Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 10

Chapter 104,027 wordsPublic domain

Bientôt nous distinguons la forteresse de Badhrawar avec ses quatre tours, s’élevant sur une hauteur et dominant la vallée. Puis apparaissent les premiers abords de la ville, ensuite la ville elle-même. Nous sommes arrivés. Quelles vilaines petites rues étroites, tortueuses, toujours aussi laides les unes que les autres. La place est plus régulière, car elle a été arrangée pour le jeu de polo. Les maisons qui la garnissent possèdent toutes des balcons ou plutôt des vérandas. Notre arrivée est un véritable événement pour la ville: tout le monde est sur pied. On nous a choisi deux vieilles maisons, et nous devons parvenir à nos chambres par une sorte d’échelle placée en dehors. Mais nous préférons une maison toute neuve qui n’est pas encore complètement terminée et qui fait le coin de la place; l’escalier n’est pas beaucoup meilleur que l’échelle, mais du moins il est caché aux regards. Nous nous installons au premier. On nous apporte des fruits et des légumes, et on garnit nos chambres de _tcharpaï_. Le tcharpaï est le lit du pays: il se compose d’un filet tendu sur quatre pieds, d’où il tire son nom: _tchar_, quatre, _paï_, pied. Des tringles en bois réunissent les quatre pieds. Suivant que le lit appartient à des personnes de plus ou moins haute condition, le filet est en cordes plus ou moins fines, les pieds sont plus ou moins décorés de peintures ou de sculptures.

En général, le lit qu’on donne aux pauvres voyageurs qui ont cassé les leurs, comme nous, sont des lits dans lesquels les propriétaires sont morts; nous n’avons appris ce détail que plus tard; sans cela nous aurions maudit bien davantage la maison Watson, de Bombay, où nous avons acheté ces lits si peu solides, que, le premier soir, un des deux s’effondra sous le poids de M. de Ujfalvy. Le mien ne me fit cette perfidie qu’à Badhrawar, où heureusement il ne manquait pas de tcharpaï.

Toutes les maisons de la place sont du même style: un rez-de-chaussée, un premier avec véranda, quelquefois un second. On parvient aux étages supérieurs de deux façons: ou par une échelle placée en dehors, alors on escalade la balustrade, assez basse du reste, du balcon; ou par un escalier placé sous la véranda. La maison que nous avions choisie était lattée en bois de cèdre. Les parquets étaient en terre battue; les toits verdoyaient sous la pluie qui nous avait enfin rejoints. Une de nos chambres n’ayant d’autre issue que celle de la véranda, on enleva quelques planches du mur de côté, et nous nous trouvons alors au niveau du toit du voisin; c’est une terrasse d’un nouveau genre, qui nous sera bien utile.

Badhrawar donne son nom à une ancienne principauté aujourd’hui réunie au royaume de Cachemire, qui s’étend sur la partie méridionale de la haute vallée du Tchinab, un des principaux affluents de l’Indus. C’est une des plus belles provinces de la couronne de Goulab Singh, grâce à son altitude, qui est d’environ 1500 mètres. La température y est douce. Le sol est admirablement arrosé par une quantité de petits cours d’eau qui courent au Tchinab; aussi la fertilité y est grande. On y cultive le riz, et des arbres à fruits de toute espèce vous offrent leur ombrage. C’est véritablement le petit Cachemire, et cette désignation n’a rien de surfaite. Les environs de la ville sont magnifiques. Celle-ci a environ mille habitants.

Elle possède un grand bazar et deux petits; le pont qui conduit de la place à la vieille ville laisse beaucoup à désirer. Elle fut prise par les habitants de Tchamba.

Les habitants de ce pays m’ont paru plus gais et plus vifs que les Hindous; leurs femmes sont assez jolies; plus rustiques que celles de la plaine, elles n’en possèdent pas la grâce. Elles sont aussi couvertes de bijoux, et celles qui sont trop pauvres pour en porter en argent en ont en plomb.

Les bœufs à bosses, mâles et femelles, traversent librement la ville et entrent dans toutes les maisons, mais ce sont des bêtes intelligentes, et il est rare que malgré cette liberté elles entrent dans une autre que dans la leur, bel exemple que nous devrions souvent imiter; que de fois ne nous sommes-nous pas trompés en regardant les maisons des voisins, quand il nous aurait été si utile de regarder dans les nôtres!

