Voyage d'une femme autour du monde
Part 1
VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9
VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE
PAR
M^{ME} IDA PFEIFFER
Membre honoraire des Sociétés de géographie de Paris et de Berlin et des Sociétés de zoologie de Berlin et d’Amsterdam
TRADUIT DE L’ALLEMAND
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR W. DE SUCKAU
PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie} RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
1858
NOTICE
SUR MADAME IDA PFEIFFER
NÉE REYER[1].
Mme Ida Pfeiffer est, à coup sûr, la plus étonnante et la plus intrépide voyageuse qui ait jamais existé. Née en 1795 à Vienne (Autriche), elle se maria vers 1820 et passa dans cette ville la plus grande partie de sa vie, livrée aux soins domestiques et à l’éducation de ses deux fils; mais elle était possédée d’une violente passion de voyager qui, dans son esprit, se confondait avec la noble ambition d’ajouter quelque chose par ses efforts personnels à la somme des connaissances humaines.
Dans un âge où le repos devient une nécessité, Mme Ida Pfeiffer a quitté ses foyers pour parcourir le monde. Si l’on trouve chez elle tous les traits caractéristiques de la ménagère allemande, ces qualités pâlissent devant l’éclat de hautes qualités beaucoup plus rares chez ses compatriotes, une curiosité ardente, un courage inébranlable, un sang-froid intrépide et une volonté de fer. Quand Mme Pfeiffer a dit: «J’irai là, je verrai telle chose,» les rochers ont beau dresser leurs pics, les précipices ouvrir leurs gouffres béants, rien, pas même la menace d’une mort presque certaine, ne la fait reculer, et, grâce à sa persévérance inouïe et à son étoile, elle sait toujours se frayer un chemin pour parvenir à son but!
Dès l’âge le plus tendre, nous dit M. Depping, Mme Pfeiffer a été piquée de la tarentule. Enfant, elle s’échappait, pour voir les chaises de poste; elle enviait le sort du postillon et le suivait des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu dans un nuage de poussière. L’horizon de la jeune fille s’agrandit bientôt, car les relations de voyages qu’elle lisait, ou plutôt qu’elle dévorait, lui avaient montré l’Océan, des vaisseaux flottants, et le monde dont ils faisaient le tour. La vue des montagnes qui se perdaient dans le lointain lui arrachait des larmes; c’est elle qui le dit dans la préface d’un de ses ouvrages. Femme, son plus grand bonheur était d’accompagner son mari dans de longues excursions. Restée seule après la mort de M. Pfeiffer et l’établissement de ses enfants, elle n’eut plus d’autre pensée que de transformer en réalité les rêves de toute sa vie. Elle pouvait disposer d’une petite somme, fruit de vingt années d’économie, et nous la voyons, en 1842, à l’âge de quarante-sept ans, commencer le cours de ses longs voyages.
«Née à la fin du dernier siècle, dit-elle, je pouvais voyager _seule_.»
Elle partit pour la Terre-Sainte dans un véritable ravissement. Sans guide, elle traversa les deux Turquies, la Palestine et l’Égypte[2]. «Et voyez, ajoute-t-elle: j’en suis revenue.»
Mais ce ne fut pas pour longtemps. Des plages brûlantes de la Syrie, elle passa par une transition assez brusque dans les régions glacées du Nord, visita la Suède, la Norvége, la Laponie et même l’Islande, pays sur lesquels elle a publié de curieux détails[3].
«Les voyages en Islande, dit Mme Pfeiffer, sont beaucoup plus pénibles qu’en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la Syrie que ces affreux ouragans accompagnés de vent et de pluie, que l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glaçait cette île.»
Mais ces deux excursions au nord et au midi n’étaient que des parties de plaisir, comparées au long voyage que Mme Pfeiffer allait entreprendre. Petite de taille, mais douée d’une complexion robuste, d’une force morale à toute épreuve, elle quitta Vienne le 1^{er} mai 1846 pour faire son premier voyage autour du monde.
Partie de Hambourg sur un navire danois qui se rendait directement au Brésil, elle aborde à Rio-de-Janeiro, dont elle décrit la rade sans pareille; puis elle franchit le cap Horn, touche à Valparaiso, et fait voile vers Canton en relâchant à Taïti. La Chine n’est pour elle qu’une étape sur la route de Ceylan, de Madras, de Calcutta; mais le luxe et les mœurs de l’Angleterre, qu’elle retrouve dans ces cités opulentes, ont peu de séductions pour Mme Pfeiffer. Elle s’embarque sur un bateau à vapeur qui la conduit par le Gange à Bénarès, l’Athènes de l’Inde, d’où elle gagne Delhi, l’ancienne capitale de l’empire mongol. De là, une charrette à bœufs la conduit à Bombay, sur les côtes de la mer d’Arabie, qui forme le golfe Persique. Mme Pfeiffer, bien entendu, pénétrera dans le golfe, remontera le Tigre, et visitera Bagdad, la ville des califes; une mule se chargera de la transporter de Bagdad à Mossoul, au milieu des ruines de l’ancienne Ninive.
