Voyage d'une femme autour du monde
Part 40
_19 juillet._ Nous eûmes le même chemin et le même paysage que la veille; seulement les montées étaient encore plus rudes. Nous arrivâmes presque à la hauteur de la première région de neige. Vers le soir nous entrâmes à Reid, misérable trou avec une citadelle moitié tombée en ruine. A peine eut-on dressé notre camp que nous vîmes paraître une demi-douzaine de soldats bien armés, sous la conduite d’un officier. Ils parlèrent quelque temps à Ali; enfin l’officier se présenta devant moi, prit place à mes côtés, et me montrant un papier écrit me fit plusieurs signes. Je compris bientôt que j’étais sur le sol persan et qu’on voulait voir mon passe-port; mais, comme je ne voulais pas le sortir de mon petit coffre en présence de toute la commune assemblée autour de moi, je me servis également du langage des signes pour déclarer que je ne comprenais pas. Je m’en tins là, ce que voyant l’officier il n’insista plus et se contenta de dire à Ali: «Que puis-je faire d’elle? elle ne me comprend pas; qu’elle continue sa route[126].» Je voudrais bien savoir dans quel État de l’Europe on m’aurait traitée avec tant de douceur.
Presque dans chaque village j’étais immédiatement entourée d’une grande partie du peuple. Aussi on peut se figurer quelle foule cette scène avait attirée. Ce fut, je l’avoue, un des plus grands ennuis de mon voyage, d’être constamment le point de mire de la multitude. Quelquefois je finissais par perdre patience quand, obsédée par les femmes et les enfants, je ne savais comment les empêcher de me toucher la tête et les vêtements; quoique je fusse tout à fait seule avec eux, je n’en prenais pas moins ma cravache, et je leur distribuais de petits coups; cela me réussissait toujours. Les bonnes gens se retiraient tout à fait, ou du moins à une distance respectueuse. Ici seulement, un garçon de seize ans parut vouloir se venger de mon audace. J’étais allée, comme j’avais toujours l’habitude de le faire, à la rivière pour remplir ma gourde en cuir, pour me laver la figure et les mains et pour prendre un bain de pieds; le garçon se glissa après moi, ramassa une pierre et fit mine de me la jeter. Je devais bien me garder de montrer la moindre crainte; aussi je descendis tranquillement dans l’eau; la pierre fut lancée, mais, à la manière dont elle le fut, je reconnus facilement que c’était plutôt pour m’effrayer que pour m’atteindre; elle tomba à terre assez loin de moi. Après deux essais aussi inoffensifs, mon agresseur abandonna la partie, sans doute parce qu’il s’aperçut que je ne me laissais point intimider.
_20 juillet._ A peine fûmes-nous sortis de Reid, qu’il nous fallut encore gravir une assez haute montagne par des chemins mauvais et dangereux; puis nous continuâmes la route sur de vastes plateaux. Les hautes montagnes se reculaient davantage; sur le devant, les collines étaient couvertes d’herbes minces et menues, mais les arbres y étaient très-rares. Nous rencontrâmes beaucoup de chèvres et de brebis; les dernières étaient très-grosses, avaient de fortes queues, et une laine épaisse qu’on dit excessivement bonne et fine.
La crainte que m’avait inspirée ce voyage n’était pas tout à fait sans fondement, car il ne se passa guère de jour qui fût exempt d’inquiétudes. Aujourd’hui il arriva encore un événement dont je fus passablement effrayée. Notre caravane était composée de six hommes et de quarante bêtes de somme. Nous avancions tranquillement, quand nous vîmes arriver une douzaine de cavaliers au galop, dont sept, armés jusqu’aux dents, avaient des lances, des sabres, des poignards, des couteaux, des pistolets et de petits boucliers. Tous étaient habillés comme les gens du peuple, à l’exception des turbans, autour desquels ils avaient enroulé de simples châles persans. Je les pris pour des brigands; ils nous arrêtèrent, nous enveloppèrent de tous côtés, ils nous demandèrent d’où nous venions, où nous allions et quelles marchandises nous portions. Quand nous leur eûmes donné tous ces renseignements, ils nous laissèrent tranquillement passer. Je ne pus d’abord pas m’expliquer ce que cela voulait dire; mais comme nous fûmes encore arrêtés plusieurs fois de la même manière, dans le cours de la journée, j’en conclus que ce devaient être des militaires chargés de ce service. Nous passâmes la nuit à _Coromaduda_.
