Voyage d'une femme autour du monde
Part 41
Les habitations des riches sont hautes, aérées et spacieuses; les salles de réception sont percées de nombreuses croisées et garnies de tapis. Je ne voyais nulle part de divans; on se couche sur des tapis. Comme nous faisions nos visites sans avoir été annoncées, nous trouvâmes les femmes vêtues de simples robes d’indienne faites à la mode du pays.
Dans l’après-midi, je me rendis, à cheval, en compagnie de MM. les missionnaires, à leur grande résidence d’été, située à six milles de la ville, sur de basses collines.
La vallée que nous traversâmes est très-grande et excessivement fertile et pittoresque. Quoi qu’elle soit à plus de 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer, on y trouve le coton, le ricin, le vin, le tabac et toutes les productions de l’Allemagne méridionale. Le ricin ne s’élève pas, il est vrai, à beaucoup plus d’un mètre, et le cotonnier n’a guère plus de 35 centimètres, mais ils sont assez productifs. Plusieurs villages sont à moitié cachés par des bois d’arbres fruitiers. J’arrivai dans ce pays au beau moment. C’était la saison des abricots, des pêches, des pommes, des raisins et autres fruits de ma patrie, dont j’avais été privée depuis longtemps.
De la maison de la compagnie des missionnaires, on a une vue admirable sur toute l’immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des collines et sur les montagnes. La maison elle-même est grande et réunit toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit de simples disciples de Jésus-Christ, mais dans la demeure de riches particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle d’enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d’être déjà forcée, à neuf heures du soir, de prendre congé de cette aimable colonie.
On me présenta aussi quelques filles des indigènes, qu’instruisent les femmes des missionnaires. Elles parlaient et écrivaient un peu l’anglais, et étaient surtout bien versées dans la géographie.
A cette occasion, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots sur les missionnaires, dont j’avais été souvent à même d’observer la vie et la sphère d’activité dans le cours de mon voyage. Ceux que je vis en Perse, en Chine et dans l’Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l’étais figuré. J’avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des martyrs, du moins des hommes pleins d’abnégation, qui, animés du désir ardent de convertir les païens, oubliaient, comme leur divin maître, les besoins et les jouissances de la vie, n’existaient que pour le peuple, habitaient et mangeaient avec lui, etc. Hélas! c’étaient là des idées que j’avais puisées dans des livres; mais en réalité, il en était tout autrement.
Ils vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les honneurs du thé et que les enfants ne se refusent ni gâteaux ni friandises. La vie des missionnaires est plus agréable et plus heureuse que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d’autres professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur aise; ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les événements politiques qui surgissent dans le monde.
Dans les endroits habités par plusieurs missionnaires, il y a, trois ou quatre fois par semaine, des _meetings_ où l’on est censé s’occuper d’affaires religieuses; mais ces meetings ne sont au fond que des réunions où les dames et les enfants paraissent en grande toilette. Chez un des missionnaires, le meeting a lieu à l’heure du déjeuner; chez l’autre, à celle du dîner, et chez un troisième dans la soirée, pour prendre le thé. On voit plusieurs équipages et beaucoup de domestiques groupés dans la cour.
On y traite aussi un peu d’affaires. Les messieurs quittent d’ordinaire le cercle pendant une demi-heure; mais ils passent presque tout le temps au salon.
Je ne crois pas que de cette manière les missionnaires parviennent à gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger, l’élégance d’une vie recherchée, font trop sentir au pauvre la ligne de démarcation qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt de la crainte et de la réserve que de l’amour et de la confiance. Il n’ose pas de sitôt lever le regard jusqu’à l’homme qui se distingue tant de lui par son rang et sa fortune, et on a fort à faire avant qu’il triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires disent qu’ils sont forcés de s’entourer de cette pompe pour imposer et se faire respecter; mais je crois qu’on inspire du respect par une noble conduite, et que l’on doit chercher à gagner l’homme par la vertu, et non par l’éclat extérieur.