Le maharadjah du Cachemire fait bien les choses, car nous sommes défrayés de tout. On dit que le fonctionnaire qui s’occupe du soin de ces voyages est enchanté: il présente un compte fantastique au roi, qui s’empresse, dit-on encore, de ne pas le payer, mais qui lui permet de se faire rembourser sur les impôts du pays. Les voyageurs qui passent par cette route sont rares, au grand contentement des contribuables, qui payent toujours les frais des violons.

Le lendemain de notre arrivée, le tonnerre gronde, la pluie tombe sans discontinuer, et nous ne pouvons penser à nous mettre en route: ce qui nous désappointe fort, car nous avons déjà visité toutes les curiosités de la ville. Nous tentons, pour nous distraire, d’aller visiter un temple voisin; mais, quoique entièrement bâti en bois de cèdre, il n’offre aucun intérêt.

Il nous faut rester. Mon Dieu! qu’allons-nous faire? Revisiter la ville est impossible. Comme nous n’avons pas de tabouret, M. de Ujfalvy, qui a vu des lits avec des pieds en vieux bois sculpté, achète ces lits et veut en faire faire des tabourets: le menuisier est appelé, mais notre domestique François est si peu intelligent, il parle si mal la langue du pays qu’on a toutes les peines du monde à faire comprendre à cet ouvrier qu’il doit couper ces lits pour en faire des sièges. Enfin François, qui parle toujours à l’infinitif et au participe passé, finit pourtant par traduire à peu près ce que nous voulons, mais ce n’est pas sans peine. Le premier tabouret est cependant assez bien, et, comme ces indigènes sont très intelligents, le second l’est tout à fait; pour quatre annas nous en sommes quittes. Mais il faut les faire recouvrir, c’est-à-dire tendre une natte au-dessus. On nous amène un vieillard, qui se met en devoir de faire ce travail, moyennant quatre annas par tabouret; à ce prix il fera tout ce qu’il y a de mieux. Pendant ce temps nous entendons des cris de femme: ce sont ceux de la malheureuse dont on a vendu les lits sans qu’elle le sache; elle est au désespoir en les voyant coupés. Sans doute on ne l’a pas consultée, en Orient tout se fait par ordre, et l’autocratie y règne en tous temps et en tous lieux.

Dans le fond, caché par les arbres, le toit pointu du temple de Badhrawar se dessine au milieu de la verdure. Au moment de notre arrivée, nous n’y avions pas fait attention; mais, maintenant que la pluie qui tombe nous laisse le temps d’examiner tous les plus petits détails de cette vie lente et monotone des Orientaux, nous nous apercevons qu’il est aussi en bois de cèdre et n’a rien de remarquable. Le soir, nous entendons la retraite sonnée par les troupes du maharadjah.

