ici bien plus petit que celui de Ramban, l’herbe croît dans la cour, et les poutres y sont encore plus dégradées, et l’endroit secret est encore plus abîmé et plus primitif que tout le reste. On voit que Sa Hautesse ne s’arrête pas souvent ici. Du reste la situation laisse beaucoup à désirer; la maison est bâtie sur une éminence de terrain dans le fond de la vallée, éloignée de la rivière, et, comme elle est renfermée dans une cour entourée de quatre murs, la vue est laide et tout à fait restreinte.

En nous éveillant le 21 juillet, nous pouvons voir nos chevaux qui paissent tranquillement sur le toit; nous sommes sûrs au moins qu’ils sont bien portants, tant mieux: la fatigue d’hier n’a pas altéré leur santé.