Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 1

Chapter 13,718 wordsPublic domain

VOYAGE D’UNE FEMME AU SPITZBERG

PAR MME LÉONIE D’AUNET

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14

1854

Les éditeurs de cet ouvrage se réservent le droit de le faire traduire dans toutes les langues. Ils poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, toutes contrefaçons et toutes traductions faites au mépris de leurs droits.

Le dépôt légal de cet ouvrage a été fait à Paris dans le cours du mois de juillet, et toutes les formalités prescrites par les traités ont été remplies dans les divers États avec lesquels la France a conclu des conventions littéraires.

Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

(ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9.

VOYAGE

D’UNE FEMME

AU SPITZBERG

LETTRE PREMIÈRE.

A M. LÉON DE BOYNEST, A NEW-YORK.

A bord du _Wilhem de Eerst_.

Mon cher frère,

Comme tout le monde, vous vous étonnez et vous me demandez comment j’ai pu faire le projet d’entreprendre ce grand et long voyage que vous me voyez commencer avec crainte.

Ce projet s’est fait bien simplement; il est né d’un hasard de conversation. Voici comment:

Il y a un mois environ, quelques amis se trouvaient réunis chez moi; parmi eux était M. Gaimard, le célèbre voyageur. M. Gaimard a fait deux fois le tour du monde et a pris part à je ne sais combien d’expéditions vers le pôle; ce jour-là il nous raconta, avec sa verve méridionale et pittoresque, le naufrage de _l’Uranie_ aux îles Malouines; il se plaisait à nous retracer dans sa narration toutes les preuves de courage et de sang-froid données dans cette circonstance par madame Freycinet, qui accompagnait son mari, commandant de _l’Uranie_.

Quand il eut fini, quelqu’un dit: «Pauvre femme, elle a dû avoir beaucoup à souffrir!

--Vous la plaignez? m’écriai-je; moi, je l’envie!»

M. Gaimard me regarda.

«Parlez-vous sérieusement, Madame?

--Très-sérieusement.

--Vous aimeriez à faire le tour du monde?

--C’est mon rêve.

--Et faire plus?»

Je ne compris pas; je crus que M. Gaimard faisait une plaisanterie.

«Plus, oui, reprit-il. On a fait le tour du monde bien des fois; on n’a pas encore pénétré assez avant sous les latitudes qui avoisinent le pôle, pour savoir si on pourrait par là passer d’Europe en Amérique.

--Eh bien! vous savez le chemin!

--Non, nous allons le chercher; je pars dans trois semaines, avec une commission scientifique dont je suis président, pour explorer l’océan Glacial dans les parages du Spitzberg et du Groënland.

--Vous êtes bien heureux!

--Je le serais davantage si cette expédition tentait votre mari, et s’il voulait lui prêter le secours de son talent.

--Je crois que l’on peut lui faire une proposition dans ce sens.

--Vous en chargez-vous, Madame?

--Oui, à une condition.

--Laquelle?

--C’est que je l’accompagnerai.

--Jusqu’au bout?

--Jusqu’au bout.

--Cela présentera des difficultés, parce que les femmes ne sont pas embarquées à bord des navires de l’État, et...

--Alors je ne dis pas un mot pour le voyage, au contraire.

--Parlez-en toujours, nous verrons à arranger la difficulté.»

Le soir même, le projet du grand voyage était mis sur le tapis entre mon mari et moi, et obtenait l’unanimité de nos deux consentements.

Le lendemain nous annonçâmes notre départ à nos amis.

Ce fut un _tolle_ désapprobatif:

«Quelle folie! me disait-on; vous allez revenir laide.

--Pourquoi donc?

--Des pays affreux; et puis vous êtes trop jeune et trop délicate pour les fatigues d’un tel voyage; attendez, au moins.

--Non; d’abord l’occasion ne se représenterait pas; ensuite, plus tard, je puis avoir des enfants et n’aurai plus alors le droit d’exposer ma vie dans des aventures.

--A votre âge on va au bal et non au pôle.

--L’un n’empêche pas l’autre; si je reviens, j’aurai tout le temps d’aller au bal.

--Et si vous ne revenez pas?

--Vous aurez le plaisir de dire: Je le lui ai bien prédit.»

Je ne pensai plus qu’à mes préparatifs; je remplis de robes et de chiffons quelques caisses qui furent dirigées sur Copenhague et Stockholm; je me fis faire des habits d’homme pour être commodément, une fois arrivée en pays perdu, et, au bout des trois semaines dont M. Gaimard avait parlé, nous étions complétement prêts; il vint nous dire adieu, et fut émerveillé de notre activité. Nous lui avons donné rendez-vous au cap Nord; la commission scientifique s’y rend par mer; nous prendrons, nous, la voie de terre: excellente combinaison qui nous permettra de voir beaucoup de pays.

Maintenant, mon cher frère, il n’y a plus ni blâme ni conseils à nous envoyer, nous sommes en route; je vous écris à bord du bateau à vapeur qui nous mène à Hambourg, et cette lettre est le commencement d’exécution de la promesse que je vous ai faite de vous raconter ce qui m’arrivera et de vous décrire ce que je verrai pendant cette longue pérégrination. La tâche sera rude, je le crains, mais j’espère l’accomplir à force de sincérité. A mon sens, écrire un voyage, c’est faire le portrait des pays qu’on parcourt, et le narrateur n’a pas le droit de les rendre méconnaissables.

L’intérêt de mon récit croîtra à mesure que je m’avancerai sous les latitudes élevées de notre vieille Europe; arrivée là, j’aurai, à défaut d’autre, le mérite de l’originalité, étant la seule femme qui ait jamais entrepris un semblable voyage.

Voici notre itinéraire.

En allant:

La Hollande, Hambourg, le Danemark, la Suède occidentale, la Norvége, Christiania, Drontheim, le cap Nord et enfin le Spitzberg, s’il plaît à Dieu.

Au retour:

La Laponie, Torneä, la Finlande, la Suède orientale, Stockholm, la Prusse, la Saxe et le Rhin.

Je ne vous dis rien des adieux, du départ, de la Normandie, dont j’ai entrevu les beautés à travers un voile de pluie qui les attriste trop souvent, rien non plus du Havre, devenu un faubourg de Paris; le vrai voyage n’a commencé pour moi qu’au moment où j’ai mis le pied sur le pont du bateau à vapeur de Rotterdam. Il faisait un temps affreux. En sortant du port, le bateau a été lancé par les vagues sur un groupe de petits chasse-marée auxquels il a causé des avaries considérables, nos roues déchiraient les voiles, brisaient les mâts, enfonçaient les coques; tout criait et craquait sous cet immense moulin; les pêcheurs ainsi maltraités étaient désolés et furieux à la fois; ils nous apostrophaient d’une manière énergique et peu courtoise. Je quittai ainsi le Havre au milieu d’un grand tumulte et d’un concert de malédictions. Ni les côtes de la patrie ni les compatriotes ne me firent de touchants adieux.

A partir de ce moment jusqu’au lendemain, je fus la proie exclusive de cette torture appelée le _mal de mer_, et je ne vis rien, hors des tasses de thé et des citrons dans lesquels, par rage, je mordais comme dans des pommes.

Lorsque le bateau entra dans la Meuse, je me sentis mieux et montai sur le pont. Je fus bien surprise de me trouver déjà en présence d’un pays si différent de la France; nous passions alors devant une petite ville nommée, je crois, Helvoetsluys, située au milieu d’un paysage frais, peigné, gracieux, coquet, un vrai paysage d’éventail: il n’y manquait rien, pas même les moutons blancs, ni la silhouette élancée de trois grandes filles en jupes courtes, qui étendaient du linge sur un pré d’un vert éclatant.

Les rives de la Meuse sont très-plates; le fleuve est endigué au moyen de petits remparts bas, qui, aperçus de loin, comme je les voyais, ont l’air de murailles faites par des vanniers: l’œil n’aperçoit que de menues branches ou des joncs (je ne saurais dire lesquels) artistement entrelacés, et on s’étonne de voir une si grande force cachée dans un si élégant travail.

Nous avons laissé le Briel à droite, passé près de Dortrecht, dont j’ai seulement entrevu les hauts clochers couverts d’ardoises, et le soir même nous sommes arrivés à Rotterdam.

J’ai traversé Rotterdam à pied, et un peu à la hâte, pour aller trouver la diligence de la Haye; j’ai cependant eu le temps d’être séduite par son exquise propreté, par ses canaux limpides bordés de beaux arbres, par ses jolis ponts de pierre légèrement jetés d’un bord à l’autre, par son air calme, riant, paisible et doux comme le bonheur. Presque toutes ses maisons sont précédées d’un perron de pierre, de bois ou de brique; chaque propriétaire arrange le sien suivant son goût, ce qui introduit de charmants caprices dans l’architecture générale, à la grande confusion de la symétrie froide et de la régularité ennuyeuse. Par moments une porte entr’ouverte me laissait apercevoir l’intérieur de quelque cuisine propre, lavée, rangée, brillante, comme on n’en voit, à Paris, qu’au Louvre, dans les tableaux hollandais.