Il pleut, hélas! toute la nuit, et nous avions dit cependant que nous partirions à cinq heures du matin. Mais à l’heure indiquée personne n’est là, ni le tisseldar ni son lieutenant. C’est quelque chose d’irritant que les voyages en Orient: on a non seulement la difficulté des chemins, mais celle des hommes. Les coulis sont-ils prêts, le tisseldar n’est pas là. Si l’on s’informe où il est, on vous répond, à votre grand étonnement, qu’il est à trois milles. «Comment? mais il était venu pour nous!» Vous donnez l’ordre à votre domestique d’aller le chercher. Celui-ci, au lieu de faire ce que vous lui dites, transmet l’ordre à un autre, qui le transmet à un troisième, lequel le transmet à un quatrième, et ainsi de suite, cela n’en finit plus. A Tchamba nous avons vu M. Marshall, avec une dizaine de serviteurs, obligé de se lever de table pour aller chercher ce qu’il voulait. Lorsqu’on appelle un domestique, on ne prononce jamais son nom, on serait sûr qu’il ne vous répondrait pas; mais on dit: «Ko-haï? (Qui est là?)» Celui alors qui vous répond est celui auquel on s’adresse. Cette indolence rend le voyage beaucoup plus difficile. Notre François est malheureusement si bête et si mou qu’il est impossible de compter sur lui. Il est encore une autre difficulté qui exaspère l’infortuné voyageur: a-t-il besoin de demander un renseignement, jamais on ne peut en obtenir un exact. L’un vous dit: «Le chemin passe par la montagne»; l’autre vous dit: «Non». «Peut-on passer?--Oui!» quelques instants après: «C’est très dangereux!» Le peuple oriental est menteur par excellence; c’est même la plus parfaite éducation qu’on peut donner à l’enfance, celle de savoir déguiser sa pensée. Les écrivains qui ont tant vanté les beautés de la civilisation orientale n’y sont jamais allés, ou bien alors c’est si loin de nous que cela se perd dans la nuit des temps. Sans doute, quand l’Occident était encore dans la barbarie, cette civilisation était peut-être merveilleuse, tout étant relatif en ce monde. Mais maintenant c’est trop vanter l’Orient. Le peuple est pourtant intelligent. Mais la religion hindoue est si stupide, elle laisse si peu à l’initiative personnelle, tout y est tellement réglé, stipulé; ceux qui ont le commandement sont si despotes, si cruels, qu’ils sont, pour la plupart du temps, abrutis et que les notions du juste et de l’injuste se confondent dans leur esprit sans pouvoir s’équilibrer. Avant de partir, deux femmes en pleurs vinrent nous trouver à propos du lit qu’on leur avait pris; nous leur assurons que nous leur payerons, elles sont déjà fort surprises et ne peuvent le croire; elles nous disent que c’est un legs de famille auquel se rattachent des souvenirs, et supplient qu’on le leur rende. Le tisseldar, revenu dans l’intervalle, est bien étonné, car il ne sait pas par où elles sont venues. Il n’ose pas les renvoyer devant nous; mais il n’est pas content, car, si elles n’étaient pas venues, il aurait certainement gardé pour lui l’argent du lit; il n’a malheureusement pas songé au toit, par lequel elles sont passées. Décidément ces toits plats ont de grands avantages pour les uns et de grands inconvénients pour les autres. M. de Ujfalvy fait donner aux plaignantes par notre François deux roupies, double du prix convenu avec le tisseldar; la figure des deux femmes commence à se rasséréner et leurs pleurs cessent; mais, comme c’est un souvenir de famille, M. de Ujfalvy leur fait donner encore une demi-roupie, en leur disant: «Bakchich». Les regrets sont effacés; le sourire revient sur leurs lèvres, elles s’éloignent vite, dans la crainte qu’on ne leur reprenne les deux roupies qu’elles sentent sonner dans leurs mains. Quant au souvenir de famille, il existait seulement dans leur imagination, car, lorsqu’un Hindou est mourant, on s’empresse de le transporter dehors, pour que le cadavre ne souille pas la maison. Que de fois nous est-il arrivé de rencontrer sur notre route un malade agonisant sous ce beau soleil et tenant entre ses mains une queue de vache! S’il y a une rivière sacrée, on les transporte auprès, et si à sa dernière heure l’Hindou pense au Gange, le plus sacré de tous les fleuves, il est sûr d’avoir une place dans le ciel de Siva.

Aussitôt que quelqu’un est mort, il doit comparaître devant Yama. Yama est le Pluton des Hindous; mais, pour se rendre au lieu habité par ce dieu, il faut quatre heures quarante minutes; l’heure des Hindous est à peu près de quarante-cinq minutes: aussi aucun mort ne peut être brûlé ni enterré avant ce temps. Il faut en outre, pour arriver dans les enfers, traverser un fleuve brûlant, dont les Hindous payent le passage par des offrandes (une vache noire, par exemple). C’est après ce passage difficile qu’ils se trouvent en face de Yama, qui, selon leur mérite, va les punir ou les récompenser. Il est pourtant un moyen d’échapper à ce dieu terrible: si le mourant a eu le bon esprit d’invoquer le nom de Vichnou, les serviteurs de ce dieu s’emparent vite de son âme, la conduisent près de ce dieu, et Yama est frustré dans ses fonctions. Le pouvoir de Vichnou est si considérable que, même si l’on invoque son nom par hasard au moment de mourir, on est absous des péchés les plus grands, fût-ce même celui d’avoir tué des vaches. Yama a un aide qui tient compte des bonnes et des mauvaises actions des hommes et de l’heure à laquelle le terme de leur vie est arrivé.