_21 juillet._ Mêmes routes et mêmes paysages que la veille. Aujourd’hui encore nous fûmes arrêtés par une troupe de soldats: mais cette fois-ci l’affaire parut prendre une tournure assez critique. Il faut croire qu’Ali avait faussé la vérité dans ses indications. On s’empara de ses deux bêtes de somme, et, après avoir jeté leur charge à terre, le chef des soldats les fit emmener.
Le pauvre Ali, désespéré, fit les plus grandes supplications, et, me désignant comme propriétaire de tous les objets, il conjura le chef d’avoir pitié d’une pauvre femme inoffensive. Le chef s’adressa alors à moi et me demanda si Ali avait dit vrai. Je ne jugeai pas à propos d’assumer une telle responsabilité, et, faisant encore semblant de ne rien comprendre, je feignis beaucoup de consternation et de tristesse. Ali se mit même à pleurer; en effet, notre position aurait été des plus affreuses: car, sans mules, qu’aurions-nous fait des marchandises, dans ces contrées désertes? Enfin le chef se laissa fléchir, envoya chercher les bêtes et nous les rendit.
Nous arrivâmes tard dans la soirée à la petite ville de _Sauh-Bulak_. Comme elle n’était pas fortifiée, nous pûmes encore y pénétrer; mais déjà tous les kans et les bazars étaient fermés, et ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’on put décider l’hôte d’un kan à nous ouvrir et à nous recevoir. Le kan était très-joli et très-spacieux. Il y avait au milieu un bassin d’eau; tout autour se trouvaient de petites boutiques et quelques niches pour y coucher. La plupart des étrangers, tous hommes, dormaient déjà; il n’y en avait plus que quelques-uns de levés, et ils étaient occupés à faire leurs prières. Aussi peut-on se figurer leur étonnement, quand ils virent arriver une femme seule avec un guide. Il était trop tard pour pouvoir remettre ma lettre le jour même. Me résignant à mon sort, je m’installai à côté de mon modeste bagage, persuadée qu’il me faudrait passer la nuit ainsi; mais un Persan s’approcha de moi, m’assigna une niche pour m’y coucher, y porta mon bagage et vint même, au bout de quelque temps, m’offrir de l’eau et un peu de pain. L’humanité de cet homme paraîtra doublement grande, si l’on songe combien les mahométans haïssent les chrétiens. Que Dieu l’en récompense, car j’avais réellement besoin de me restaurer et de me reposer.
_22 juillet._ Quand j’eus remis ma lettre au marchand persan à qui elle était adressée, il s’empressa de me conduire chez une famille chrétienne, et promit de veiller à ce que je pusse continuer mon voyage sans retard. Notre conversation se fit également plus par signes que par paroles.
Dans cette petite ville, il y a près de vingt familles chrétiennes, placées sous la sauvegarde d’un missionnaire français, et qui possèdent une assez jolie petite église. Je me croyais déjà sauvée, et je me faisais une fête de pouvoir enfin parler avec le missionnaire une langue qui m’était familière, quand j’appris, à mon grand déplaisir, que le bon prêtre était absent. Je me trouvai de cette manière aussi mal qu’à Ravandus, car les personnes chez qui je demeurais ne parlaient que le persan.