De Mossoul à Tauris, la seconde ville de Perse, il n’y a qu’un pas, trois ou quatre cents lieues. Mme Pfeiffer fut reçue très-gracieusement à Tauris, par le vice-roi, héritier du trône de Perse; mais il n’en fut pas de même aux frontières de l’empire russe, où elle se réjouissait de retrouver une terre civilisée. Elle avait compté sans les bureaux de douanes, sans les stations de poste, sans les formalités infinies du passe-port. Aussi s’écrie-t-elle dans son désespoir:
«Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, j’ai traversé paisiblement vos contrées. Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles sur cette terre chrétienne?»
Quoi qu’il en soit, Mme Pfeiffer entrait saine et sauve à Vienne, dans le cours de 1848. L’intéressant récit de ses aventures parut deux ans plus tard[4].
Mais il restait encore à Mme Pfeiffer bien des contrées à voir, sans parler de l’Afrique intérieure, où, faute d’argent, elle dut renoncer à pénétrer.
Elle se remit en route avec une somme de deux mille cinq cents francs que lui avait accordée le gouvernement autrichien à titre de récompense. Partie de Londres en 1851 (au mois de mai), elle s’aventura seule à pied au centre de Bornéo, visita Java et Sumatra, passa quelque temps au milieu de la tribu cannibale des Battaks, et trouva, aux îles Moluques, un passage gratuit pour la Californie. Elle ne tarda pas à fuir cet abominable pays de l’or, comme elle dit, et alla débarquer au Pérou. Là, naturellement attirée par la chaîne des Andes, elle fit l’ascension des pics toujours neigeux du Chimborazo et du Cotopaxi. Quelques mois après, elle parcourait à loisir les principaux États de l’Union américaine, et débarquait à Londres vers la fin de 1854. C’est de la relation de ce second voyage, publiée à Vienne en 1856, que nous avons donné la traduction sous le titre: Mon second voyage autour du monde (_Meine zweite Weltreise_).
En 1856, au mois de juillet, Mme Ida Pfeiffer a visité Paris, où la Société de géographie l’a reçue parmi ses membres et lui a décerné une médaille d’honneur. C’était un nouveau stimulant pour l’infatigable voyageuse, qui devait entreprendre la plus dangereuse de ses expéditions, doubler encore une fois le Cap et visiter l’île de Madagascar, où on lui avait cependant dit qu’il régnait des fièvres mortelles.
Il n’a fallu rien moins que le bruit d’une expédition du gouvernement français contre l’île de Madagascar et les plus pressantes supplications des membres de la Société de géographie de Paris (MM. Alfred Maury et V. A. Malte-Brun), qu’elle fréquentait pendant son séjour dans cette ville, pour la faire renoncer à son voyage à Madagascar.
Mme Ida Pfeiffer, après avoir quitté Paris dans les premiers jours du mois d’août, se rendit d’abord à Londres, où elle fut présentée à la Société royale de géographie. De Londres elle s’embarqua pour la Hollande, où elle ne resta que peu de jours. Le 31 août, elle quittait Rotterdam sur le bateau _Zalt_ _Bommel_, qui faisait route pour Java. C’est ici que s’arrêtent nos dernières nouvelles sur cette célèbre voyageuse.
Le récit des voyages de Mme Pfeiffer est empreint des nobles sentiments qui distinguent cette femme honorable à tous égards. Son style est simple et naturel. Elle raconte sans emphase ce qu’elle a vu, et, loin d’imiter beaucoup de voyageurs qui laissent le champ libre à leur imagination trop brillante, elle ne prend pour guide que la vérité, et retrace fidèlement ses impressions sans jamais charger les couleurs de ses tableaux. Aussi les suffrages du monde savant et lettré ne lui ont-ils pas manqué, et nous citerons comme l’un des plus précieux la lettre suivante de M. Alexandre de Humboldt:
Je prie ardemment tous ceux qui, en différentes régions de la terre, ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la bienveillance pour mes travaux, d’accueillir avec un vif intérêt et d’aider de leurs conseils le porteur de ces lignes,
MADAME IDA PFEIFFER,
célèbre non-seulement par la noble et courageuse confiance qui l’a conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois autour du globe, mais surtout par l’aimable simplicité et la modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la délicatesse de ses sentiments. Jouissant de la confiance et de l’amitié de cette dame respectable, j’admire et je blâme à la fois cette force de caractère qu’elle a déployée partout où l’appelle, je devrais dire où l’entraîne son invincible goût d’exploration de la nature et des mœurs dans les différentes races humaines. Voyageur le plus chargé d’années, j’ai désiré donner à Mme Ida Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime.