Cet aide a des serviteurs, et ceux-ci prennent quelquefois une âme pour une autre; tant pis pour la pauvre âme, car alors, si l’aide de Yama n’a pas reconnu son erreur avant que son enveloppe mortelle soit brûlée, elle a payé pour une autre, et l’erreur est irréparable. J’aime à croire qu’il n’en avait pas été de même pour l’âme de ce pauvre mort qui s’était laissé mourir sur ce lit transformé maintenant en tabouret.

Nous voilà loin de notre départ, mais aussi ce jour-là il fut compliqué et il fallut des appels réitérés, des cris sans fin après nos serviteurs pour que nous puissions nous mettre en marche sous une pluie battante survenue pendant l’intervalle. A peine sortis de la ville, nous rencontrons le tisseldar, qui accourt tout essoufflé, n’en croyant pas ses yeux en nous voyant partir par un temps pareil; il faut pourtant bien qu’il se rende à l’évidence, et, poussant un gros soupir, il se décide à nous suivre à pied.

La rivière, que nous côtoyons toujours, de loin ou de près, grossit à vue d’œil sous cette pluie diluvienne; son lit n’est plus assez large et déjà elle empiète sur notre pauvre petite route. Que sera-ce donc si cela continue? L’eau roule et se précipite avec fracas, semblant se ruer sur elle-même; elle bondit sur les pierres, elle saute, elle s’élance pour s’éparpiller dans l’air et retomber en gerbe; c’est un spectacle superbe, mais malheur à l’imprudent qui voudrait traverser le torrent! il serait impitoyablement renversé, roulé et broyé par le flot dans sa course furibonde.

Nous marchons à la suite les uns des autres, tout impressionnés par le bruit incessant de cette masse liquide que nous voyons augmenter à chaque instant. Notre chemin ressemble maintenant à un ruisseau alimenté par les fossés des rivières, dont l’eau jaunâtre et sale nous entoure de tous côtés, et, comme si nous n’avions pas assez de celle de la terre, celle du ciel tombe avec un redoublement de fureur. Le chemin continue pourtant sa course capricieuse au milieu d’une riche et splendide nature. Qu’il serait aisé de transformer ces lieux où tout se rencontre, l’eau, le bois, les pierres! Mais bah! que fait à ces maîtres demi-civilisés le bien-être de leurs sujets; pourvu qu’eux-mêmes soient bien, le reste leur est indifférent. Pourquoi faut-il qu’un si beau pays soit si mal administré! Ces beautés, qu’on devrait pouvoir admirer tranquillement, c’est au péril de sa vie qu’il faut aller les voir.

Nous marchons ainsi pendant quatre heures, et, pour arriver à la maison du roi, qui est située à la station prochaine, il nous reste à peine un mille à faire. Mais la pluie a fait son œuvre; la rivière a débordé, le chemin se cache sous les eaux en fureur. Après de vaines tentatives pour traverser même à pied, nous sommes là, arrêtés devant cet obstacle infranchissable. Que faire? Il y a un village sur la hauteur, il nous faut l’atteindre; c’est plus facile à dire qu’à exécuter. Pour comble de malchance, le cheval de M. Clarke, qui a senti la jument du tisseldar, hennit, bondit et veut absolument se jeter sur nous; on parvient à le calmer, mais son cavalier est obligé de mettre pied à terre. Le tisseldar, sans s’occuper du trouble qu’il cause, nous montre le chemin, qui offrirait un spectacle charmant s’il faisait beau.