Mon hôte, charpentier de son état, avait une femme, six enfants et un apprenti. Tous demeuraient dans la même pièce; ils m’abandonnèrent avec plaisir un petit coin. Toute la famille eut pour moi les plus grandes bontés; ils partageaient avec moi fidèlement la nourriture qu’ils avaient à leur disposition; et, quand j’achetais des fruits, des œufs, ou quelque chose de semblable, et que je leur en offrais, ils en acceptaient toujours avec la plus grande discrétion. Ce n’était pas avec moi seule qu’ils en agissaient ainsi; ils ne laissaient jamais passer un pauvre devant leur porte sans lui donner quelque chose. Cependant la vie, chez cette famille, fut pour moi une véritable vie d’enfer; car la mère, femme sotte et acariâtre, criait toute la journée, et battait sans cesse ses enfants, âgés de quatre à seize ans. Il ne se passait pas dix minutes qu’elle ne les tirât par les cheveux, et qu’elle ne leur distribuât des coups de poing ou de pied. Les enfants ne craignaient pas de les lui rendre avec usure et se chamaillaient encore entre eux; de sorte que je n’avais pas un instant de repos dans mon petit coin, et que souvent même je courais risque d’avoir ma part de ces horions; car ils se crachaient à la figure et se jetaient de gros morceaux de bois à la tête. Quelquefois le fils aîné serrait le cou de sa mère au point de lui ôter la respiration, et manquait de l’étrangler. J’essayais bien de rétablir la paix, mais je n’y réussissais que très-rarement; car je ne possédais malheureusement pas assez leur langue pour leur faire comprendre l’horreur de leur conduite.
L’ordre et la paix renaissaient seulement le soir, au retour du père; car il ne souffrait pas qu’on se querellât, et bien moins encore qu’on se battît en sa présence.
Jamais, dans aucun coin de la terre, parmi les classes les plus pauvres et les plus infimes des peuples appelés païens ou infidèles, je n’avais vu une chose aussi monstrueuse, que des enfants levant la main sur leurs parents. Aussi, en quittant Sauh-Bulak, je laissai un billet pour le missionnaire, par lequel je lui fis connaître les défauts de cette famille, et l’engageai à la moraliser par de sages instructions. Car certes, prier et jeûner, lire la Bible et fréquenter l’église, ce n’est pas là seulement ce qui fait la religion.
Le séjour de Sauh-Bulak me devint beaucoup plus insupportable que celui de Ravandus. Aussi je tourmentais continuellement le marchand persan pour qu’il me fît partir sans retard, quand même j’aurais quelques dangers à courir dans mon voyage. Il secoua la tête et me déclara qu’il ne partait pas de caravane, et que si je voulais m’en aller seule, je pouvais m’attendre à être fusillée, ou à avoir la tête tranchée.
Je patientai cinq jours; mais ne pouvant pas y tenir plus longtemps, je priai le marchand de me louer un cheval et un guide, fermement décidée que j’étais d’aller, coûte que coûte, à mes risques et périls, au moins jusqu’à _Oromia_ (50 milles). Là, j’étais sûre de trouver des missionnaires américains, et je n’avais plus à m’inquiéter de la continuation de mon voyage.
Le lendemain, le marchand vint me présenter comme guide un homme d’un extérieur farouche. A cause du danger qu’il y avait à voyager sans caravane, il me fallut payer un prix quatre fois plus élevé. Mais mon désir invincible de quitter ma triste résidence me fit accéder à tout. Les conventions furent arrêtées, et ce guide s’engagea à partir le jour suivant, et à me conduire à Oromia en trois journées. Je payai d’avance la moitié du prix convenu; l’autre moitié devait être soldée seulement à Oromia, afin qu’il me fût possible d’en retenir une partie, si mon guide ne tenait pas ses promesses.
Quand l’affaire fut terminée, j’en éprouvai à la fois de la joie et de la crainte. Pour me distraire un peu de mes appréhensions, je visitai les bazars, et j’allai me promener en dehors de la ville.
Sauh-Bulak est située dans une petite vallée dépourvue d’arbres, près d’une chaîne de montagnes. On me laissa circuler partout, quoique je n’eusse jeté autour de moi que mon _isar_. Ici, les bazars sont moins mesquins que ceux de Ravandus. Le kan est gai et grand; mais en échange, le bas peuple avait quelque chose de repoussant. Grands et d’une forte complexion, avec des traits accentués que défigure une certaine expression de férocité et de cruauté, tous me semblaient des brigands et des assassins.
Le soir, j’armai mes pistolets, toute décidée à défendre chèrement ma vie.