Potsdam, au château de la ville, le 8 juin 1856.
_Signé_: ALEXANDRE DE HUMBOLDT.
A ces paroles si bien senties du doyen des savants de l’Europe, nous ajouterons seulement quelques lignes d’une lettre adressée par Mme Pfeiffer à un de ses amis. Elles serviront à rectifier l’idée qu’on s’est faite à tort de son caractère viril:
«Je souris, dit-elle, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que par mes voyages, s’imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu’à une femme. Combien ils me jugent mal! Vous qui me connaissez, vous savez bien que ceux qui s’attendent à me voir avec six pieds de haut, des manières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui n’ont jamais mis le pied hors de leur village!»
Tous ceux qui ont eu l’avantage de voir Mme Pfeiffer confirmeront le témoignage qu’elle se rend à elle-même; ceux qui ne la connaissent point se convaincront qu’elle a dit vrai, en lisant ses voyages. Malgré ses fortes études et son caractère héroïque, Mme Pfeiffer a conservé toutes les qualités aimables et gracieuses de son sexe, et ses récits et les réflexions qui les accompagnent sont empreints de toutes les délicatesses d’une âme douce et bonne.
C’est le perpétuel contraste d’une femme bien élevée avec les situations les plus difficiles et les scènes les plus étranges de la vie sauvage, qui a si vivement intéressé le monde entier à la vie aventureuse de Mme Pfeiffer. La publication de ses premiers voyages lui a fait obtenir plus tard le libre passage sur les navires de plusieurs compagnies, et partout elle a trouvé le plus généreux accueil et excité la plus vive sympathie.
Les ouvrages de Mme Pfeiffer sont déjà traduits en anglais depuis plusieurs années, et la traduction que nous donnons aujourd’hui de ses voyages autour du monde ne sera pas, nous l’espérons, moins bien accueillie en France, que la traduction anglaise ne l’a été chez nos voisins.
DISTANCES DES VOYAGES PAR EAU.
Milles marins. De Hambourg à Rio-de-Janeiro 8500 De Rio-de-Janeiro à Santos 400 De Santos à Valparaiso 6500 De Valparaiso à Taïti 5000 De Taïti à Macao 5060 De Macao à Hong-Kong 60 De Hong-Kong à Canton 90 De Hong-Kong à Singapore 1100 De Singapore à Ceylan 1500 De Ceylan à Calcutta 1200 De Calcutta à Bénarès (sur le Gange) 1085 De Bombay à Mascate 848 De Mascate à Bouchire 567 De Bouchire jusqu’à l’embouchure du Tigre 130 De l’embouchure du Tigre jusqu’à Bagdad (sur le Tigre) 590 De Redutkalé, le long de la côte, jusqu’à Odessa 860 D’Odessa à Constantinople 370 De Constantinople à Trieste 1150
DISTANCES DES VOYAGES PAR TERRE.
Milles anglais[5]. De Pointe-de-Galle à Colombo 72 De Colombo à Kandy 72 De Bénarès à Allahabad 76 De Allahabad à Agra 300 De Agra à Delhi 122 De Delhi à Kottah 330 De Kottah à Indor 180 De Kottah à Aurang-Abad 240 De Aurang-Abad à Panwell 248 De Bagdad à Babylone 60 De Bagdad à Mossoul 300 De Mossoul à Sauh-Bedak 120 De Sauh-Bedak à Tauris 140 De Tauris à Tiflis 376 De Tiflis à Marand 156
A
MA CHÈRE COUSINE
ANTONIE DE REYER
NÉE EDELMANN
ET A
M. J. G. SCHWARZ
CONSUL DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE, ETC., ETC.
TÉMOIGNAGE
DE MON AMITIÉ ET DE MA HAUTE ESTIME
IDA PFEIFFER
AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR.
C’est bien à tort que dans plusieurs journaux et plusieurs écrits on m’a donné le nom de _touriste_; car, si on prend ce nom dans son acception ordinaire, je suis loin de le mériter. D’une part, il me manque l’esprit et le talent nécessaires pour écrire d’une manière amusante, et d’autre part mes connaissances ne sont pas assez étendues pour que je puisse exprimer mes opinions d’une manière compétente sur tous les pays que j’ai visités.
Je ne sais que raconter sans art et sans ornement ce qui m’est arrivé, ce que j’ai vu; et, quand je veux porter un jugement, je ne puis le faire que du simple point de vue de mes appréciations personnelles.
Il est peut-être des personnes qui croient que la vanité seule m’a poussée à entreprendre un aussi long voyage. Je n’ai rien à leur répondre: je les engagerai seulement à faire ce que j’ai fait; elles se convaincront alors que, pour s’exposer de gaieté de cœur à de telles privations et à de tels dangers, il faut être animé d’une véritable passion pour les voyages et avoir un désir invincible de s’instruire et d’explorer des pays jusqu’ici peu connus.
De même que le peintre tient à reproduire une image, et le poëte à rendre ses pensées, de même je tiens à voir le monde. Si les voyages ont été le rêve de ma jeunesse, le souvenir de ce que j’ai vu fera le charme de ma vieillesse.
Le public ayant accueilli avec bonté et bienveillance mon _Voyage dans la Terre-Sainte_, ainsi que mon _Voyage en Islande et dans la Scandinavie_, cette faveur m’a inspiré le courage de lui présenter aujourd’hui la relation d’un voyage de plus long cours.
Je serai heureuse si le récit de mes aventures peut causer à mes honorables lecteurs seulement une faible partie du plaisir infini qu’elles m’ont fait éprouver.
Vienne, le 16 mars 1856.
VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE.
CHAPITRE PREMIER.
Je quitte Vienne.--Séjour à Hambourg.--Bateaux à vapeur et vaisseaux à voiles.--Départ.--Cuxhaven.--La Manche.--Les poissons volants.--La physolide.--Constellations.--Passage de la ligne.--Les Vamperos.--Forte brise et tempête.--Le cap Frio.--Entrée dans le port de Rio-de-Janeiro.
Le 1^{er} mai 1846 je quittai Vienne, et, après quelques excursions à Prague, à Dresde et à Leipzig, j’allai à _Hambourg_ avec l’intention de m’y embarquer pour le Brésil. A Prague j’eus le bonheur de rencontrer le comte Berchthold, qui m’avait accompagnée dans une partie de mes voyages en Orient. Il me témoigna le désir de faire avec moi le voyage du Brésil. Je lui promis de l’attendre à Hambourg.
Je fis une seconde rencontre intéressante sur le bateau à vapeur, entre Prague et Dresde, celle de la veuve du professeur Mikan, qui en 1817, à l’occasion du mariage de la princesse d’Autriche Léopoldine avec dom Pedro I^{er}, avait suivi son mari au Brésil, et avait fait plus tard un voyage scientifique avec lui dans l’intérieur du pays.
J’avais déjà souvent entendu parler de cette dame, qui était alors assez âgée, et grande fut ma joie de faire sa connaissance. Avec une amabilité pleine de grâce, elle me communiqua les observations qu’elle avait faites, et me donna pour mon voyage des conseils dont j’appréciai plus tard l’utilité.
Le 12 mai j’arrivai à Hambourg, et le 13 j’aurais eu l’occasion de m’embarquer sur un brick magnifique et très-fin voilier, qui de plus s’appelait _Ida_ comme moi. Mon cœur se serra quand je vis partir ce beau bâtiment; j’étais obligée de rester, puisque j’avais promis à mon compagnon de voyage de l’attendre. Semaines sur semaines se passèrent, et la présence seule de mes parents put abréger pour moi le temps de l’attente. Enfin au milieu de juin le comte de Berchthold arriva, et bientôt après nous trouvâmes un vaisseau, un brick danois appelé _Caroline_, et commandé par le capitaine Bock, qui mettait à la voile pour Rio-de-Janeiro.
J’avais devant moi une longue traversée, qui ne pouvait durer moins de deux mois et qui peut-être en prendrait trois ou quatre. Heureusement j’avais déjà fait dans mes précédents voyages des traversées assez longues sur des bâtiments à voiles, et j’étais familiarisée avec leur organisation, qui diffère entièrement de celle des bateaux à vapeur.
Sur un bateau à vapeur, on rencontre à la fois le luxe et la commodité; le trajet se fait rapidement par tous les temps, et le voyageur trouve une nourriture fraîche et excellente, une large cajute et une société agréable.
Il en est tout autrement sur les vaisseaux à voiles, qui, à l’exception des grands bâtiments de transport des Indes orientales, sont rarement disposés pour recevoir des voyageurs. On regarde les marchandises comme la chose principale, et les passagers ne sont qu’un accessoire embarrassant qui augmente le personnel du navire; aussi a-t-on pour eux généralement peu d’égards. Le capitaine est le seul qui s’intéresse à eux, parce qu’il reçoit le tiers, et souvent même la moitié du prix du passage.