Enfin nous arrivons au village; des hommes sont partis en avant. Un bon feu est préparé sous la véranda pour sécher ces messieurs, qui sont trempés. Quant à moi, mon mari m’a si bien enveloppée avec des couvertures de caoutchouc que j’ai été complètement protégée. Heureusement que nos coulis sont arrivés et que je puis donner des vêtements secs à M. de Ujfalvy. Ceux de M. Clarke ne sont pas là. La pudeur britannique et la fatigue l’empêchent d’entrer dans une chambre qu’on lui offre, car elle est habitée par une femme et un enfant; je lui propose des couvertures, avec lesquelles il pourra s’envelopper, mais il ne veut rien entendre; aussi, malgré le bon feu, il tremble de tous ses membres, et, comme il n’est déjà pas très bien, nous avons peur qu’il ne lui arrive quelque chose de mal.

Sous la véranda, le toit en terre laisse passer la pluie, mais que faire? Nous ne pouvons nous résoudre d’entrer dans les chambres qu’on nous offre: la première est habitée par une femme, son mari et son enfant; la seconde, qui n’a d’autre issue que la première, est réservée aux vaches et aux veaux, qui beuglent à notre approche avec un ensemble désespérant, et, bien que ces animaux sacrés soient séparés par un grillage en bois, ce voisinage, auquel nous ne sommes pas habitués, nous effraye, et nous aimons mieux pour l’instant nous contenter de la véranda; mais celle-ci devient tout à fait inhabitable et il nous faudra la quitter. M. de Ujfalvy, s’apercevant que, s’il ne se met pas en colère, nous n’aurons rien de bon, commence à réclamer une autre maison à haute voix, au grand mécontentement du tisseldar, qui a d’abord répondu: non. Mon mari cherche avec lui dans tout le village un meilleur abri; enfin on en rencontre un, sans doute celui que le tisseldar se réservait. Nous faisons jeter de la paille sous la véranda, disposer nos lits, et nous nous rassemblons tous à cet endroit. Nous voilà installés non sans peine; mon samovar est prêt, et, grâce à Dieu, je puis donner du thé à ces messieurs. M. Clarke grelotte et se voit obligé d’accepter l’abri qu’on lui offre: c’est une chambre sans fenêtre au fond d’une autre ayant assez l’apparence d’un caveau. Mais on y a fait du feu et il y fait aussi chaud que dans un four. En se couchant sur cette terre brûlante, notre compagnon pourra au moins se réchauffer.

Nos provisions ne sont pas encore arrivées. En attendant, j’examine la demeure de notre nouveau propriétaire. C’est une grande chambre sans autre ouverture qu’une porte donnant sur la véranda; à droite, un fourneau en terre battue d’à peu près vingt centimètres où se trouvent deux trous, et à côté, sur une méchante couverture, un petit enfant couché qui dort d’un profond sommeil; près de la porte, nous apercevons deux espèces de support pour déposer des ustensiles de ménage. Le tcharpaï, ou lit, meuble seul la chambre; les pieds en bois sont bien travaillés. Les montagnards sont habiles, et pourtant les outils qu’ils emploient sont bien simples. En général ils font tout avec la hache; cette hache n’est pas comme la nôtre, elle est retournée, et le tranchant se trouve faire face au manche.

Ce petit village, où nous sommes obligés de nous abriter, s’appelle Nioto: il est habité par les Paharis ou habitants des montagnes. Ce sont en général de fort beaux hommes, et les femmes, avec leur nez en bec d’aigle, ne sont pas mal.

M. de Ujfalvy se fait donner des renseignements sur la langue de ce peuple, qui ne parle pas l’hindoustani; c’est un travail surhumain, il faut une patience de savant pour parvenir à démêler quelque chose au milieu de toutes leurs paroles. On ne saurait croire combien ces peuples primitifs sont loquaces; quand ils commencent à parler, ils n’en finissent plus, et, pour avoir une réponse catégorique, c’est une affaire d’au moins un quart d’heure.

Mais mon mari s’y adonne avec passion; ce pays est nouveau pour lui, et les Paharis qui l’habitent sont des peuples qui n’ont pas encore été mensurés; c’est d’ailleurs dans ce but que nous nous sommes exposés à tant de fatigues pour arriver jusqu’à eux. Enfin dans l’après-midi, vers quatre heures et demie, la pluie cesse; si elle ne recommence pas, nous pourrons partir demain. Le second envoyé du maharadjah, que nous avons trouvé à Badhrawar, nous assure que, même s’il pleuvait, nous pourrions toujours nous rendre à la station où se trouve la résidence du prince. Quel bonheur! aussi comme nous dormons bien en plein air sous notre véranda, et, le matin, nous sommes tout à fait enchantés en voyant que la pluie a cessé de tomber. Quant à M. Clarke, il n’est pas bien et a une grosse fièvre.