Beaucoup d’entre les missionnaires croient avoir rendu des services extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays, et qu’ils ont répandu des écrits religieux dans les villes et dans les villages. Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse d’hommes accourus pour entendre leurs sermons et pour recevoir leurs brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s’imaginerait qu’au moins la moitié des auditeurs se soient convertis au christianisme? Mais des prêtres chinois, indiens et persans, n’auraient-ils pas également la même affluence, s’ils prêchaient en France et en Angleterre dans la langue du pays, et s’ils se montraient en outre dans leur costume national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir les livres et brochures distribués gratuitement, quand même elle ne saurait pas les lire?
Partout où je me suis informée des succès obtenus par les missionnaires, on m’a assuré que le baptême d’un indigène était une des choses les plus rares. Ainsi, les quelques chrétiens de l’Inde, qui forment par-ci par-là de petits villages de vingt à trente familles, doivent leur origine à de pauvres orphelins recueillis et élevés par les missionnaires, mais auxquels on est obligé de procurer de l’ouvrage, et qu’il faut toujours surveiller pour qu’ils ne retombent pas dans leur idolâtrie.
Les prédications et les brochures ne suffisent pas pour les idées religieuses intelligibles et pour faire abandonner des croyances erronées que l’enfant a sucées avec le lait de sa mère. Il faudrait que les missionnaires vécussent au milieu du peuple, qu’ils travaillassent avec lui, partageassent ses peines et ses joies, et qu’après se l’être attaché par une vie modeste et exemplaire, ils lui fissent comprendre peu à peu le christianisme par une instruction appropriée à son intelligence. Le missionnaire ne devrait pas non plus se marier avec une Européenne, et cela par les raisons suivantes: la jeune Européenne qui se fait missionnaire n’embrasse souvent cet état que pour trouver un établissement le plus tôt possible. Quand elle a quelques enfants, qu’elle devient faible et maladive, elle ne peut plus s’occuper de son état, et elle a besoin de changer d’air, souvent même de faire un voyage en Europe. Ses enfants, délicats et chétifs, doivent également y être transportés au plus tard dans leur septième année. Le père les conduit quelquefois dans sa patrie et profite souvent même de ce prétexte pour revoir l’Europe. Si ce voyage ne peut pas s’exécuter tout de suite, il en fait un autre moins long, ou il se rend dans quelque contrée plus fraîche, située dans la montagne, ou bien il emmène femme et enfants à une _mela_[127]. Il est bon de savoir que ces voyages ne se font pas d’une manière si simple que je faisais le mien. Le missionnaire aime ses aises et s’entoure de beaucoup de commodités: il a des palanquins portés par des hommes, des chevaux de somme ou des chameaux chargés de tentes, de lits, de vaisselle de cuisine et de table, des domestiques et des bonnes en nombre suffisant. Et qui paye tout cela? Souvent de pauvres âmes fidèles de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui se privent du strict nécessaire pour que leur obole soit ainsi dépensée dans des régions lointaines.
Si les missionnaires étaient mariés à des femmes indigènes, la plus grande partie de ces inconvénients n’existeraient pas; il y aurait peu de femmes malades, les enfants seraient forts et bien portants, et on n’aurait pas besoin de les transporter en Europe. Pour instruire ces enfants, on pourrait fonder, dans diverses localités, des écoles nationales, mais surtout y déployer moins de luxe que dans celles de Calcutta.
J’espère qu’on n’interprétera pas mal ce que je viens de dire. J’ai une grande estime pour les missionnaires, et tous ceux que j’ai connus étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Il y a parmi eux beaucoup de savants à qui l’on doit des notions précieuses sur l’histoire, la géographie et la statistique de ces pays. Mais si, par ces travaux, ils remplissent le véritable but de leur institution, c’est là un autre point à examiner. La vocation d’un missionnaire est, je crois, tout autre que celle d’un savant. Moi, pour mon compte personnel, je n’ai eu qu’à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m’ont comblée de bontés et de prévenances. Je crois réellement que ce qui est surtout cause que j’ai été frappée de leur manière de vivre, c’est que le nom de _missionnaire_ me rappelait involontairement les hommes pieux qui, privés de toute assistance et n’ayant pour tout bien que leur bâton de pèlerin, quittaient jadis leur patrie pour répandre au loin la religion chrétienne.