L’espace est d’ordinaire si restreint qu’on peut à peine se retourner dans les cabines, et que dans la _coje_, où l’on passe la nuit, on ne peut pas se tenir debout. En outre, le roulis du vaisseau à voiles est beaucoup plus fort que celui du bateau à vapeur. Quelques personnes trouvent que le tangage toujours régulier de ce dernier, et la mauvaise odeur de l’huile et du charbon, sont insupportables. Je ne suis pas de cet avis: sans doute c’est une chose désagréable; mais on peut s’y faire bien plus facilement qu’à tous les inconvénients d’un bateau à voiles.
Ici, tout est abandonné au bon plaisir du capitaine. Il est maître absolu et décide de tout. La nourriture dépend aussi de sa libéralité: elle n’est pas ordinairement tout à fait mauvaise; mais, lors même qu’elle est bonne, elle ne vaut jamais celle des bateaux à vapeur.
L’ordinaire se compose de thé, de café sans lait, de lard, de petit-salé, de soupes aux pois et aux choux, d’herbes, de pommes de terre, de boulettes de pâte durcies, de morue et de biscuit; c’est par exception qu’on a quelquefois du jambon, des œufs, du poisson, des crêpes ou des poulets maigres. Sur les petits navires, on ne fait cuire de pain que très-rarement.
Pour avoir une nourriture plus agréable, on fait bien, surtout dans un voyage de long cours, de se munir de quelques provisions particulières. Les plus convenables sont des tablettes de bouillon et du biscuit plus délicat, que l’on conserve dans des boîtes d’étain, pour les préserver de l’humidité et des fourmis. De plus, il sera bon d’emporter une certaine quantité d’œufs: seulement on est obligé, si l’on va dans le Sud, de les plonger dans de l’eau de chaux, ou de les emballer dans de la poudre de charbon; enfin, du riz, des pommes de terre, du sucre, du beurre, et tous les ingrédients nécessaires pour une soupe au vin et une salade de pommes de terre. La soupe au vin est très-fortifiante, et la salade aux pommes de terre très-rafraîchissante. J’engage fortement les personnes qui voyagent avec des enfants à prendre une chèvre avec elles.
Quant au vin, il ne faut pas oublier de demander au capitaine s’il est compris dans le prix du passage; sans cela, on serait obligé de le lui acheter très-cher.
Il faut se pourvoir aussi d’autres choses que de comestibles, et, avant tout, d’un matelas, d’un oreiller et de couvertures, car on ne trouve ordinairement qu’une coje vide. On peut acheter ces objets bon marché dans tous les ports de mer. On fait bien aussi d’avoir du linge de couleur; comme c’est un matelot qui est chargé du blanchissage, on conçoit sans peine que le linge ne soit pas toujours rendu en très-bon état.
Quand les matelots sont occupés à hisser les voiles, il faut prendre bien garde à soi pour ne pas être blessé par la chute d’un cordage.
Cependant tous ces désagréments ne sont encore rien: le moment le plus ennuyeux est celui où l’on touche au terme du voyage. Le vaisseau est comme une maîtresse pour le capitaine. En mer, il lui permet un négligé commode: mais il faut qu’il soit nettoyé et paré pour faire son entrée dans le port. Il ne doit paraître sur lui aucune trace du long trajet, de la tempête, de la chaleur brûlante du soleil. Alors commence un bruit de marteaux, de rabots et de scies, à ne plus s’entendre; on répare toutes les fentes, tous les éclats enlevés et toutes les avaries, et enfin on repeint tout le bâtiment à l’huile. Ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les coups de marteau qui résonnent continuellement quand on bouche les jours du pont et qu’on les remplit de goudron. C’est presque à ne pas y tenir.
Mais je n’insisterai pas là-dessus davantage. Ce que je viens de dire ne peut servir qu’à préparer ceux qui n’ont pas encore voyagé sur mer aux désagréments qu’ils auront à subir. Les personnes qui habitent les ports de mer, n’ont pas besoin de ces avertissements, car ce sont choses dont elles entendent parler tous les jours.
Il n’en est pas de même de nous autres, pauvres habitants de l’intérieur des terres; nous savons souvent à peine quel aspect a un voilier ou un vapeur, et bien moins encore comment on y vit. Je parle par expérience, et je ne sais que trop ce que j’ai souffert dans mon premier voyage, où n’étant prévenue de rien, je n’avais emporté qu’un peu de linge et quelques vêtements.