Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 2

Chapter 23,748 wordsPublic domain

Amsterdam conserve des traces visibles de son passé: les maisons du quai des Seigneurs, baignant leurs perrons de marbre dans l’eau du grand canal, ouvrant leurs larges fenêtres garnies de vitres roses sur de vastes salons tendus de damas des Indes, ont conservé un air opulent et une tournure hautaine qui rappellent les meilleurs temps de sa prospérité. Amsterdam représente encore une ville gaie, animée et pittoresque; tout y est intéressant pour le voyageur; mille objets y attirent et y récréent la vue. Chose rare maintenant, elle a une couleur à elle, un aspect particulier; elle n’a pas pris la triste teinte de contrefaçon française de ses voisins de Belgique; elle a encore des costumes, de vrais et sincères costumes nationaux. Les femmes des environs d’Amsterdam charment l’œil de l’artiste par leurs brillants ajustements et leur fraîcheur éclatante; les Frisonnes, fidèles à leurs anciens usages, portent sur leur front des plaques d’or ou d’argent doré, richement travaillées, d’un effet piquant et bizarre, et l’on rencontre dans les rues les orphelins élevés par la charité publique vêtus de robes mi-partie grises et rouges, comme de vivants souvenirs du moyen âge.

Il faudrait passer deux mois dans une pareille ville: je n’ai pu, à mon grand regret, lui donner que deux jours. J’ai cependant vu le musée, en courant, comme toujours.

Ce musée, c’est stupéfiant! On n’imagine pas une semblable réunion de perles! Je vous fais grâce de mes descriptions de tableaux: d’autres plus dignes que moi ont savamment parlé de toutes ces œuvres merveilleuses, et je vous renvoie à eux. Pourtant, puisque vous me demandez toutes mes impressions, je vais vous citer ce qui m’a _accrochée_, comme on dit en style d’atelier.

Un Gérard Dow d’abord; une espèce de tour de force réussi de ce maître, pour qui la patience fut le génie; une petite scène d’intérieur éclairée simultanément par la lune, par une lanterne et par un feu de cheminée; ces diverses lumières sont rendues d’une façon à la fois distincte et harmonieuse, qui est le comble de l’habileté. En vérité, ce petit tableau est une gageure contre l’impossible, et une gageure gagnée.

Ensuite je suis restée clouée plus d’un quart d’heure devant _la Ronde de nuit_ de Rembrandt. Cela représente tout simplement une patrouille de bourgeois à Gand: des visages communs, des costumes sombres, une action vulgaire,--un ensemble sublime,--c’est la nature plus l’art. Il y a une haleine dans chaque poitrine et le souffle puissant d’un grand génie dans l’œuvre. Cela s’élève au niveau de _la Leçon d’anatomie_, et ces deux tableaux valent à eux seuls qu’on fasse le voyage pour les voir. Dans ce même musée, on garde la page capitale de l’école hollandaise: un immense tableau de Wander-Hest, un peintre que nous connaissons trop peu, nous autres Français. Cette fois, Wander-Hest a peint un _Repas d’échevins_. Douze ou quinze hommes sont réunis autour d’une grande table chargée de mets, dans les attitudes les plus naturelles; les figures, largement dessinées, vivent de la vie réelle; elles sortent de la toile, comme on dit. Quant aux détails, ils sont exécutés avec un fini précieux et inouï; on pourrait compter les fils de la nappe et les points de la tapisserie. Certes, c’est un beau tableau; pourtant il ne m’a point touchée. Pourquoi? Peut-être avais-je les yeux trop pleins de la poétique lumière de Rembrandt!

