Voyage d'une femme autour du monde

Part 39

Chapter 393,928 wordsPublic domain

Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et des immortelles.

Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs.

Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres. Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille; aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle.

A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du Kourdistan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi, le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des villages sur la route.

Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre et nous suivîmes son exemple.

_12 juillet._ Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut doublement agréable; car nous avions à traverser des routes excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines.

Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages. Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet endroit, nous passâmes la nuit à _Vakani_.

_13 juillet._ Toute la journée, nous eûmes encore de mauvais chemins. Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées, et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait le sol montagneux de Trieste.

Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les cimetières sur des points très-élevés.

Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée _Halifan_: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes.

Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes mes privations.

_14 juillet._ Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr, nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant, que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans l’abîme.

Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par un coup de baguette.

Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas de nos bêtes.

De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une beauté ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle _Ali-Bag_. Nous montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.

En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur, nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher; l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire.

Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes plus occasion d’observer ce phénomène.

Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus de terre.

Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux montagnes voisines.

Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de _Ravandus_, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque pénétré.

On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que d’autres villes turques, se distingue par sa position toute particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes, ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur d’enceinte fortifié.

Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant à plusieurs reprises: _Salem!_ ce qui veut dire: Sois le bienvenu!

Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner composé de pain, de mauvais fromage de lait de brebis et de melons. On mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents.

En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes, couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements, et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui, indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent, car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales, dans les ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le linge.

A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une _Inglesi_[125]. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère.

Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain, proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis, qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me résigner à me baigner en public.

Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre, les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me faire prendre patience; on voyait combien j’étais ennuyée et tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds, criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés.

On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange, les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds, cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous?

Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose. Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre, criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure, et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de vilain dans cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle cherchait par tous les moyens à m’être agréable.

J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut une petite école de couture organisée autour de moi.

Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et font venir leurs disciples chez eux.

Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de liberté et de distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous, que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.

Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs, un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un turban.

Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème et à laisser le front dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui aille mieux.

Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines.

M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz, d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent. L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros morceaux avec délice.

Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire un petit transport pour _Sauh-Bulak_ (à 70 milles), endroit qui se trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai, et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en route.

M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me pourvut aussi pour le voyage de pain, de quelques melons et concombres, et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant.

On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler ses provisions.

Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen.