Voyage d'une femme autour du monde

Part 2

Chapter 23,938 wordsPublic domain

Le 28 juin donc, au soir, nous nous embarquâmes, et le 29 avant l’aurore on leva les ancres. Le voyage ne commença pas d’une manière bien encourageante: nous n’avions qu’un vent très-faible, ou pour mieux dire presque pas de vent; le moindre piéton eût été un rapide coureur à côté de nous. Nous mîmes sept heures à faire les 8 milles[6] qui séparent Hambourg de _Blankenese_.

Mais heureusement nous n’eûmes pas trop à souffrir de cette lenteur; car nous aperçûmes encore longtemps le magnifique port de Hambourg, et quand enfin nous le perdîmes de vue, nous jouîmes constamment du spectacle aussi varié qu’intéressant qu’offrent les côtes du Holstein et les belles maisons de campagne des riches négociants de Hambourg, situées sur des collines ravissantes, et entourées des plus jolis jardins. Autant la rive du Holstein est belle, autant la rive gauche du Hanovre est unie et monotone. L’Elbe a déjà dans plusieurs endroits une largeur de 3 et 4 milles.

Au-dessous de Blankenese, les matelots font provision d’eau de l’Elbe; cette eau, sale et trouble en apparence, a, dit-on, la propriété de se garder pendant des années sans se corrompre.

Nous n’arrivâmes à Glückstadt, qui est à 32 milles de Hambourg, que le 30 au matin. Le vent tomba tout à fait, le flux devint le plus fort, et nous reculâmes. Le capitaine fit jeter les ancres, et profita de ce calme inattendu pour faire attacher les coffres et les bagages dessus et dessous le pont. A nous autres oisifs, il fut permis d’aller à terre et de visiter la petite ville, où nous ne trouvâmes du reste rien de remarquable.

Les passagers étaient au nombre de huit; les quatre places de la cajute étaient, outre le comte B.... et moi, occupées encore par deux jeunes gens, qui espéraient faire plus rapidement fortune au Brésil qu’en Europe. Le prix d’une place de cajute était de 100 dollars[7], et celui d’une place de l’entre-pont, de 50 dollars.

A l’entre-pont se trouvaient, outre deux bourgeois estimables, une matrone âgée qui se rendait à l’appel de son fils unique établi au Brésil, et une autre dame dont le mari exerçait depuis six ans le métier de tailleur à Rio-de-Janeiro. On fait vite connaissance à bord, et l’on se réunit le plus que l’on peut pour rendre supportable la monotonie d’une longue traversée.

Le 1^{er} juillet, par un vent assez violent, nous mîmes de nouveau à la voile. Nous fîmes quelques milles, mais nous fûmes bientôt obligés de jeter l’ancre encore une fois. L’Elbe était devenu déjà si large qu’on pouvait à peine en apercevoir les rives. La force des vagues donna le mal de mer à quelques passagers. Le 2 juillet, nous essayâmes encore de lever l’ancre, mais avec aussi peu de succès que la veille. Dans la soirée, nous aperçûmes quelques dauphins ou marsouins, et plusieurs mouettes. C’était un signe du voisinage de la mer.

Beaucoup de vaisseaux passèrent rapidement à côté de nous. Ah! ils pouvaient profiter de la tempête et du vent qui enflait leurs voiles et les poussait vers la ville voisine. Nous ne fûmes pas jaloux de leur bonheur, et peut-être est-ce à ce sentiment chrétien que nous devons de n’être arrivés le 3 juillet qu’à Kuxhaven, à 64 milles de Hambourg.

Le 4 juillet il fit une belle et magnifique journée pour les gens qui pouvaient rester tranquillement à terre: mais elle fut très-mauvaise pour les marins, car il ne faisait pas le plus petit vent. Pour faire cesser nos plaintes, le capitaine nous vanta la beauté de la ville et nous fit descendre à terre. Nous visitâmes l’établissement de bains et le phare, nous allâmes même jusqu’à un endroit nommé le _bosquet_, où nous devions trouver, nous avait-on dit, beaucoup de fraises. Après avoir couru une bonne heure à travers champs par une chaleur ardente, nous trouvâmes bien le bosquet; mais au lieu de fraises, nous ne rencontrâmes que des grenouilles et des vipères.