Il ne faut pas quitter la Hollande sans avoir vu Saardam et Brouk. Saardam est une page et Brouk est une vignette de l’histoire des Pays-Bas. Cette fois, j’eus pour mon excursion le plus charmant des compagnons de voyage, le soleil. La route d’Amsterdam à Saardam est jolie et variée; de temps en temps elle côtoie le Zuiderzée, au fond duquel on aperçoit, m’a-t-on assuré, en temps calme, les clochers et les tours d’une ville autrefois engloutie par la mer pour former cet immense golfe. Le récit appartient, je crois, plus à la légende qu’à l’histoire; quoi qu’il en soit, en passant près de la mer, je regardai attentivement; mais j’aperçus seulement quelque chose d’analogue à ce que vit la sœur Anne du conte, le soleil tamisant sa poudre d’or sur le dos bleu des vagues, et l’herbe de la route devenant d’une verdure plus intense sous son heureuse influence.

Si on n’allait pas à Saardam pour accomplir une sorte de pèlerinage à la maison du royal charpentier Pierre Ier de Russie, il faudrait encore y aller pour Saardam, pour voir ses maisons éparpillées dans un jardin, et ses femmes si richement et si coquettement vêtues, qui ont l’air de femmes du monde jouant à la paysanne. Le jour où j’arrivai était un dimanche, et je vis déployées de toutes parts des jupes de vieux damas et de pékin broché, dont une petite-maîtresse parisienne se fût fort bien accommodée pour couvrir les fauteuils de son boudoir.

Les femmes de Saardam portent avec cela de grands chapeaux de paille presque ronds, doublés et bordés d’une étoffe de couleur très-vive, qui leur vont à merveille. Cette robuste et active population parée pour une fête, ce ciel bleu sans un nuage, cet horizon infini de la grande mer, ce printemps qui étalait sa pompe de fleurs dans ses rues-jardins, tout cela formait un tableau ravissant au regard et doux à l’âme, dont j’ai joui avec bonheur pendant quelques heures.

Ensuite j’ai été voir la maison de Pierre Ier.

On entre avec un sentiment de vive curiosité et une sorte de respect dans cette humble demeure où, pendant trois années, un homme qui possédait presque une moitié de l’Europe s’est astreint aux études arides et aux pénibles labeurs d’un constructeur de navires. Pierre Ier sur le chantier de Saardam apparaît dans l’histoire comme une rare et noble figure; il y a une vraie grandeur dans son exil volontaire loin de la patrie, loin du trône, dans cette humilité du puissant devant le travail, du despote à demi sauvage devant la civilisation, dans cet hommage rendu par la force à l’intelligence. On sent qu’en faisant cela cet homme apprenait à construire un navire, mais songeait à édifier un empire.

La maison où il méditait ses grands projets et se livrait à ses modestes études est petite, bâtie en bois, très-simple, une vraie chaumière, divisée en deux pièces: dans celle du fond, on montre la table où il écrivait et le lit de camp, bas et dur, où il se reposait. Tout dans l’habitation est de la plus austère simplicité: les murs sont nus, les meubles grossiers, faits en bois naturel; quelques cartes et des outils de charpentier sont accrochés aux murailles; c’est la retraite d’un solitaire en même temps que le logis d’un ouvrier. Jamais un plus humble toit n’abrita une plus vaste pensée!

Les voyageurs sont tenus d’écrire leurs noms sur un registre placé dans la première pièce; j’ai mis le mien au bas d’une page où il se trouvait précédé de neuf noms anglais et de six noms allemands. J’espère que les noms français ne sont pas aussi rares dans le reste du volume.

Après Saardam, on va voir Brouk, éloigné seulement de quelques lieues. On m’avait cité Brouk comme la merveille de la Hollande; à mon sens, ce n’est pas la merveille qu’il eût fallu dire, mais le résumé. En effet, dans ce petit coin de terre, les défauts et les qualités des Hollandais se manifestent dans leur plus complète expression.

Brouk n’est ni une ville ni un bourg, encore moins un village; c’est une agglomération d’habitations de plaisance construites par des propriétaires assez riches pour satisfaire tous leurs goûts; en suivant leur penchant, ils sont arrivés à des extravagances de soin, à des aberrations de propreté inimaginables: tant il est vrai qu’il faut redouter l’abus des meilleures choses!

