Voyage d'une femme autour du monde

Part 3

Chapter 33,780 wordsPublic domain

Pour ce qui me concernait, je m’étais réjouie longtemps d’avance des récits tragiques que je pourrais faire à mes chers lecteurs: je les voyais verser des larmes sur nos souffrances; il me semblait déjà que j’étais une demi-martyre. Hélas! je m’étais amèrement trompée. Nous restâmes tous bien portants; aucun des matelots ne tomba d’épuisement; le vaisseau ne brûla pas et les vivres ne se gâtèrent point: ils restèrent aussi mauvais qu’auparavant.

_3 septembre._ Du deuxième au huitième degré de latitude au sud de la ligne, les vents sont irréguliers et souvent très-violents. Nous venions précisément de passer le huitième degré, et cela sans apercevoir la terre, ce qui mit notre capitaine de la meilleure humeur du monde. Il nous déclara que, si la terre avait été visible, il nous aurait fallu reculer jusqu’à la ligne, à cause du courant qui est très-violent près du rivage; pour ne s’exposer à aucun danger, il faut s’en maintenir toujours à une certaine distance.

_7 septembre._ Entre le dixième et le vingtième degré, il règne encore des vents tout particuliers. On les appelle _vamperos_, et ils forcent le marin d’être toujours sur ses gardes, car ils fondent subitement sur vous et souvent avec une incroyable furie. Cette nuit, nous fûmes assaillis d’un de ces vents, mais heureusement ce ne fut pas un des plus violents. Au bout de quelques heures tout était fini; seulement la mer resta longtemps avant de s’apaiser.

Le _9_ et le _11 septembre_, nous eûmes encore à essuyer des bourrasques de peu de durée; mais les plus fortes arrivèrent le 12 et le 13 septembre. Le capitaine appela le premier coup de vent _une forte brise_; le second, il le porta déjà sur son _livre de loch_[14] comme un ouragan. La forte brise nous coûta une voile, l’ouragan nous en enleva deux. La mer fut constamment si houleuse que nous avions la plus grande peine à manger: d’une main on était obligé de tenir son assiette et de se cramponner à la table, tandis que de l’autre on portait à grand’peine les morceaux à sa bouche. Pendant la nuit, je fus obligée de m’envelopper, de m’empaqueter dans mon manteau et dans mes autres vêtements pour préserver mon corps des meurtrissures.

Le matin du 13, j’étais montée sur le pont avec le jour; le pilote me conduisit près du parapet, et m’invita à pencher la tête en dehors et à aspirer l’air: j’aspirai la plus délicieuse odeur de fleurs. Surprise, je regardai tout autour de moi, m’attendant à apercevoir la terre; mais elle était encore bien loin, et ce n’était que la tempête qui nous avait apporté ce délicieux parfum. Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est qu’il n’y avait pas la moindre trace de cette odeur dans l’intérieur du vaisseau.

La mer elle-même était couverte de nombreux cadavres de pauvres papillons et de phalènes que l’ouragan avait entraînés dans la mer. Sur un des câbles du vaisseau reposaient deux charmants petits oiseaux encore épuisés de leur longue course.

Pour nous, qui, pendant deux mois et demi, n’avions vu que le ciel et l’eau, tous ces phénomènes étaient très-intéressants, et nous soupirions ardemment après le cap Frio, dont nous n’étions plus bien loin. Mais l’horizon s’était couvert de brume, et le soleil n’avait pas la force de percer le voile de nuages qui le cachait à nos yeux. Nous comptions sur le lendemain; mais il éclata pendant la nuit une nouvelle tempête qui dura jusqu’à deux heures du matin. Le vaisseau dut se réfugier au loin en pleine mer, et nous nous trouvâmes encore heureux de regagner ce jour-là la longitude et la latitude que nous occupions la veille au soir.

Aujourd’hui encore, _14 septembre_, le soleil ne réussit que rarement à percer les sombres nuages; il fit si froid que le thermomètre ne montait qu’à 14 degrés. Dans l’après-midi nous eûmes le bonheur d’apercevoir les contours du cap Frio (éloigné de 60 milles de Rio-de-Janeiro), mais seulement pendant quelques heures, car une nouvelle tempête nous força à reprendre encore la haute mer.