_28 juillet._ Au lieu de quitter Sauh-Bulak avec le lever du soleil, nous ne partîmes guère que vers midi. J’avançais avec mon guide par des routes désertes, entre des collines privées de feuillage; toutes les fois que nous faisions quelque rencontre, je m’effrayais involontairement. Mais, grâce au ciel, il ne nous arriva pas la moindre aventure. Nous eûmes à combattre, mais seulement contre d’énormes essaims de sauterelles qui, en différents endroits, s’élevaient dans les airs comme de grosses nuées. Longues de deux ou trois pouces, elles avaient de grandes ailes rouges ou bleues. Aussi toutes les plantes et toutes les herbes de cette contrée en étaient rongées. On prétend que les indigènes prennent ces sauterelles, les sèchent et les mangent; mais je n’ai pas eu occasion de m’en assurer.
Après une course à cheval de sept heures, nous arrivâmes à une grande vallée fertile et habitée. Cette journée parut se terminer heureusement; car nous étions dans le voisinage d’hommes, et nous passions de temps en temps près de villages. Dans les champs, je voyais travailler par-ci par-là des paysans, dont l’aspect me divertit beaucoup; ils étaient affublés de hauts bonnets qui contrastaient de la manière la plus plaisante avec le reste de leur misérable costume.
Nous passâmes la nuit dans cette vallée, près du petit village de _Mohamer-Jur_. Si je n’avais pas été trop paresseuse, j’aurais pu me préparer un excellent repas de tortues. J’en vis un grand nombre le long de la route, près de petits ruisseaux, et même dans les champs. Il ne tenait qu’à moi de les ramasser; mais ensuite chercher du bois, faire du feu, et puis les cuire.... Non, je préférai manger tranquillement et sans fatigue un petit morceau de pain assaisonné de concombre.
_29 juillet._ Ce matin, nous allâmes en trois heures au village de _Mohamed Schar_. Je ne fus pas peu surprise de voir mon guide se disposer à faire une halte. Je le pressai de continuer le voyage; mais il me déclara qu’il ne pourrait pas aller plus loin sans s’adjoindre à une caravane, parce que nous avions à passer l’endroit le plus dangereux de toute la route. En même temps, il me montra une vingtaine de chevaux qui broutaient dans le chemin, et chercha à me faire comprendre qu’une caravane arriverait de ce même côté. Toute la journée se passa sans que cette caravane parût. Je pris mon guide pour un fourbe, et j’étais exaspérée au dernier point quand, le soir, il m’arrangea mon manteau pour dormir. C’était le moment de rassembler toute ma force morale, et de montrer à cet homme que je ne me laisserais pas traiter comme une enfant, et que je ne resterais pas tant qu’il lui plairait à l’étape qu’il avait choisie. Malheureusement, je ne connaissais pas assez la langue pour le gronder sérieusement. Je ramassai mon manteau, et le lui jetant devant les pieds, je déclarai que je ne lui payerais pas le reste de ce que je lui devais, s’il ne me conduisait pas à Oromia le lendemain, troisième jour de notre voyage. Puis, lui tournant le dos, ce qui est une des plus grandes injures qu’on puisse faire à un Persan, je m’assis par terre, la tête appuyée dans mes mains, et je me laissai aller à une grande tristesse.
Qu’allais-je devenir si mon guide m’abandonnait, ou bien s’il s’avisait d’attendre que le hasard amenât une caravane de ce côté?
Pendant mon altercation avec lui, quelques femmes du village étaient survenues. Elles venaient m’offrir du lait et un mets chaud. Elles s’assirent à côté de moi et me demandèrent pourquoi j’étais si en colère. Je leur expliquai l’affaire de mon mieux; elles entrèrent dans mes idées et me donnèrent raison. Elles accablèrent de reproches mon guide, leur compatriote, et cherchèrent à me consoler, moi qui n’étais qu’une étrangère pour elles. Elles ne s’éloignèrent pas de mes côtés, et me pressèrent avec tant d’instances de ne pas dédaigner la nourriture qu’elles m’apportaient, que je me fis violence pour en manger un peu. C’était une soupe faite avec de l’eau, du beurre et des œufs. Malgré la contrariété que j’avais éprouvée, je la trouvai très-bonne. Je voulais faire accepter une bagatelle à ces âmes compatissantes, mais elles refusèrent, et parurent enchantées de me voir un peu plus tranquillisée et plus consolée.
