Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 9

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Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer profondément.

Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah. Leur costume était assez original et le bonnet était tout à fait typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange, aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre; le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du souverain.

Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône, les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.

Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.

Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnes pendant l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé, tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis disparut sous la grande porte de son palais.

Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX, toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenus par les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.

Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là, dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil. Sa femme est morte de chagrin.

On raconte qu’un jour, Sham Singh passant par Manghieri, son père, qui avait une demande à lui adresser, lui fit dire qu’il l’attendait chez lui. «Je suis le radjah, répondit le jeune prince; s’il a quelque chose à me demander, c’est à lui à se déranger.» Sham Singh n’avait pas un grand respect pour l’auteur de ses jours, mais aux souverains orientaux il est permis bien des choses. Pourtant les Hindous ont une grande vénération pour leur père, dit-on; jamais le fils, fût-il même l’aîné, ne s’assiérait devant lui, et aucune parole irrespectueuse n’ose sortir de sa bouche, mais ce respect n’est qu’apparent, et jamais l’amitié n’y vient mêler sa douceur; dans un pays où la famille est tellement annihilée, il ne peut en être autrement. Ce respect tient aux habitudes et aux lois de la religion. Ainsi M. de Ujfalvy parlant une fois au jeune Khodja Singh, fils du premier ministre et garçon très intelligent, lui dit: «Vous devriez venir avec moi à Paris.--Je le voudrais bien, répondit-il; mais qui brûlera mon père?» Ainsi leur religion leur défend expressément de quitter leur pays, et il ne faut pas s’en étonner: comment pourraient-ils dans d’autres pays remplir les devoirs que leur religion leur impose? Les marchands doivent se procurer auprès des brahmines des dispenses, non seulement pour obtenir la permission de s’éloigner, mais pour leurs ablutions et autres pratiques.

Les habitants de Tchamba, sur lesquels M. de Ujfalvy put faire des mensurations, se rapprochent beaucoup des Koulou-Lahouli; cependant le Gaddi est plus beau et d’une taille plus élevée, ses arcades zygomatiques sont moins saillantes, et son nez est plus proéminent et plus arqué. Nous avons remarqué parmi eux quelques hommes blonds avec des yeux bleus. Ils prétendent descendre de la race des brahmines et de celle des Radjpoutes, race guerrière par excellence qui habite la province du Radjpoutana, pays au nord du Goudjerat, et qui s’était réfugiée dans les montagnes à l’époque de l’invasion musulmane. Ils disent appartenir à la seconde caste; leur esprit est belliqueux, mais grossier. Au commencement de ce siècle, ils envahirent le pays de Badhrawar et l’occupèrent pendant dix ans. A la même époque ils s’étaient emparés de Kangra et de Nourpour. Les crimes sont assez fréquents dans le Tchamba, et, malgré la réclusion des femmes, il se trouve au nord de cette principauté une vallée où la conduite de celles-ci laisse beaucoup à désirer et ne milite pas en faveur de la réclusion et de l’ignorance dans laquelle on les tient. Ils sont généralement tous agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Ils cultivent surtout le riz, le blé et le maïs. Leur caractère est tout différent de celui des Hindous, car ils sont gais, ouverts et paraissent bons enfants. Ils sifflent même, et chez eux l’esprit de caste est beaucoup amoindri: il faut espérer que le contact avec les Anglais le fera disparaître tout à fait. Si cet esprit de caste pouvait s’éteindre dans les Indes, ce serait un bienfait pour ce pays, car c’est cet esprit qui empêche toute civilisation réelle.

Le lendemain il nous fallait prendre congé du superintendent M. Marshall, homme charmant et distingué par excellence et qui s’occupe beaucoup et avec talent d’ornithologie. Il nous avait promis de donner des ordres en conséquence pour notre voyage, car le terrain était dangereux, la saison des pluies commencée, et il devenait difficile de s’aventurer dans le haut Tchamba. M. de Ujfalvy avait choisi cette route, car il tenait à voir les Paharis ou habitants des montagnes, qui sont parsemés au milieu de ces hautes contrées himalayennes, sur les confins du Cachemire.

A notre départ, Sham Singh nous fit porter un mouton, du riz et une grande quantité de légumes indiens, qui ne valent malheureusement pas les nôtres, et, quoique ce peuple soit légumiste, les espèces qu’il cultive ne sont pas exquises pour quiconque n’en a pas l’habitude.

Notre première visite fut pour Manghieri, habité par l’ancien radjah dépossédé. Il nous offrit deux chambres dans sa demeure, offre qui nous évita la peine de faire dresser nos tentes.