Nous entrâmes alors dans le bosquet, où nous vîmes une vingtaine de tentes dressées: un aubergiste affairé vint au-devant de nous, et, en nous servant quelques bols de mauvais lait, il nous raconta qu’il se tenait tous les ans dans ce bosquet un marché qui durait trois semaines, ou pour mieux dire trois dimanches, car les autres jours les tentes étaient fermées. L’hôtesse vint à son tour en sautillant et nous engagea d’une façon aimable à revenir le dimanche suivant. Elle nous promettait beaucoup de plaisir: nous qui étions les plus âgés, nous nous amuserions aux tours étonnants des danseurs de corde et des escamoteurs, et les jeunes gens trouveraient de jolies demoiselles pour danser.

Nous parûmes enchantés de cette invitation, à laquelle nous promîmes bien de ne pas manquer, et nous allâmes encore voir Ritzebüttel, où nous admirâmes un petit château et un parc en miniature.

_5 juillet._ Rien de si changeant que le temps: hier nous jouissions d’un beau soleil; aujourd’hui nous sommes enveloppés d’un brouillard épais et sombre. Cependant le mauvais temps d’aujourd’hui nous fut plus agréable que le beau temps de la veille: il s’éleva un peu de vent, et à neuf heures du matin nous entendîmes hisser les ancres.

Nos jeunes gens furent obligés de renoncer à la partie du _bosquet_, et de ne plus songer à danser avec de jolies filles qu’à leur arrivée dans le Nouveau-Monde: car nous ne devions plus débarquer sur aucun rivage d’Europe.

Le passage de l’Elbe dans la mer du Nord est presque insensible. L’Elbe, en effet, n’a qu’un seul bras, et à son embouchure sa largeur est de 8 à 10 milles. Il forme comme une petite mer, et ses eaux ont déjà une couleur verte. Aussi fûmes-nous très-surpris quand le capitaine nous cria joyeusement: «Nous voilà enfin sortis du fleuve.» Nous croyions déjà être en mer depuis longtemps.

A midi nous aperçûmes l’île d’_Helgoland_ (île anglaise), qui s’élève au-dessus des flots d’une façon véritablement magique. C’est un rocher nu et colossal, et, si je n’avais pas lu dans les géographies les plus nouvelles qu’elle a une population de 2500 âmes, je l’aurais cru entièrement inhabitée. De trois côtés les flancs du rocher s’élèvent tellement à pic au-dessus de la mer, qu’on ne peut pas y aborder.

Nous passâmes à une assez grande distance et nous ne pûmes distinguer que l’église, le phare et ce qu’on appelle le _Moine_: c’est un rocher isolé et perpendiculaire, qui est séparé de la masse principale et laisse entre elle et lui une bande brillante qui ressemble à un étroit canal.

Les habitants sont très-pauvres. Leurs seules ressources sont la pêche et les baigneurs, dont il vient chaque année un grand nombre, parce que les bains d’Helgoland produisent, dit-on, beaucoup d’effet, à cause de la force des lames. Malheureusement on craint que l’établissement n’ait plus une longue existence; chaque année la mer empiète sur l’île; des masses considérables de rochers se détachent sans cesse, et Helgoland pourra bien un jour ou l’autre être englouti tout entier.

Du 5 au 10 juillet, nous eûmes constamment un vent froid et violent; la mer était forte et le roulis insupportable. Nous autres _crabes de terre_, comme les marins appellent dédaigneusement les habitants du continent, nous avions tous le mal de mer. Nous n’arrivâmes au canal d’Angleterre, appelé aussi canal de la Manche (à 360 milles de Cuxhaven), que dans la nuit du 10 au 11.

Nous attendions avec impatience le lever du soleil: il devait nous montrer deux des plus puissants royaumes de l’Europe. Par bonheur, nous eûmes une belle et pure journée; les deux pays se montraient si voisins et si magnifiques, qu’on se sentait porté à les croire habités par un même peuple. Sur la côte d’Angleterre, nous vîmes le North-Foreland, le grand château de Sandowe et la ville de Deal. Deal est située au-dessous de falaises de craie de plusieurs milles de long et de près de 50 mètres de haut. Plus loin nous aperçûmes le South-Foreland, et enfin l’antique fort de Douvres, fièrement assis sur une hauteur et dominant au loin la campagne. La ville du même nom est située sur le bord de la mer.