Le _15 septembre_ la terre fut et resta continuellement cachée à nos regards; seulement quelques mouettes et quelques goëlands du cap Frio en trahissaient le voisinage, et nous procuraient quelques distractions. Ils nageaient tout contre les flancs du vaisseau, et dévoraient avidement tous les morceaux de viande et de pain que nous leur jetions. Les matelots se mirent à pêcher avec des hameçons et ils eurent le bonheur d’en prendre quelques-uns. Ils les placèrent sur le pont et je vis, à mon grand étonnement, qu’ils pouvaient à peine s’élever au-dessus du sol. Quand nous les touchions, ils se traînaient à grand’peine quelques pas plus loin, tandis que de la surface de l’eau ils s’élevaient avec une très-grande rapidité et pouvaient voler très-haut.

Un des passagers voulait en tuer un pour l’empailler; mais les matelots s’y opposèrent: dans leurs idées superstitieuses, la mort d’un oiseau tué à bord est suivie d’un calme plat de longue durée. Nous cédâmes à leur désir et nous rendîmes les oiseaux à leur double élément.

Ce fut pour nous une nouvelle preuve que la superstition est encore bien enracinée chez les marins. Dans la suite j’en eus beaucoup d’autres exemples. Ainsi un capitaine voyait avec peine qu’à bord les passagers jouassent aux cartes ou à d’autres jeux; un autre ne voulait pas qu’on écrivît le dimanche, etc. Pendant les calmes plats on jetait souvent à la mer des tonnes vides ou des morceaux de bois, sans doute en manière de sacrifice aux dieux des vents.

Le _16 septembre_, dès le matin, nous eûmes enfin le bonheur d’apercevoir les montagnes situées devant Rio-de-Janeiro; parmi elles nous découvrîmes aussitôt le _Pain de sucre_. A 2 heures de l’après-midi, nous entrâmes dans la baie et dans le port de Rio.

Tout à l’entrée de cette baie, on remarque plusieurs collines coniques, qui, enchaînées les unes aux autres à leur base, se détachent ensuite et s’élèvent isolément au-dessus de la mer, comme le _Pain de sucre_. Elles sont presque inaccessibles[15].

Ces _montagnes de mer_, comme je serais tentée de les appeler, présentent les points de vue les plus variés: à travers leurs déchirures on aperçoit tantôt des gorges magnifiques, tantôt une partie ravissante de la ville, tantôt encore la haute mer, et tantôt la baie. Dans la baie elle-même, à l’extrémité de laquelle se trouve la ville, s’élèvent des masses de rochers qui servent de base aux fortifications. Sur le sommet de quelques-unes des montagnes ou des collines sont situés des chapelles et des forts. Il faut passer tout près d’un des plus grands forts, celui de _Santa-Cruz_, pour se mettre en règle vis-à-vis des autorités.

A droite de ce fort s’étend la belle chaîne de montagnes du _Serados-Orgôas_, qui, avec d’autres collines ou montagnes, forme la ceinture d’une baie magnifique sur les bords de laquelle est assise la petite ville de _Praya-Grande_, ainsi que des villages et des hameaux isolés.

A l’extrémité de la baie principale s’étend Rio-de-Janeiro, entouré par une chaîne de montagnes de moyenne hauteur dans laquelle on remarque le _Corcovado_, qui a 650 mètres; derrière cette chaîne se dresse, du côté de la terre, la _montagne des Orgues_, ainsi nommée à cause de nombreuses pointes gigantesques rangées en ligne comme des tuyaux d’orgue; la plus haute de ces pointes a 1500 mètres.