Avant de dire adieu à Oromia, je dois encore rappeler que cet endroit passe pour le lieu de naissance de Zoroastre, qui, à ce qu’on prétend, vécut 5500 ans avant Jésus-Christ, et de qui descendent les guèbres ou adorateurs du feu.
Le _1_^{er} _août_, je fis dix lieues à cheval pour me rendre à _Kutschié_, village situé près du lac Oromia, que nous ne vîmes que peu ce jour-là, quoique nous fussions toujours dans son voisinage. Nous passâmes par de grandes vallées fertiles, qui auraient offert un aspect charmant, si elles n’avaient pas été situées entre des collines et des montagnes nues et désertes.
Pendant tout le voyage, non-seulement de Mossoul, mais de Bagdad jusqu’à Kutschié, je n’avais pas eu une journée aussi belle que celle d’aujourd’hui. Mon guide était un homme d’une bonté incomparable, aux petits soins pour moi; il me conduisit à Kutschié dans une maison de paysans, chez d’excellentes gens. On posa aussitôt un beau tapis sur une petite terrasse, on m’apporta un bassin rempli d’eau pour me laver, et, sur une coupe en laque, de grosses mûres noires pour me rafraîchir. Plus tard, on me donna une bonne soupe grasse avec un peu de viande, du lait aigre et d’excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle très-propre. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c’est que ces braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s’en allaient tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n’acceptèrent absolument rien. Le lendemain seulement, j’eus l’occasion de les récompenser de ce qu’ils avaient fait pour moi. J’emmenai avec moi deux hommes de la famille, pour m’accompagner au delà des montagnes, et je leur donnai le double de ce que l’on donne habituellement. Ils me remercièrent avec une vive reconnaissance, me souhaitèrent un heureux voyage et me comblèrent de bénédictions.
_2 août._ Le passage dangereux des montagnes désertes et mal famées dura près de trois heures. Mes deux hommes m’auraient, il est vrai, peu protégée contre une bande de brigands; mais, grâce à eux, le voyage me parut moins effrayant que si j’avais été seule avec mon vieux guide. Nous rencontrâmes plusieurs grandes caravanes, mais elles retournaient toutes à Oromia.
Quand nous eûmes passé les montagnes, les deux hommes nous quittèrent. Nous descendîmes dans d’immenses vallées qui semblaient tout à fait oubliées par la nature et abandonnées par les hommes. A mon avis, nous n’étions pas encore hors de danger. Et en effet, comme nous passions dans une de ces vallées désertes, près de trois huttes délabrées, plusieurs hommes s’élancèrent sur nous, arrêtèrent nos chevaux, et se mirent aussitôt à examiner mon bagage.
Je m’attendais à recevoir l’ordre de descendre de cheval, et je me croyais déjà dépouillée de mon petit avoir. Ils entrèrent en pourparlers avec mon guide; celui-ci leur débita le conte que je faisais à chacun, que j’étais une pauvre pèlerine, et que les consuls ou missionnaires anglais payaient partout mes frais de voyage. Mon costume, mon peu de bagage, mon isolement, s’accordaient parfaitement avec ce récit. Ils ajoutèrent foi à ses paroles, à mes regards muets et suppliants, et me laissèrent passer. Ils me demandèrent même si je voulais de l’eau (car on en manque dans ces vallées). J’acceptai leur offre, et nous nous quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu’ils ne se repentissent de leur générosité, et qu’ils ne se missent de nouveau à notre poursuite.