En face de Douvres, car c’est là que le canal a le moins de largeur, nous vîmes sur la côte de France le cap Grisnez, où Napoléon fit construire un petit belvédère pour pouvoir, du moins à ce qu’on dit, apercevoir l’Angleterre; plus loin nous vîmes l’obélisque[8] que Napoléon fit construire en souvenir du camp de Boulogne, mais qui ne fut terminé que sous Louis-Philippe.

Pendant la nuit, le vent, qui nous avait été toujours contraire, nous força de croiser dans les environs de Douvres. Au milieu des profondes ténèbres qui couvraient la terre et la mer, ces parages étaient rendus dangereux par le voisinage de la côte et par la grande quantité de vaisseaux qui sillonnaient le canal en tous sens. Pour éviter tout accident, on plaça une lanterne sur le mât de misaine; de temps en temps on alluma une torche qu’on tenait élevée au-dessus du pont; plusieurs fois aussi on sonna la cloche du navire: toutes précautions très-effrayantes pour quelqu’un qui n’est pas encore habitué aux voyages sur mer.

Nous demeurâmes quinze jours dans ce canal, qui n’a que 360 milles: souvent nous restions deux ou trois jours comme cloués à la même place; souvent nous étions obligés de louvoyer des journées entières pour avancer de quelques milles. Dans le voisinage de _Start_, nous essuyâmes une violente tempête. Pendant la nuit je fus appelée subitement sur le pont. Je craignais déjà qu’il ne fût arrivé quelque malheur. Je passai une robe à la hâte et je montai rapidement. J’eus alors le surprenant spectacle d’une mer en flammes: le remous formait un si vaste rayon de feu qu’on aurait pu lire à sa clarté; les lames ressemblaient à des torrents de lave brûlante, et chaque vague en s’élevant lançait des étincelles. Des bandes de poissons nageaient au milieu de cette admirable clarté, et tout, alentour, brillait du plus vif éclat.

Cet embrasement de la mer est un phénomène rare, qui ne se produit guère qu’après des tempêtes continues et violentes. Le capitaine me dit qu’il n’avait pas encore vu les lames projeter autant de lumière. Je n’oublierai jamais cet aspect. Nous eûmes un jour, après un orage, un spectacle presque aussi beau: c’était le reflet que les nuages éclairés par le soleil envoyaient sur la surface de la mer. Ils présentaient une variété de couleurs resplendissantes qui surpassait encore celles de l’arc-en-ciel.

Nous pûmes contempler à loisir _Eddystower_, le plus beau phare de l’Europe, en vue duquel nous croisâmes pendant deux jours. La hauteur, la hardiesse et la solidité de sa construction sont vraiment étonnantes, mais plus étonnante encore est sa position sur un récif; éloigné de 4 milles de la côte, il paraît sortir de la mer.

Nous passâmes souvent si près de la côte de _Cornouailles_, que nous pouvions examiner de près chaque village, et distinguer même les hommes dans les rues et dans les champs: le pays est accidenté, fertile, et paraît bien cultivé.

Tout le temps que nous restâmes dans la Manche, la température fut froide et rude; le thermomètre monta rarement à plus de 15 degrés[9].

Enfin, le _24 juillet_, nous arrivâmes à l’extrémité du détroit, et nous entrâmes en pleine mer. Le vent était assez bon; mais le 2 août, à la hauteur de Gibraltar, nous eûmes un calme plat qui dura vingt-quatre heures. Le capitaine jeta dans l’eau des morceaux de faïence blanche et de grands os, pour nous faire remarquer la belle couleur verte que prennent ces objets quand ils descendent lentement au fond de la mer; naturellement on ne peut constater ce phénomène que par un calme complet.

Le soir nous vîmes dans la mer beaucoup de mollusques phosphorescents, qui avaient l’air d’étoiles flottantes grosses comme le poing; le jour nous en voyions aussi beaucoup sous l’eau. D’un rouge foncé, ils ressemblaient pour la forme à un champignon: quelques-uns avaient la tige très-épaisse et un peu échancrée dans le bas; d’autres, au contraire, avaient au lieu de tige de nombreux filaments.