D’abord les rues, mais je ne sais s’il faut appeler cela des rues, puisque les voitures n’y passent pas; je ne puis pourtant pas non plus dire les allées, puisque le sol se compose d’un pavage de briques artistement disposées; les rues donc sont balayées comme nos chambres à coucher; pour qu’aucun _accident_ ne vienne porter atteinte à cette rigoureuse propreté, les animaux ne dépassent pas les barrières de la ville. Quant aux maisons, figurez-vous absolument ces joujoux de Nuremberg qu’on nous donnait au jour de l’an dans de grandes boîtes: des maisons correctes, proprettes, peintes à l’huile, de couleurs brillantes; vert clair, lilas, bleu de ciel, rehaussées de filets tranchant sur le fond; à Brouk, quelques-unes ont des filets d’or autour des fenêtres. Au milieu de chaque maison on voit une jolie porte ornée et sculptée souvent avec des guirlandes et des médaillons dans le goût de Louis XV; cette porte reste hermétiquement fermée; la coutume du pays ne permet de l’ouvrir que dans trois circonstances solennelles: le baptême, le mariage ou la mort d’un des maîtres du logis. On a une autre porte basse, masquée, discrète, ouvrant sur une ruelle, dont on se sert pour les usages journaliers.

A Brouk, il est convenable de dissimuler son existence le mieux possible; on n’avoue demeurer dans sa maison que si on y est absolument forcé par un événement de quelque importance, comme de venir en ce monde ou d’en sortir. Le reste du temps, on s’efface et on s’amoindrit à dessein. Je n’ai pu voir l’intérieur d’une maison, parce qu’on me proposa, sans rire, de me déchausser pour entrer.

Dans ce fantasque pays, on assiste à un curieux renversement de l’ordre naturel; on y voit l’homme soumis aux choses, l’être intelligent et animé esclave de la matière inerte; il y a là des gens qui se gênent, se privent, s’immobilisent pour ne pas marcher sur leurs pierres, froisser leurs herbes ou fatiguer leurs portes. A force de recherches, de minuties et d’art mal entendu, ils sont parvenus à faire même de leurs jardins, comblés de fleurs rares, des lieux désagréables et ennuyeux. Autour de pelouses où aucun brin de gazon n’a la latitude de dépasser son voisin, serpentent des allées couvertes de sable tamisé; sur ce sable, une main patiente a tracé des arabesques, et, comme les pas détruiraient inévitablement ces fragiles dessins, le petit nombre d’habitants qui vivent encore assez pour se promener font placer sur leurs allées des planches portatives, montées sur de petits pieds. Dans les massifs, le tronc des arbres est peint en gris ou en blanc, et les branches sont si régulièrement taillées que chaque arbre a l’air d’un bouquet artificiel avec sa queue de papier blanc. Pour que rien ne manque à l’ensemble, des personnages de bois, vêtus de vêtements véritables, remplacent les promeneurs dans les bosquets avec moins de dommages pour le jardin, et sur les bassins voguent des cygnes parfaitement imités. Au total, une décoration de l’Ambigu est infiniment plus _réelle_ que le paysage de Brouk, et je ne sache rien de plus froid, de plus triste, de plus mesquin que ce coin du monde où l’homme semble avoir pris à tâche d’appauvrir, de défigurer, de mutiler la nature, sous prétexte d’embellissements.

Au bout de deux heures, j’éprouvais une violente envie de quitter ce pays de maniaques; j’avais hâte de retrouver un peu de vie, de mouvement, de désordre, le dirai-je? même de poussière; tout me semblait préférable à ce que j’avais sous les yeux. Les gens de Brouk n’ont pas le goût ou l’amour de la propreté: ils en ont le fanatisme, le fétichisme! Je ne sais s’ils ont une autre religion que celle-là; mais ils m’ont paru devoir redouter la boue plus que l’enfer, et la poussière plus que le péché; ils dépensent un temps si considérable à balayer leurs chemins qu’il ne doit plus leur en rester pour épurer leurs consciences; et certainement le moyen d’être accueilli chez eux, c’est d’éviter, non les vices, mais les taches.

J’ai quitté joyeusement cet absurde et colossal joujou, par un beau soleil couchant dont tout l’éclat ne pouvait rendre jolies les affreuses petites habitations de Brouk.

Près d’Amsterdam, nous avons trouvé un bon souper sous de grands arbres assez modérément émondés. Tandis que nous corrigions la lourdeur de ce repas à la bière par quelques bouteilles de vin de Bordeaux, une petite gitana espagnole, de quinze ou seize ans, basanée, fluette, avec les grands yeux hardis de sa race et de magnifiques cheveux noirs où se tordait bizarrement un lambeau de velours rouge, s’est approchée de nous, et, prenant sa guitare, a joué une séguédille sur ce rythme cadencé et nerveux qui donne tant de caractère à la musique espagnole. Cela est venu jeter comme un rayon de chaude couleur à travers le calme un peu froid du paysage, et un éclair de vive gaieté au milieu de la placidité un peu morne de nos hôtes.

Deux heures après, je m’embarquais à bord du _Wilhem de Eerst_, d’où je vous écris, et je serai à Hambourg demain.

LETTRE II.

CHRISTIANIA.

Me voici en Norvége. Enfin! J’ai fait un chemin énorme depuis ma première lettre. J’ai dévoré près de trois cents lieues, deux mers: la mer du Nord et la Baltique; un détroit: le Sund; une ville libre: Hambourg; une capitale: Copenhague, et un fort grand morceau de mon troisième royaume, sans compter une respectable quantité de petites villes dont l’orthographe, hérissée de consonnes, pourrait vous effrayer. J’ai traversé tout cela si rapidement, que j’ai été contrainte de négliger beaucoup de choses intéressantes dont j’aurais aimé à vous parler. Contentez-vous donc, pour cette fois, d’un aperçu très-superficiel.

Après deux jours et trois nuits d’une traversée monotone faite au milieu d’un nuage de brouillards, un matin nous entrâmes dans l’Elbe, et, peu après, je vis apparaître les toits pressés de Hambourg. Je sais qu’il existe un vieux Hambourg où l’on trouve encore des maisons du XIIe siècle, où se rencontrent des entourages de fenêtres et de portes sculptés à jour comme des ivoires chinois. Ce Hambourg-là, je ne l’ai pas vu: j’étais logée dans les quartiers neufs, sur une charmante promenade près du bassin de l’Alster, nommée le Yungfurstieg. Je me suis promenée une partie du jour dans mon voisinage. J’ai vu beaucoup de ballots de drap, de caisses de savon, de couffes de café; mais nul souvenir de la courageuse ville libre du moyen âge ne perçait sous la physionomie commerçante et moderne des rues. Hambourg faisait partie de cette formidable hanse, qui comptait autrefois soixante-dix villes libres; elle est une des quatre qui ont résisté aux empiétements des royaumes voisins et ne se sont pas laissé incorporer. Elle est plus riche que Francfort et surtout que Lubeck et Brême; mais elle n’est plus fortifiée ni guerrière. Elle a fait des jardins avec ses remparts, et une garde urbaine avec ses hommes d’armes. Elle est aujourd’hui pacifique comme le commerce. Les banquiers la comptent comme une cité florissante, mais les dandys ne la classeront pas parmi les villes élégantes; il leur suffira pour cela d’entrer un soir au grand théâtre, où, dans une salle enfumée et à peine éclairée, ils pourront voir représenter _Don Juan_ devant une assemblée de femmes à peu près en robes de chambre. Mes yeux, accoutumés à l’éclat de notre Opéra, se sont trouvés complétement dépaysés dans ce milieu morose; il a réussi à affaiblir le plaisir que me cause d’ordinaire la magnifique partition de Mozart.

Hambourg est situé d’une façon délicieuse, entre la mer et des collines couvertes de fertiles campagnes; au bas des collines, l’Elbe s’enfuit en faisant mille détours, semblable à un grand serpent courant dans de hautes herbes. A un quart de lieue de Hambourg, on rencontre Altona; on le prendrait pour un de ses faubourgs. C’est une ville étrangère: Altona est danois. A un point de la route se dresse le drapeau portant la grande croix blanche sur fond de gueules du Danemark; il marque la frontière des deux pays. Ce drapeau a là une mission géographique, rien de plus; il n’empêche pas l’union étroite des deux villes. Les habitants d’Altona sont sans cesse à Hambourg; ils y vendent, achètent, échangent et jouent; ils y font toute espèce de trafics; ils n’ont pas d’autre bourse que celle de Hambourg; en un mot, le peuple d’Altona habite en Danemark, mais il vit à Hambourg. La ville libre a fait sur le royaume une conquête toute morale, plus sûre que bien des conquêtes matérielles.

Près d’Altona, le jardin Boos, le plus beau jardin botanique du Nord, livre à l’admiration des voyageurs ses forêts de géraniums et d’azaléas et ses magnifiques collections de plantes aquatiques et exotiques. On y remarque une abondance inexprimable de ces singulières plantes qui ressemblent plutôt à des insectes et à des reptiles qu’à des végétaux, les unes couvertes de longs poils piquants comme certaines espèces de chenilles, d’autres avec une peau rugueuse qui imite la peau des plus gros lézards. On est tout étonné de voir sortir des fleurs éclatantes de cet étrange et menaçant fouillis.

A une lieue du jardin botanique est situé le petit village d’Ottenzen, où repose Klopstock.

Le cimetière d’Ottenzen n’a de cimetière que le nom. On serait d’abord tenté de le prendre pour un grand bosquet touffu, paisible, désert, silencieux; une herbe épaisse y croît de toutes parts et y cache les croix; les fleurs s’y épanouissent, les oiseaux y font leurs nids, le paysan voyageur y jette un regard et ne s’éloigne pas sans saluer cet asile de paix.

Le tombeau de Klopstock est très-simple: une figure de vierge d’une grâce sévère le surmonte, un grand tilleul le couvre de son ombre. C’est bien là que devait dormir,--rêver peut-être,--ce poète de la mélancolie mystique.

Je suis restée une demi-heure à écouter en moi ce que me disait cette tombe, à goûter ce calme triste et doux qui me pénétrait; puis j’ai cueilli un myosotis, la fleur du souvenir, et j’ai quitté Ottenzen tout en songeant que j’aimerais un tombeau comme celui-là, enveloppé d’ombre, de parfums et de silence!

Après cette charmante excursion, je n’ai pas voulu me risquer de nouveau au milieu des colis hambourgeois, et j’ai tout de suite monté en voiture pour gagner Kiel. De Hambourg à Kiel je vis seulement de profondes ornières de sable jaune, où les chevaux avançaient lentement, car un brouillard humide et trouble jeta obstinément son voile gris entre moi et le paysage. J’eus quatorze heures pénibles à passer ainsi, d’autant que des marchands de Hambourg s’étaient _de force_ emparés du fond de la voiture et refusèrent de me le rendre, malgré mon droit à l’occuper, prouvé par mon bulletin. On n’est pas encore si marchand que cela en France!

Kiel m’a paru laid, mal pavé, mal peuplé; tout y a un air morne qui distille l’ennui; les yeux y sont offusqués par l’horrible coiffure des femmes; elles portent des chapeaux d’hommes, d’affreux chapeaux d’hommes français! le détestable tuyau de poêle à petits bords et à haute forme!... Comme ce sont les femmes du peuple qui se montrent ainsi coiffées, les chapeaux sont vieux pour la plupart, conséquemment roux, ébouriffés, déformés, bons à mettre sur des cerisiers, au mois de juin, pour effrayer les moineaux. J’ai eu hâte de changer cette perspective d’épouvantails pour d’autres horizons. J’ai demandé une voiture pour me promener au bord de la mer. Je fus bien dédommagée.