Nous nous rapprochâmes encore aujourd’hui du lac, et nous suivîmes longtemps ses bords. Après une course à cheval de quatorze heures, nous descendîmes dans un kan, près du petit endroit _Schech-Vali_.
_3 août._ Je me sentis alors débarrassée du sentiment importun de la crainte. Nous parcourions des vallées riantes et habitées. Partout, nous voyions des hommes travailler dans les champs, rentrer du blé, des troupeaux paître dans les prairies, etc.
Pendant les heures brûlantes du jour, nous restâmes à _Dise-Halil_, petite ville assez considérable, dont les rues sont très-propres. Un petit ruisseau argenté parcourt la principale rue, et les cours des maisons ressemblent à des jardins. Ici encore, je vis en dehors de la ville beaucoup de grands jardins entourés de hauts murs.
A en juger par le nombre des kans, cette ville doit être très-souvent visitée par des caravanes; dans la seule petite rue que nous traversâmes, j’en comptai plus d’une demi-douzaine. Étant descendue dans un de ces kans, je fus surprise du confort que j’y trouvai. Les écuries étaient couvertes; les gîtes pour les conducteurs étaient de jolies terrasses maçonnées, et les chambres des voyageurs, quoique dépourvues de meubles, étaient tenues très-proprement, et avaient même des cheminées. Les kans sont ouverts à tout le monde; on n’y paye rien; on donne tout au plus une bagatelle à l’inspecteur, qui s’acquitte de toutes les commissions des voyageurs.
En fait d’hospitalité, les Persans, les Turcs, et en général tous les peuples mis au ban de la civilisation, ont des idées beaucoup plus larges et plus généreuses que nous autres Européens. Ainsi, dans l’Inde, où les Anglais ont établi des bongolos, il faut payer une roupie par chambre pour une nuit, et même pour une heure. Mais on n’a nullement songé aux conducteurs ni aux bêtes; on les laisse s’arranger comme ils veulent, et camper en plein air. Les voyageurs qui ne sont pas chrétiens, ou ne sont pas admis dans les bongolos, ou bien ne peuvent se servir des chambres qu’autant qu’il ne s’y trouve pas de chrétien; s’il en arrive un au milieu de la nuit, le pauvre infidèle est tenu, sans miséricorde, de lui céder la place. Cette noble humanité s’étend même aux bongolos ouverts, et composés seulement d’un toit et de trois cloisons de bois. Dans les pays des infidèles, au contraire, le premier arrivant occupe la place, qu’il soit chrétien, Turc ou Arabe. Je ne doute même pas que, quand les places sont déjà occupées par des infidèles, et qu’il arrive un chrétien, ils ne se serrent entre eux pour lui procurer un asile.
Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à _Ale-Schach_, endroit considérable avec un beau kan.
Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure après minuit.
_4 août._ Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer.
Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant, qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres; beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la peste avaient exercé là leur ravage. Enfin, ayant demandé le nom de la ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était _Tauris_.
Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue _seule_ dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de votre société et vous êtes-vous seule échappée?»
Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été donnée une seconde fois.
Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M. Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul, et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir besoin.
Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné.
CHAPITRE XXI.
Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le temps de jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes sur le gouvernement persan.--Présentation au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de Behmen-Mirza.--Visite chez une dame persane.--Le peuple.--Persécution des chrétiens et des juifs.--Départ.
_Tauris_ (ou _Tebris_) est la capitale de la province _Aderbeidschan_, et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales échelles de l’Asie.
Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des ouvertures pour puiser de l’eau.
Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe.
En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux anciens ou modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée, mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde.
Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts, larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût, se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de perles et de pierres précieuses.
J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne. Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une déclaration écrite dans laquelle il expose qu’il y a nécessité de prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année.
Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour.
Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le schah régnant, Nesr-I-Din[128], éleva la province Aderbeidschan en vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son élévation au trône.
Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza[129], le frère du schah, était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer schah de Perse.