_4 août._ Cette journée fut la première qui s’annonçât avec la chaleur du Midi, mais il ne lui manqua pas moins, comme aux jours qui lui succédèrent, ce ciel pur et bleu foncé, qui forme au-dessus de la Méditerranée une voûte si belle. Cependant nous fûmes un peu dédommagés par les levers et les couchers du soleil, qui étaient souvent accompagnés des réunions de nuages les plus extraordinaires et des teintes les plus variées.

Arrivés à la hauteur du Maroc, nous eûmes le bonheur de voir une grande quantité de bonitons. Tout l’équipage se mit aussitôt en mouvement, et de tous côtés on jeta des hameçons à la mer: malheureusement un seul se laissa prendre à nos amorces; il mordit, et sa confiance nous procura un plat frais, avantage dont nous étions privés depuis si longtemps.

Le _5 août_ nous revîmes la terre, que nous avions perdue de vue depuis douze jours: nous aperçûmes au lever du soleil la petite île de Porto-Santo, assemblage de montagnes pointues, dont la forme atteste l’origine volcanique. A quelques milles de cette petite île s’élève, comme un avant-poste, le beau rocher _Falcon_.

Le même jour nous passâmes devant _Madère_ (à 20 milles de Porto-Santo), mais malheureusement à une telle distance, que nous découvrîmes à peine la grande chaîne de montagnes dont l’île est traversée. Non loin de Madère se trouvent les îles montueuses de Deserta, qui font déjà partie de l’Afrique.

Nous rencontrâmes près de ces îles un vaisseau qui allait sous le vent, à courtes voiles, d’où notre capitaine conclut que c’était un croiseur à la piste des pirates.

Le _6 août_ nous vîmes pour la première fois des poissons volants; mais ils étaient si loin de nous qu’on pouvait à peine les distinguer.

Le _7 août_ nous amena dans le voisinage des îles _Canaries_; mais par malheur elles étaient enveloppées d’un brouillard si épais qu’elles restèrent invisibles pour nous.

Nous commencions à être poussés par les vents alizés qui soufflent de l’est et que tous les marins désirent. Dans la nuit du _9_ au _10 août_, nous entrâmes dans les tropiques[10]. Nous nous attendions de jour en jour à avoir une chaleur plus forte et un ciel plus pur: nous n’eûmes ni l’un ni l’autre. L’atmosphère était sombre et brumeuse, et le ciel au moins aussi nuageux qu’il l’est dans notre froid pays un jour de novembre. Tous les soirs, les nuages s’amoncelaient au-dessus de nos têtes en couches si épaisses que nous nous attendions toujours à les voir éclater; ce n’était ordinairement qu’à minuit que le ciel s’éclaircissait et nous laissait admirer les belles et brillantes constellations du Sud.

Le capitaine nous dit qu’il faisait le voyage du Brésil pour la quatorzième fois, qu’il avait toujours trouvé la chaleur très-supportable, et qu’il n’avait jamais vu le ciel autrement que couvert du manteau le plus sombre. Cela tient aux exhalaisons humides et malsaines de la côte de Guinée, dont la mauvaise influence se fait sentir à d’énormes distances, car nous en étions au moins à 300 milles.

Dans les tropiques, le passage du jour à la nuit est déjà très-rapide; trente-cinq ou quarante minutes après le coucher du soleil, il règne une profonde obscurité. La différence entre la longueur du jour et de la nuit diminue de plus en plus à mesure qu’on approche de la ligne. Sous la ligne même, le jour et la nuit sont d’égale durée.

Le _14_ et le _15 août_, nous naviguâmes parallèlement aux îles du cap Vert. Nous en étions à peine éloignés de 20 milles, mais l’atmosphère était trop sombre pour nous permettre de les apercevoir.

Nous fûmes, dès ce moment, souvent distraits par la vue de petites bandes de poissons volants; ils s’élevaient quelquefois si près du pont que nous pouvions les considérer tout à notre aise. Ils ont à peu près la grosseur et la couleur des harengs; mais leurs nageoires latérales sont plus longues et plus larges, et ils peuvent les ouvrir et les fermer comme de petites ailes. Ils s’élèvent de trois à quatre mètres au-dessus de l’eau, et font souvent en volant un trajet de trente mètres environ, puis ils plongent sous l’eau pour reparaître quelque temps après; c’est surtout lorsqu’ils sont poursuivis par des bonitons ou d’autres ennemis, qu’on leur voit prendre leur vol. A une certaine distance du vaisseau, on serait tenté de les prendre pour de gracieux habitants de l’air. Nous vîmes très-souvent des bonitons s’élancer contre les poissons ailés au moment où ils allaient s’élever au-dessus de l’eau; mais alors on apercevait rarement autre chose que leur tête.