Une partie de la ville est, comme nous l’avons remarqué plus haut, cachée par la _montagne du Télégraphe_ et par plusieurs collines sur lesquelles sont perchés, outre le télégraphe, un couvent de capucins et quelques autres habitations. On n’aperçoit de la ville que quelques pâtés de maisons, des places, le grand hôpital, les cloîtres _Sainte-Lucie_ et _Moro do Castella_, le couvent _Santo Bento_, la belle église _Santa Candelaria_ et quelques portions d’un aqueduc véritablement grandiose. Tout contre la mer s’étend le jardin public (_passeo publico_), qui se fait remarquer par ses beaux palmiers, ainsi que par une jolie galerie en pierre terminée par deux pavillons. A gauche, sur des hauteurs, s’élèvent des chapelles et des cloîtres isolés, tels que _Santa Gloria_, _Santa Theresia_, et autres, autour desquels viennent se grouper _Praya Flaminge_ et _Botafogo_, grands villages ornés de belles villas, de maisons élégantes et de riants jardins, qui vont se perdre dans le voisinage du Pain de sucre et terminent ce magnifique panorama. Si vous examinez encore les nombreux vaisseaux mouillés en partie dans les bassins de la ville, en partie dans les diverses baies; la richesse d’une végétation luxuriante; le caractère vraiment original de tout l’ensemble, vous aurez un tableau dont ma plume ne saurait décrire le charme.

Rarement on a le bonheur de jouir dès son arrivée d’un coup d’œil aussi beau et aussi vaste que celui qu’il me fut donné d’admirer: les brouillards, les nuages ou une atmosphère humide, cachent souvent diverses parties et détruisent par là le merveilleux effet de l’ensemble.

Dans ce cas, je conseillerais à toute personne qui veut rester quelque temps à Rio-de-Janeiro, d’aller en bateau jusqu’à Santa Cruz, par un jour clair, pour se procurer ce magnifique spectacle.

Il commençait presque à faire nuit quand nous arrivâmes à l’ancrage. Il nous avait fallu d’abord nous arrêter à Santa Cruz et répondre aux questions des autorités, puis attendre la visite de l’officier chargé de recevoir les passe-ports et les lettres cachetées, puis celle du médecin qui vint s’assurer que nous n’apportions pas la peste ou la fièvre jaune; enfin arriva un second officier auquel on remit les caisses et les paquets, et qui nous assigna la place où nous devions jeter l’ancre.

Comme il était trop tard pour nous débarquer, le capitaine alla seul à terre. Nous autres nous restâmes sur le pont et nous contemplâmes longtemps encore le superbe panorama jusqu’à ce que la nuit couvrît de ses ombres épaisses et la mer et la terre.

Nous allâmes tous gaiement nous coucher: nous avions atteint, sans trop de traverses, le but si ardemment désiré de notre long voyage. Seulement une cruelle nouvelle attendait la femme du tailleur. Le bon capitaine la lui laissait encore ignorer, pour qu’elle pût goûter tranquillement le repos de la nuit. Quand le tailleur avait été positivement informé que sa femme était en route pour le rejoindre, il était parti avec une négresse, sans rien laisser que des dettes.

La pauvre femme avait abandonné une position assurée (elle était blanchisseuse de dentelles et de robes); elle avait sacrifié ses économies pour payer le voyage, et maintenant elle se trouvait sans secours dans un pays étranger[16].

* * * * *

De Hambourg à Rio-de-Janeiro il y a environ 7500 milles marins.

CHAPITRE II.

Arrivée à Rio-de-Janeiro.--Description de la ville.--Les noirs et leurs rapports avec les blancs.--Arts et sciences.--Fêtes religieuses.--Baptême de la princesse impériale.--Fêtes dans les casernes.--Climat et végétation.--Mœurs et coutumes.--Quelques mots aux émigrants.--Renseignements statistiques sur le Brésil.

Je restai plus de deux mois à Rio-de-Janeiro; mais dans ces deux mois je ne comprends pas le temps consacré par moi à des excursions plus ou moins longues dans l’intérieur du pays. Comme je ne veux pas fatiguer mes lecteurs par des récits détaillés de tous les accidents insignifiants de chaque jour, je me bornerai à leur donner un aperçu général des principales curiosités de la ville, des mœurs et coutumes de ses habitants, en un mot de tout ce que j’ai eu l’occasion de voir pendant mon séjour. Ce n’est qu’après avoir raconté mes excursions sous forme d’appendice que je reprendrai la suite de mon journal.