_30 juillet._ Enfin, à une heure du matin, mon guide se décida à partir. Il mit mes bagages sur mon cheval et m’engagea à monter dessus. Ce fut à mon tour d’être ébahie, car on ne découvrait nulle part la moindre trace de caravane. Mon guide songeait-il à prendre sa revanche et voulait-il se venger de moi? Pourquoi traversait-il par la nuit et les brouillards une contrée qu’il avait évitée en plein jour? Je savais trop peu le persan pour pouvoir tirer cette question tout à fait à clair, et, si je ne voulais pas moi-même donner lieu à des récriminations et autoriser en quelque sorte de nouvelles défaites, il fallait partir; aussi je partis.
Pleine d’anxiété, je grimpai sur ma monture et j’ordonnai à mon guide, qui voulait se tenir derrière moi, de passer devant; car je n’avais aucune envie d’être attaquée par derrière. Ferme sur mes arçons, ma main reposait toujours sur le pistolet. Je prêtai l’oreille au moindre bruit, j’observai tous les mouvements de mon guide; quelquefois même l’ombre de mon cheval me fit peur: cependant je ne revins pas sur mes pas.
Après avoir couru à franc étrier pendant à peu près une demi-heure, nous joignîmes effectivement une grande caravane, défendue en outre par une douzaine de paysans bien armés. Ainsi, l’endroit était vraiment considéré comme très-dangereux, et mon guide semblait avoir été informé du passage de la caravane. Rien ne m’étonna plus dans cette circonstance que la routine de ces gens. Habitués qu’ils sont à voyager la nuit pendant les chaleurs, ils passent aussi de nuit dans les endroits les plus périlleux, tandis que le jour on courrait bien moins de risques.
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lac Oromia qui, depuis, demeura toujours à notre droite. A gauche, nous eûmes, pendant plusieurs milles, des collines, des gorges et des montagnes désertes. C’était là l’endroit dangereux. Au jour, nous entrâmes dans une belle vallée fertile, remplie d’hommes et de villages, dont la vue m’inspira le courage de quitter la caravane et de prendre les devants pour aller plus vite.
Le lac, qui donne son nom à la ville, a plus de soixante milles de long, et, dans quelques endroits, plus de trente milles de large. On dirait qu’il s’étend jusqu’au pied de hautes montagnes; mais il en est encore réellement séparé par de vastes plaines. Son eau renferme tant de sel que ni les poissons, ni les coquillages ne peuvent y demeurer. C’est une autre mer Morte. L’homme, dit-on, n’y va pas au fond.
Sur le rivage, de grandes étendues de terrain sont couvertes d’épaisses croûtes de sel blanc, de sorte qu’on n’a d’autre peine que de le ramasser.
Quelle que soit la beauté du lac et de ses environs, il n’offre pas un spectacle bien attrayant, car aucun bateau ne vient animer cette vaste surface.
Depuis que j’avais quitté les déserts sablonneux de Bagdad, je n’avais plus rencontré de chameaux; aussi je croyais que je n’en verrais plus, car mon chemin me conduisait vers le nord. Je ne fus donc pas peu surprise d’en rencontrer plusieurs troupeaux. Plus tard j’appris que ces animaux servaient, aux Kourdes comme aux Arabes, à porter des fardeaux. Cela prouve que les chameaux peuvent supporter un climat plus froid, car en hiver les vallées se couvrent d’une couche de neige de plusieurs pieds d’épaisseur. Dans ces contrées, ils sont d’une structure plus forte qu’ailleurs; leurs pieds sont plus gros, leurs poils un peu plus épais et plus longs; ils ont le cou plus court et moins élancé, et leur couleur est bien plus foncée. Je ne vis nulle part des chameaux brun clair.