Comme la rivière la Nerou n’a pas eu le temps de s’écouler, c’est par un chemin à travers la forêt, que le tisseldar a fait un peu aplanir pour nous, que nous nous rendons à la station tant convoitée. La route est magique, et, malgré les difficultés qu’elle offre, on croirait qu’il est impossible à une créature humaine de vivre au milieu d’une telle solitude; partout cependant où un espace de la montagne ou de la forêt a pu être cultivé, une maison s’élève à côté d’un champ.

A dix heures, lorsque nous arrivons au bungalow royal, le soleil a reparu, et nous pouvons espérer un temps plus beau; ici, de l’autre côté du col du Padri, les pluies périodiques ne sont plus de saison. Nous n’avons pas l’intention de rester au bungalow, qui n’a de royal que le nom; la station a été trop courte et la journée n’est pas excessivement chaude; donc, après une collation et malgré les autorités du village, qui sont venues à notre rencontre, après quelques heures de repos nous repartons.

Pendant cette halte, nous voulons acheter un costume complet de femme pahari. On nous amène un jeune couple, vêtu de ses plus beaux atours. Le costume de la femme était composé d’un pantalon très étroit à rayures vertes et rouges, d’un morceau de coton dont elle s’entourait le corps en lui faisant former une jupe et qu’elle ramenait ensuite sur la tête comme un voile, et de pantoufles de cuir brodé; des boucles d’oreilles en argent retombaient le long de l’oreille; des bracelets en plomb complétaient le costume de cette jeune femme, assez gentille du reste. Les vêtements n’étaient pas d’une scrupuleuse blancheur; mais j’avais la ressource de les faire laver. Celui de l’homme était plus simple: un large pantalon, une chemise et un bonnet ressemblant assez à celui d’un bourreau formaient toute sa parure. La femme, en entendant qu’il était question de lui prendre ce qu’elle avait de plus beau, se mit à verser quelques larmes, mais les autorités la forcèrent à aller se déshabiller. Elle revint donc, vêtue simplement d’un manteau de gros drap gris, le seul qu’elle possédât peut-être encore, et déposa à mes pieds d’un air navré ces habits, qui me parurent encore plus sales. Mais lorsqu’elle vit que je lui comptais en bonnes roupies le prix qu’elle avait demandé pour tous ces objets, et surtout lorsqu’elle les sentit résonner dans sa main, sa figure s’éclaira d’un gracieux sourire, et le salam qu’elle m’adressa était dit avec un accent plein de joie. Pauvre femme, habituée à ce qu’on lui prenne tout de force, elle croyait qu’il en serait ainsi de ses parures, qui étaient peut-être le seul bonheur qu’elle ait en ce monde.

Nous partons par un beau soleil et nous retrouvons bientôt notre rivière d’hier, la Nérou, mais elle a bien diminué, et, malgré ses 24 milles de longueur qu’elle conserve toujours, son air envahisseur s’est calmé. Elle roule encore ses eaux avec fracas, mais on aperçoit les immenses pierres contre lesquelles celles-ci vont se briser.

Quelle belle nature, quel superbe pays et quel malheur qu’il appartienne à des hommes qui ne savent pas s’en servir! Il est si riche et si fertile! Nous sommes à l’époque où l’on fait des plantations de riz; des hommes avec des charrues attelées de buffles labourent la terre; hommes et bêtes sont dans l’eau jusqu’aux genoux. Plus loin on a déjà réuni les jeunes pousses du riz en gerbes; on les laisse dans l’eau sur le champ pendant qu’un homme tasse la terre avec ses pieds. Puis, dans d’autres places, des femmes, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, repiquent les pieds de riz de distance en distance comme des salades. Elles enfoncent avec leur doigt chaque brin d’herbe dans la terre avec une vitesse incroyable. Un champ est bientôt repiqué.