Ce fut le 17 septembre au matin, qu’après deux mois et demi environ de traversée, je remis le pied sur la terre ferme. Le capitaine nous accompagna lui-même, après avoir bien recommandé à chacun en particulier de ne pas chercher à faire rien entrer par contrebande, et surtout pas de lettres cachetées. Nulle part, nous disait-il, les douaniers n’étaient aussi rigoureux ni les amendes aussi fortes.

Quand nous aperçûmes le vaisseau de garde, nous eûmes presque peur, et nous pensions qu’on allait nous fouiller de la tête aux pieds. Le capitaine ayant demandé la permission d’aller avec nous à terre, on la lui accorda aussitôt, et tout fut fini par là. Tant que nous restâmes sur le vaisseau, et que nous ne fîmes qu’aller à la ville et revenir, nous ne fûmes jamais soumis à aucune visite: seulement, lorsque nous prenions avec nous des caisses et des coffres, il nous fallait aller à la douane, où la visite est très-rigoureuse et où les droits sur les marchandises, livres ou autres objets, sont très-élevés.

Nous descendîmes sur la _praya dos Mineiros_, place sale, dégoûtante, peuplée de quelques noirs aussi sales et aussi dégoûtants, qui s’étaient accroupis sur le sol, et vendaient des fruits et des friandises dont ils faisaient l’éloge à grands cris. De là nous allâmes directement dans la Grand’rue (_rua Dircita_), qui n’a d’autre beauté que sa largeur. Elle contient plusieurs monuments publics, entre autres, la douane, la poste, la Bourse, le corps de garde, qui n’offrent rien de particulier, et on ne les remarquerait même pas sans la foule qui stationne toujours à la porte.

Au bout de cette rue se trouve le palais de l’empereur, grande construction fort ordinaire, sans aucune prétention de goût ni d’architecture. La place, qui s’étend devant le palais (_largo do Paco_), décorée d’une fontaine fort simple, est très-sale et sert la nuit de dortoir à beaucoup de pauvres et à des nègres libres, qui le matin font sans gêne leur toilette devant tout le monde. Une partie du terrain est entourée de murs et sert de marché au poisson, aux fruits, aux légumes et à la volaille.

Parmi les autres rues, les plus remarquables sont la _rua Misericorda_ et la _rua Ouvidor_. C’est dans cette dernière que sont les plus riches et les plus grands magasins: il ne faut néanmoins pas s’attendre à y trouver les étalages de nos villes d’Europe. On n’y voit non plus rien de remarquablement beau ni de bien précieux. La seule chose qui me fit vraiment plaisir, ce furent les magasins où étaient étalées des fleurs artificielles de toute beauté, habilement faites avec des plumes d’oiseau, des écailles de poisson et des ailes d’insecte.

Parmi les places, la plus belle est le _largo do Rocio_, la plus grande le _largo Santa-Anna_. La première est en général assez proprement tenue; on y voit l’Opéra, le palais du gouvernement, la police et d’autres constructions. C’est de là que partent la plupart des omnibus qui parcourent la ville dans toutes les directions.

La seconde se distingue entre toutes par sa saleté; lorsque j’y allai pour la première fois, j’y vis des cadavres de chiens et de chats, et même un mulet déjà en putréfaction. Une fontaine est le seul ornement de cette place, et peut-être aimerais-je encore mieux ne pas l’y voir: car, comme l’eau douce est très-rare à Rio-de-Janeiro, la noble corporation des blanchisseuses établit son quartier général auprès des fontaines, surtout quand il y a de la place à côté pour sécher le linge. On y blanchit donc, on y étend du linge, on y crie, on y fait du bruit; aussi le voyageur n’a-t-il rien de plus pressé que de s’éloigner.

Les églises n’offrent rien de curieux au dedans ni à l’extérieur. Celles qui font le plus d’effet sont l’église et le cloître _Santo Bento_ et l’église _Candelaria_, qui de loin ont assez bonne mine.

La seule construction véritablement belle et imposante est l’aqueduc, qui, dans certains endroits, ressemble tout à fait à un ouvrage romain.