Indépendamment des bêtes de somme, les Kourdes se servent encore, pour rentrer les moissons, de voitures très-simples, mais grossières et pesantes. Le train et les panneaux de la voiture sont faits de troncs d’arbres longs et minces, serrés les uns contre les autres; des troncs plus courts tiennent lieu d’essieus, et des disques de planches épaisses forment les roues. Chaque voiture n’en a ordinairement que deux; ces véhicules sont attelés de quatre bœufs; chaque couple a un conducteur qui, assis d’une manière très-curieuse sur le timon entre son attelage, lui tourne le dos.
A une heure avancée du soir, après une course de plus de seize heures à cheval, j’arrivai heureusement à Oromia. Je n’avais de lettre de recommandation pour aucun des missionnaires; d’ailleurs, à l’exception de M. Wright, ils étaient tous absents. Ils demeuraient avec femmes et enfants à la campagne, à quelques milles de la ville. Mais M. Wright m’accueillit avec une véritable affection chrétienne, et, après beaucoup de jours de peine et de tristesse, je goûtai doublement le calme et le plaisir que je trouvai dans sa famille.
Dès la première soirée, je ris de tout cœur quand M. Wright me raconta de quelle manière le domestique m’avait annoncée. Dans mon ignorance de la langue persane, je me contentai de lui indiquer de la main l’escalier. Il comprit ce signe, alla trouver son maître, et lui dit qu’il y avait en bas une femme qui ne parlait aucune langue. Cependant, dans l’intervalle, j’avais demandé un verre d’eau en anglais à un autre domestique. Celui-ci monta l’escalier en toute hâte, non pas, comme je pensais, pour remplir mon désir, mais pour dire à son maître que je parlais anglais.
M. Wright ayant prévenu les missionnaires de mon arrivée, ils eurent la complaisance de venir tous de la campagne à la ville pour me faire visite. Ils m’invitèrent aussi à passer quelques jours dans leur société à la campagne; mais je n’acceptai leur aimable invitation que pour un jour, parce que j’avais déjà perdu beaucoup de temps en route. Ces messieurs, tout en me dissuadant de continuer seule ma route, convinrent que j’avais fait la partie la plus dangereuse du voyage, et me recommandèrent seulement d’emmener quelques paysans armés pour traverser les montagnes près de _Kutschié_.
M. Wright eût la bonté de me procurer un guide aussi brave que sûr. Je payai le double du prix pour aller à Tauris en quatre jours au lieu de six. Pour faire accroire au guide que j’étais une pauvre pèlerine, je donnai à M. Wright la moitié du prix stipulé, et je le priai de payer à ma place et de dire au guide que l’autre moitié lui serait remise par le consul anglais, M. Stevens.
Je profitai autant que possible de la journée que je passai à Oromia. Le matin, je visitai la ville, et plus tard, j’allai avec Mme Wright chez quelques familles riches et pauvres, pour les voir dans leur intérieur.
Oromia compte près de 22 000 habitants; elle est entourée de remparts, mais n’est pas fermée, car on peut y entrer à toute heure de la nuit. Elle est bâtie comme toutes les villes turques, si ce n’est que les rues sont assez larges et tenues proprement. Devant la ville, il y a beaucoup de grands jardins fruitiers et potagers, entourés de hauts murs; de jolies habitations s’élèvent au milieu des jardins.
Les femmes ne sortent que voilées. Elles se couvrent la tête et la poitrine d’un mouchoir blanc; à la place des yeux se trouve un réseau serré et impénétrable.
Dans la classe pauvre, trois ou quatre familles habitent sous le même toit. Elles n’ont que quelques nattes de paille, des couvertures, des coussins et quelques ustensiles de cuisine, sans oublier une grande huche en bois renfermant la provision de farine qui constitue leur plus grande richesse. Ici, comme partout où l’on cultive du blé, le pain est la principale nourriture du pauvre. On le cuit deux fois par jour, le matin et le soir.
Beaucoup de ces maisonnettes avaient de très-jolies cours plantées de fleurs, de vignes et d’arbustes, qui leur donnaient l’air de jardins.