Les rives de la Baltique sont couvertes de bois magnifiques; des chênes, des frênes, des charmes, des ormes, des hêtres de la plus superbe croissance descendent par de douces pentes jusqu’aux flots et mirent le vert éclatant de leur feuillage dans le vert indécis des vagues. Cette verdure du Danemark, nous n’en avons pas idée; chaque feuille paraît taillée dans une émeraude; ce n’est ni le vert tendre et délicat du printemps, ni la couleur rousse un peu passée de l’automne: c’est le beau vert de l’été, franc, vigoureux, brillant, plein de séve, qui éblouit et ravit le regard.

Je ne revins à Kiel que pour m’embarquer sur un très-petit bateau à vapeur, le _Frédéric IV_, chargé du service de la poste entre Kiel et Copenhague. Au bout de deux heures, le vent commença à souffler dur et le mal de mer à sévir violemment dans les cabines. Je me réfugiai sur le pont, où je ne tardai pas à lier conversation avec deux bonnes marchandes allemandes qui, comme moi, avaient fui la contagion de la chambre des femmes. Lorsque nous passâmes devant l’île de Falster, une d’elles me dit qu’il se manifestait tous les ans un miracle dans l’une des petites paroisses de l’île. Une légende populaire a toujours le droit d’exciter ma curiosité. Je lui demandai des détails et devins attentive.

«Oui, Madame, reprit la conteuse, un miracle, et voici quelle est son origine:

«Il y a très-longtemps, une bourgeoise fort riche imagina de faire construire une église à ses frais. Lorsque l’église fut bâtie, elle ajouta à son œuvre pieuse le vœu insensé de désirer durer aussi longtemps que son monument. Dieu l’exauça. Plus de trois siècles se sont écoulés depuis cette époque, et la femme vit en effet toujours; mais sa décrépitude est arrivée à un tel degré qu’elle ne voit plus, n’entend plus, ne remue plus, ne respire même plus. On l’a couchée dans un grand coffre de chêne auprès duquel un prêtre veille constamment. Chaque année, le jour anniversaire de la fondation de son église, un souffle de vie ranime cette perpétuelle moribonde, et elle reprend assez de force pour demander: «Mon église est-elle encore debout?» Sur la réponse affirmative du prêtre, elle soupire tristement en disant: «Plût à Dieu qu’elle fût détruite de fond en comble! je pourrais alors mourir...» Et elle retombe dans son immobilité.

«Voilà exactement comment la chose se passe, ajouta la bonne dame, et cela, je le sais de personnes dignes de foi.

--Comment, vous connaissez des personnes qui ont été témoins du fait? dis-je fort intriguée.

--Oui, Madame.

--Et qui ont vu le miracle?

--Pas tout à fait, mais qui ont vu le coffre de bois où est renfermée la femme, et qui ont eu les autres détails du prêtre même qui la veillait. Ainsi rien n’est plus sur.»

La conclusion me fit sourire; mais je n’ajoutai rien. La conviction de ma bonne Allemande me parut puisée dans un ordre d’idées contre lesquelles on ne discute pas, et, du moment où le coffre était une preuve, je sentis que toute objection devenait impossible.

Les îles de la mer Baltique sont le berceau d’une foule de croyances superstitieuses, bizarres et poétiques. Le pêcheur y redoute encore la hawfrue (femme de mer) aux yeux glauques et malins, aux beaux cheveux d’or pâle flottant sur des épaules d’un blanc nacré. Cette nymphe de la mer séduit les jeunes hommes, les enlève et les garde dans des grottes sous-marines, d’où ils ne reviennent qu’au bout de cent ans, c’est-à-dire jamais, et la _Mermaid_ (sirène) dont la voix douce et harmonieuse attire les marins dans des passes perfides où ils périssent.

Dans ces naïves traditions du Nord s’agite toute une mythologie empreinte d’un charme vague, indécis, mystérieux, indéfinissable; c’est la poésie du brouillard, comme les éblouissantes féeries de l’Orient sont la poésie du soleil.