Les maisons sont construites à l’européenne, mais petites et mesquines; la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée et un étage: un second étage est une chose rare. On ne trouve pas non plus ici, comme dans les autres pays chauds, des terrasses et des verandas ornées d’élégantes balustrades et de belles fleurs. On voit suspendus aux murs de petits balcons sans goût, et des volets de bois massifs ferment les fenêtres pour empêcher le moindre rayon du soleil de pénétrer dans les appartements. On est dans une obscurité presque complète, ce qui d’ailleurs est assez indifférent aux dames brésiliennes, car elles ne se fatiguent pas les yeux à lire ou à travailler.

La ville n’a donc, ni dans ses places, ni dans ses rues, ni dans ses monuments, rien de remarquable à offrir aux étrangers. On ne rencontre que des créatures repoussantes, des nègres et des négresses avec de vilains nez aplatis, de grosses lèvres et des cheveux courts et crépus. En outre ils sont presque toujours à moitié nus, et n’ont que de misérables haillons; quelques-uns sont habillés à l’européenne avec les vieux habits râpés de leurs maîtres. Pour quatre ou cinq noirs on rencontre un mulâtre, et par-ci par-là seulement on voit apparaître un blanc.

Cet aspect est rendu plus horrible encore par les nombreuses infirmités qui attristent le regard à chaque pas: la plus commune est l’éléphantiasis, qui dégénère souvent en affreux pied-bot; il y a aussi beaucoup d’aveugles. La laideur générale s’étend jusqu’aux chiens et aux chats, qui parcourent les rues en grand nombre; ils sont pour la plupart pelés ou couverts de plaies et de gale.

Je voudrais pouvoir transporter ici les voyageurs qui se plaignent des rues de Constantinople, et qui disent que l’intérieur de cette ville détruit l’effet de l’extérieur. Il est vrai que l’intérieur de Constantinople est aussi très-sale, que ses petites maisons, ses rues étroites, ses chemins tortueux, ses chiens dégoûtants, ne présentent pas au voyageur un spectacle très-pittoresque; mais bientôt il voit de magnifiques constructions du temps des Maures et des Romains, de superbes mosquées, de majestueux palais; il traverse des cimetières immenses et des bois de cyprès qui le font rêver. Il se range pour laisser passer un pacha ou un grand-prêtre monté sur un magnifique coursier, et entouré d’une brillante escorte; il rencontre des Turcs drapés dans leurs beaux costumes, des femmes turques dont les yeux de feu brillent à travers leur voile; il voit des Persans avec leurs hauts bonnets; des Arabes à la noble physionomie; des derviches coiffés de calottes de fou et vêtus de robes de femme plissées; et de temps en temps des voitures couvertes de peintures et de dorures, et traînées par des bœufs magnifiquement harnachés. Ce sont là des spectacles qui dédommagent amplement des choses désagréables qu’on aperçoit çà et là. Dans l’intérieur de Rio-de-Janeiro, au contraire, il n’y a rien qui puisse vous charmer et vous dédommager: on n’a devant les yeux que des objets repoussants.

Ce ne fut qu’après avoir passé quelques semaines ici que je pus m’habituer un peu à la vue des noirs et des mulâtres; je trouvai même parmi les jeunes négresses quelques jolis visages, et, parmi les Brésiliennes et les Portugaises de couleur un peu foncée, des figures pleines d’expression; le don de la beauté semble plus rare chez les hommes.

L’animation des rues est loin d’être aussi grande qu’on pourrait le supposer d’après les descriptions qu’on en a faites; elle ne peut pas se comparer à celle des rues de Naples et de Messine. Ceux qui font le plus de bruit, ce sont les portefaix nègres, et surtout ceux d’entre eux qui chargent les sacs de café sur les vaisseaux: un chant monotone leur sert à marcher en mesure et à régler leur pas. Ce chant est fort laid, mais il a l’avantage d’avertir le piéton et de lui laisser le temps de se garer.