Il est très-difficile d’attraper un de ces poissons volants, car ils ne se laissent prendre ni dans les filets ni à la ligne; quelquefois seulement, pendant la nuit, le vent en pousse quelques-uns sur le pont ou dans les porte-haubans[11], où on les trouve morts le lendemain matin, parce que dans les endroits secs ils n’ont pas la force de s’enlever. C’est ainsi que je pus avoir quelques individus.

Aujourd’hui _15 août_, nous eûmes un spectacle très-intéressant: nous nous trouvâmes juste à midi au zénith du soleil, dont les rayons tombaient si perpendiculairement qu’aucun objet ne donnait la moindre ombre. Nous mîmes au soleil des livres, des chaises, nous nous y plaçâmes nous-mêmes, et nous prîmes infiniment de plaisir à considérer cet effet extraordinaire. Grâces soit rendues à l’heureux hasard qui nous conduisit au bon moment au bon endroit! si nous nous étions trouvés à la même heure un degré plus près ou un degré plus loin, nous n’aurions rien vu de pareil. Notre position était 14 degrés, 6 minutes de latitude (un degré a soixante minutes, et la minute égale juste un mille marin). Il nous fallut renoncer à faire usage du sextant[12], jusqu’à ce que nous nous fussions éloignés de quelques degrés du zénith.

_17 août._ Des bandes entières de _sauteurs_ (poissons de 1 mètre à 4^{m},50 de long, de l’espèce du dauphin) tournaient autour du vaisseau. On se hâta de préparer un harpon, et on envoya un matelot sur le beaupré pour en harponner un, mais, soit qu’il n’eût pas de bonheur, soit qu’il ne fût pas habitué à se servir du harpon, il manqua son coup. Ce qu’il y eut d’extraordinaire, ce fut que les sauteurs disparurent comme par un coup de baguette et ne se rencontrèrent plus de plusieurs jours: on eût dit qu’ils s’étaient donné le mot les uns aux autres, et qu’ils s’étaient prévenus du danger qui les menaçait.

Nous vîmes plus souvent un autre habitant de la mer, le beau mollusque _physolide_, appelé en termes de marine _voilier portugais_. Il vient nager à la surface de la mer avec sa longue crête, qu’il peut lever ou baisser à volonté, comme une véritable voile. J’aurais bien voulu avoir un de ces mollusques; mais on ne pouvait les prendre qu’avec un filet, et non-seulement je n’en avais pas, mais je n’avais ni fil ni navette pour m’en faire un sur-le-champ. Heureusement la nécessité rend ingénieux: je me fis une navette avec un morceau de bois, je tournai autour un fil grossier, et au bout de quelques heures j’avais un filet. Bientôt aussi un physolide était pris et placé dans un vase plein d’eau de mer: le corps de ce petit animal a environ dix-huit centimètres de longueur et cinq de hauteur; la crête s’étend sur toute la longueur du dos. Au milieu, à l’endroit où elle est le plus haute, elle a près de quatre centimètres. La crête et le corps sont transparents et ont une légère teinte rose. Au-dessous du corps, qui est violet, se trouvent attachés beaucoup de filaments ou de bras de la même couleur.

Je pendis mon physolide en dehors du vaisseau, à l’arrière, pour le faire sécher. Quelques-uns des filaments descendaient jusqu’à la mer, c’est-à-dire qu’ils avaient une longueur de plus de trois mètres et demi; mais la plupart se détachèrent. La crête resta dressée jusqu’à la mort et le corps parfaitement étendu; mais la belle teinte rose se changea en blanc.