Cette habitation est loin de ressembler à celle de Tchamba. Qui dirait, en voyant cet homme aux vêtements humbles et presque misérables, qu’il est sorti de race royale? Certes ce n’est ni son air ni sa prestance. Décidément les dépossédés de l’Orient n’ont pas cet air que nos auteurs aiment à leur donner; rien en eux, lorsqu’ils sont tombés, ne dénote leur position d’autrefois; rien en eux ne porte la trace de la splendeur passée. Dans ces lieux inhabités, au milieu de ses concubines, sa médiocre intelligence ne lui fait désirer rien de plus. Il faut en Orient être d’une nature véritablement supérieure pour résister à l’éducation, j’oserai dire bestiale, qui est donnée à l’enfant, livré aux mains de créatures ignorantes et toujours rabaissées. A l’âge de sept ou huit ans, il passe, il est vrai, dans les mains viriles des hommes; mais ceux-ci, courbés eux-mêmes devant les volontés de cet enfant, n’osent pas et ne peuvent pas lui parler des sentiments grands et généreux qui n’existent pas chez eux et dont personne ne leur donne l’exemple. L’enfant, à la vue de tous ces courtisans courbés devant le pouvoir depuis le plus petit jusqu’au plus grand, prend dès son âge le plus tendre un profond mépris de l’humanité; ses instincts généreux sont refoulés et les mauvais sentiments grandissent au détriment des autres.

Le matin du 10, comme nous étions au moment de partir, notre domestique ou plutôt notre traducteur, François, se trouvait fortement indisposé; après le thé que je lui fis prendre, il se sentit mieux; mais nous ne pouvions pas penser à le faire aller à pied. Comment donc faire? Aucune possibilité de louer une bête quelconque. M. de Ujfalvy fit demander au maître de céans s’il n’avait pas un cheval à nous prêter, notre domestique étant malade. «Je n’ai que le mien, dit-il, que je vous prête avec plaisir, mais sur lequel il ne faut pas que votre serviteur monte.» Ce n’était pas notre affaire, puisque c’était justement pour notre drogman que nous en avions besoin. On eut beau expliquer cette circonstance à l’ancien roi. «Que me fait la maladie de ce serviteur. Il souillerait mon cheval en montant dessus, et je ne le veux pas; pour vous ou madame, c’est autre chose: mais un serviteur sur mon cheval, jamais!» M. de Ujfalvy, voyant cette résistance, tourna vite la question: il monta le cheval du radjah dépossédé et donna le sien à François, qui, je crois, fut très satisfait de cette détermination, vu que son amour pour la race chevaline était peu développé. Il était, de ce côté, du même avis que M. Clarke. Jamais je n’avais remarqué pareille répulsion du cheval chez un Anglais. Il est vrai que sa première vocation en avait fait un architecte et que son goût pour les antiquités n’était, je crois, que la suite de sa position.

Que de fois, en parcourant ces beaux et splendides sites de l’Himalaya, au milieu de ces sentiers perdus, ne l’ai-je pas entendu regretter un chemin de fer par-ci, un chemin de fer par-là, pour qu’il pût partir la nuit, dormir et s’éveiller en arrivant à destination! Cette montagne de 1500 mètres que nous allions avoir à gravir d’une seule traite pour sortir de Manghieri et nous trouver de l’autre côté était pour lui quelque chose de ridicule. Comme il aurait mieux préféré le sifflement d’une bonne locomotive au souffle haletant de nos pauvres bêtes, qui vaillamment pourtant, et après quelques heures de pénibles efforts, nous transportèrent enfin sur le sommet quelque peu pointu de cette élévation terrestre! Quel splendide pays que ce haut Tchamba! Torrents impétueux, cascades, forêts dont l’œil peut à peine mesurer la profondeur, montagnes rocheuses, tapis verdoyant, tout est réuni pour en faire le plus beau pays que nous ayons encore admiré, et pourtant le chemin se perd au milieu de montées, de descentes plus fantastiques les unes que les autres; la pluie torrentielle qui nous inonde rend d’autant plus difficiles les sentiers vertigineux que nous parcourons; chaque pas de nos bêtes nous expose à un danger; mais le spectacle est si beau, mais ces paysages qui changent à chaque instant laissent dans nos âmes un tel sentiment de grandeur, que, semblables aux Hindous, nous courbons nos têtes devant cette nature merveilleuse, que nous sentons notre maîtresse. Oui, elle est bien la reine ici, et aucune puissance humaine n’est assez forte pour la braver. Qui donc arrêtera ce torrent qui descend furieux, mugissant, bondissant, lançant son écume, et au-dessus duquel nous sommes presque suspendus? Nos chevaux, en dépit de ce qu’en pense M. Clarke, sentent instinctivement le danger, ils regardent attentivement et semblent sonder chaque pierre avant d’y poser leur pied délicat.

A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.

Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent mieux qu’une tente. La tente, sous un beau soleil, par un temps sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis, quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière? certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée; aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change à la façon de la regarder.

J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il valait mieux se hâter et arriver à cette cité.

Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces me trahirent, et nous fûmes obligés de nous arrêter à Pokhari sous une véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature. La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa trace; les moraines servent de rives et de ponts!

Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral, belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.

Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus, la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses, est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.

Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar, il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres. Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les voyageurs.

Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.

Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays, convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on viendra le prendre. Au haut de cet escalier, les envoyés du maharadjah du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.

L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut pas de trop.

Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux. M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas. Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée. De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeux étonnés nous regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles broutent sans même lever la tête.

CHAPITRE VII

LE BADHRAWAR ET LE KICHTWAR

«Route impossible!»--Descente à l’avenant.--Badhrawar.--Nous montons par une échelle dans notre habitation.--Curiosité des Orientaux.-- Histoire d’un lit.--Départ par une pluie torrentielle.--Une rivière débordée.--Nous passons la nuit dans une étable.--Mœurs et coutumes. --M. Clarke tombe malade.--Les Paharis, leur type, leur costume.--Les chutes d’eau de Kichtwar.--Le Tchinab.--Un bungalow du maharadjah trop habité.--Bohtoti.--Ramban.--Ramsou.--Banihal-Pass.--Enfin le Cachemire!

Après un moment de halte et d’une marche facile sur le plateau qui couronne le col du Padri, nous nous arrêtons émerveillés. L’œil stupéfait se fixe sur des montagnes blanchies par la neige, pour glisser ensuite sur des mamelons verdoyants qui s’échelonnent jusqu’à une gorge étroite. Cette gorge semble s’entr’ouvrir pour laisser passer un mince filet d’eau, puis au loin l’œil découvre encore des plantations que le soleil dore de ses rayons, et le ciel nuageux, non plus le ciel bleu, presque blanc de la plaine des Indes, mais d’un bleu foncé, nous rappelle celui de nos chères contrées européennes.

Nous avons à descendre quinze cents mètres, et le _massage_ de ces messieurs continue de plus belle. Nous remercions le maharadjah du renfort qu’il nous a envoyé, car sans lui nous ne serions pas parvenus à franchir ce col. Je ne m’étonne pas de la réponse de sir Robert Egerton: «Impossible cette route! Impossible!» Pourtant nous n’étions pas au bout, nous n’arrivions au bas de la descente qu’à quelques milles de _Pradgis_.

Heureux et enchantés comme des écoliers en vacances, nous nous décidons à brûler ces quelques milles qui traversaient les plantations entrevues sur le col quelques heures auparavant. A _Pradgis_, le tisseldar, le receveur des impôts, prévenu de notre arrivée, nous attendait avec plusieurs autres fonctionnaires de la localité. Il nous offrit quelques roupies, que nous touchons avec la main, mais que nous avons bien soin de ne pas prendre. Cette offre d’argent aux personnes à qui l’on veut faire honneur est un usage oriental. Le tisseldar nous prévint que le maharadjah avait donné ordre que tout fût mis à notre disposition, que nous n’eussions à nous inquiéter de rien, car nous étions ses hôtes et il se chargeait de tous nos besoins. Coulis, nourriture, tout était aux frais du roi. Le tisseldar est l’officier qui doit lever les impôts. Avec les pièces d’argent il nous offrit des paniers de fruits ornés de fleurs. Les Hindous adorent ces dernières, et dans aucune fête ils ne sauraient, pour une offrande, se passer de cet ornement. Il m’a paru que, hormis la rose, leurs fleurs sont moins odoriférantes que les nôtres. Les pommes sont très bonnes; on les trouve en quantité dans ces montagnes, et elles sont un bienfait pour les pauvres, qui les ramassent et s’en nourrissent.

_Pradgis_ est une colonie brahmane, et Rangal, petit village que nous avons traversé sur notre route, est habité par des musulmans. Aussi ne fûmes-nous nullement étonnés de rencontrer des femmes enveloppées depuis la tête jusqu’aux pieds dans de larges et longs manteaux, dans lesquels elles se dissimulèrent autant que possible à notre vue.

Après un déjeuner frugal, comme il n’y a que quatre milles jusqu’à Badhrawar, nous sommes résolus à pousser jusque-là pour nous reposer dans cette petite capitale. Le tisseldar, monté sur sa jument, nous précède et nous indique le chemin, vrais décombres de pierres. Sa jument est accompagnée de son poulain, tout jeune et tout gracieux, qui suit sa mère et bondit de pierre en pierre, hennissant plaintivement lorsqu’il l’a perdue des yeux et tout joyeux quand il a retrouvé sa trace. Ici les Orientaux montent des juments, contrairement à l’habitude des autres peuples que nous avions visités. Ils les montent de préférence aux étalons, et elles sont toujours suivies de leur petit. Il n’est pas étonnant alors que ces chevaux soient aussi accoutumés à ces affreux terrains où ils ont été élevés et où leur corne se raffermit tellement qu’il n’est pas besoin de les ferrer.