Au Brésil, tous les travaux sales et pénibles de la maison ou du dehors sont faits par les noirs, qui représentent en général ici le bas peuple. Beaucoup, cependant, apprennent des métiers, et plusieurs excellent dans leur art au point de pouvoir être comparés aux plus habiles Européens. Je vis dans les ateliers les plus distingués des noirs occupés à confectionner des habits, des souliers, des ouvrages de tapisserie, des broderies d’or et d’argent; et plus d’une négresse assez bien habillée travailler aux toilettes de femme les plus élégantes et aux broderies les plus délicates. Je croyais souvent rêver en voyant ces pauvres créatures, que je m’étais figurées comme des sauvages libres et vivant dans leurs forêts natales, occupées dans des boutiques et dans des chambres à des travaux qui demandent tant de soins. Et cependant cela ne semble pas leur être aussi pénible qu’on pourrait le croire; elles se mettaient toujours gaiement et avec plaisir à leur travail.

Dans les classes qu’on appelle d’ordinaire éclairées, il y a des gens qui, après tant de preuves d’adresse et d’intelligence données par les noirs, les mettent encore si au-dessous des blancs qu’ils les considèrent à peine comme une transition entre le singe et l’homme. J’admets volontiers que, sous le rapport de l’instruction, ils n’approchent pas des blancs; seulement il ne faut pas, je crois, en chercher la cause dans leur manque d’intelligence, mais dans le manque complet d’éducation. Il n’y a pas d’école établie pour eux; ils ne reçoivent aucune instruction; en un mot, on ne fait rien pour développer leurs facultés intellectuelles. On les maintient à dessein dans une sorte d’enfance, suivant le vieil usage des États despotiques, car le réveil de ce peuple opprimé pourrait être terrible.

Les noirs sont quatre fois plus nombreux que les blancs, et, le jour où ils viendraient à comprendre quelle force met en leurs mains cette supériorité numérique, la population blanche pourrait bien prendre la place qui est occupée aujourd’hui par les malheureux noirs.

Mais je m’égare dans des hypothèses et des considérations qui sont exclusivement du domaine des hommes compétents; une femme est peu capable de juger ces hautes questions: elles ne sont pas à sa portée. Après tout, je n’ai voulu qu’énoncer simplement mes idées sur ce sujet.

Quoique, au Brésil, le nombre des esclaves soit très-considérable, on n’y trouve cependant nulle part un marché d’esclaves. La loi défend d’en introduire, mais chaque année on en introduit et on en vend plusieurs milliers par des voies soi-disant secrètes, que tout le monde connaît et dont tout le monde profite. Des vaisseaux anglais croisent continuellement, il est vrai, sur les côtes de l’Afrique et du Brésil; mais quand un vaisseau d’esclaves leur tombe entre les mains, les pauvres noirs sont aussi peu libres que s’ils étaient arrivés au Brésil. On les transporte dans les colonies anglaises, où ils devraient être libres au bout de dix ans; mais avant ce terme les possesseurs les font presque tous mourir sur le papier, et les pauvres esclaves... restent esclaves. Cependant, je le répète, je ne sais rien là-dessus que par ouï-dire.

Du reste, le sort des esclaves n’est pas si mauvais que se l’imaginent beaucoup d’Européens. Au Brésil, ils sont en général assez bien traités; on ne les écrase pas de travail: ils ont une nourriture bonne et saine, et les punitions ne sont ni trop fréquentes ni trop rigoureuses. La désertion seule est sévèrement punie: on commence par rouer de coups les nègres marrons qu’on reprend, puis on leur met aux pieds et au cou des fers qu’ils sont obligés de porter assez longtemps. Un autre genre de punition consiste à appliquer sur le visage du condamné un masque de fer-blanc, attaché derrière la tête au moyen d’un cadenas. On inflige ordinairement cette punition aux ivrognes et à ceux qui mangent de la terre et de la chaux. Pendant mon long séjour au Brésil, je ne vis qu’un seul nègre se promener avec un masque de ce genre. J’oserais presque prétendre que le sort de ces esclaves est, en somme, moins cruel que celui des paysans russes, polonais ou égyptiens, qui n’ont pas le nom d’esclaves.