_18 août._ Aujourd’hui nous eûmes un violent orage qui rafraîchit l’air et nous fit beaucoup de plaisir. Au onzième degré de latitude septentrionale, comme entre le deuxième et le cinquième, il y a de fréquents changements dans l’air et dans la température. Ainsi, le matin du 20, il s’éleva un vent violent qui souleva des vagues hautes comme des maisons, et dura jusqu’au soir, où il fut suivi d’une pluie tropicale, que l’on appellerait chez nous une pluie torrentielle. Le pont fut en un instant changé en un lac; à cette pluie succéda un calme si absolu que le gouvernail même n’avait plus d’action.

Cette pluie me coûta une nuit; car, lorsque je voulus prendre possession de ma coje, je trouvai toute la literie traversée, et il me fallut chercher un refuge sur un banc de bois.

Le _27 août_ nous sortîmes de ces latitudes si funestes pour nous, et nous fûmes poussés dès lors par le vent alizé du sud-ouest, qui nous fit avancer avec rapidité.

Nous étions très-près de la ligne, et nous aurions désiré, comme d’autres passagers, voir les constellations si vantées du Sud.

J’avais surtout beaucoup entendu parler de la _Croix du Sud_. Comme je ne pouvais la distinguer moi-même au milieu des étoiles, je priai notre capitaine de me la montrer. Il prétendait n’en avoir jamais entendu parler, et le premier pilote nous en dit autant; le second pilote seulement crut qu’elle ne lui était pas tout à fait inconnue. Avec son aide nous trouvâmes, à la vérité, dans le firmament, quatre étoiles qui formaient à peu près une croix légèrement penchée; mais elles n’avaient rien de particulier et nous laissèrent assez froids. En revanche, nous en vîmes de magnifiques: Orion, Jupiter et Vénus; cette dernière brillait d’un si vif éclat que sa lumière traçait sur les flots un beau sillon argenté.

Je ne remarquai pas non plus les nombreuses et grandes étoiles filantes que l’on m’avait annoncées. Il en tombait plus, il est vrai, que dans les pays froids, mais cela n’arrivait pas encore bien souvent; et, pour ce qui est de leur grosseur, je n’en vis qu’une plus remarquable que les nôtres: elle paraissait avoir trois fois la grosseur d’une étoile ordinaire.

Depuis quelques jours nous remarquions aussi les _petits nuages de Magellan et du Cap_, et ce qu’on appelle le _nuage noir_. Les premiers sont brillants, et, comme la voie lactée, ils sont formés par un nombre infini de petites étoiles qu’on ne peut pas distinguer à l’œil nu; le dernier paraît noir, parce que, à cet endroit du firmament, il n’y a, dit-on, aucune étoile.

Tous ces signes attirèrent notre attention sur le moment le plus intéressant du voyage, le passage de la ligne.

Le _29 août_, à 10 heures du soir, nous saluâmes l’hémisphère du Sud! Un sentiment d’orgueil s’empara presque de tout le monde, surtout des personnes qui passaient la ligne pour la première fois. Nous nous secouâmes chaleureusement les mains et nous nous félicitâmes comme si nous avions fait un acte héroïque. Un des passagers avait apporté pour cette cérémonie quelques bouteilles de champagne. Les bouchons sautèrent gaiement en l’air, et un toast joyeux fut porté au nouvel hémisphère.

Parmi les gens de l’équipage il n’y eut aucune cérémonie; l’usage n’en est resté que sur un petit nombre de vaisseaux, à cause du désordre et de l’ivresse qu’amenaient presque toujours ces sortes de fêtes. Nos matelots ne voulurent pas cependant faire entièrement grâce à notre mousse, qui passait la ligne pour la première fois, et il fut baptisé rudement avec quelques seaux d’eau.

Longtemps déjà avant d’arriver à la ligne, nous parlions, entre passagers, de tous les maux et de toutes les souffrances que nous aurions à supporter sous l’équateur. Chacun avait lu ou entendu raconter quelque chose d’effrayant, et le communiquait aux autres. L’un s’attendait à des douleurs de tête ou à des crampes d’estomac; un second voyait les matelots tomber de lassitude; un troisième craignait une chaleur accablante, qui non-seulement ferait fondre le goudron[13], mais dessécherait entièrement le vaisseau, au point qu’on ne pourrait empêcher l’embrasement qu’en arrosant continuellement; un quatrième voyait, de son côté, toutes les provisions se gâter, et nous tous près de mourir de faim.