Dans ce pays, où on doit vivre si bien, on voyage fort mal; les voitures publiques sont détestables, et, si les routes n’étaient pas unies comme des allées de jardin, on serait brisé au bout de deux lieues. De Dortrecht à Delft, on traverse un paysage de Paul Potter, des prairies à perte de vue, coupées de temps en temps par un canal étroit où se réfléchit le ciel. Lorsque nous passâmes, quelques cigognes cendrées, immobiles sur une patte, nous regardèrent sans s’envoler; de belles vaches blanches, à taches rousses, se couchaient en ruminant dans les hautes herbes; une brise à peine sensible nous apportait la saveur fraîche et salée de la mer, et le soleil s’abaissait lentement derrière un voile de vapeurs pourprées; il régnait sur cette nature un calme puissant, contagieux pour l’âme, et, tandis que la voiture roulait sans bruit et que mes compagnons de voyage se laissaient aller à une agréable somnolence, je me rappelai ces charmants vers de Richard Howitt:

«The birds were hushed, the flowers were closed, «The kine along the ground reposed. «All active life to gentle rest «Sank down, as on a mother’s breast!»

L’oiseau faisait silence et les fleurs se fermaient; Les vaches doucement se couchaient sur la terre. La nature et la vie ensemble s’endormaient D’un paisible sommeil, comme au sein d’une mère!

Et je m’abandonnai à une rêverie profonde comme cet horizon infini, douce comme ce beau paysage.

Nous avons traversé Delft très-rapidement à la nuit noire, et je n’ai pu distinguer autre chose que les étincelles de toutes les pipes fonctionnant devant toutes les portes. A la Haye, je me suis logée près d’un grand canal, sur un quai nommé _le Spui_. Le lendemain matin, un grand tapage de brosses et de balais allant et venant au-dessus de ma tête m’a obligée à me lever de bonne heure, malgré ma fatigue. Le bruit de l’eau que j’entendais fouetter contre mes vitres me fit croire qu’il pleuvait à torrents; en regardant, je fus rassurée: ce n’était pas de la pluie, mais tout simplement les ménagères du voisinage et les servantes du logis qui, à l’aide de pompes portatives, inondaient l’extérieur des maisons afin de le nettoyer, et produisaient un déluge factice.

On m’avait beaucoup parlé de la propreté des Hollandaises; néanmoins, elle m’a paru fabuleuse; il n’est pas jusqu’aux crémaillères, jusqu’aux plaques des cheminées, aux clous des portes et aux grattoirs pour les pieds, qui ne soient brillants comme des bijoux d’acier; ces gens-là n’ont pas le goût de la propreté, ils en ont le culte. Les femmes sont sans cesse à laver, gratter, brosser, ranger, fourbir, balayer ou écurer; elles ne font pas autre chose. A les juger sur la mine, peut-être s’acquitteraient-elles moins bien de ce qui serait moins mécanique. Les femmes dispensées par leur position de fortune de prendre une part active à la lessive générale et perpétuelle de leur habitation ne manifestent pas grand goût pour les jouissances intellectuelles; leur vie se passe à s’habiller, à se promener au parc, ou bien à se tenir assises, près de leur fenêtre, avec une broderie, en s’interrompant fréquemment pour jeter un regard sur un petit miroir attaché à une branche de fer mouvante, placée à l’extérieur de la maison. D’après la façon dont il est incliné, ce curieux petit meuble, ou ce petit meuble curieux, réfléchit toutes les personnes qui passent dans la rue. On nomme cela un _espion_, et le mot est très-juste; car ce morceau de glace, que l’œil du piéton sans méfiance aperçoit à peine, est d’une perfidie, ou plutôt d’une fidélité affreuse, pour rapporter ses moindres gestes.

Les rues de la Haye sont solitaires, presque désertes: le seul lieu vraiment animé de la ville, c’est le grand canal à l’heure du marché. On voit arriver de longs bateaux chargés de fruits, de légumes, d’œufs, de volailles et de beaux poissons qui brillent, s’agitent et sautent encore dans les filets où ils ont été pris; les mariniers assis à l’avant fument gravement, et de toutes les maisons sortent les actives ménagères qui vont à bord des bateaux faire la provision. Ces femmes aux membres robustes, aux joues fraîches, au costume pittoresque, qui vont, viennent, babillent, achètent, s’appellent en passant d’un bateau à l’autre, donnent à cet ensemble une vie et un éclat que je ne saurais décrire. Sans doute, notre marché de la halle à Paris est plus considérable; la foule y est plus grande, les denrées, plus abondantes; mais l’effet produit aux yeux est complétement différent. A Paris, le marché se tient sur un emplacement entouré de maisons hautes et noires; c’est un lieu bruyant, sale, impraticable, nauséabond; le pied y trébuche dans la boue; l’odorat y est offensé par les âcres émanations des détritus de toutes sortes. Quel contraste avec ce marché hollandais, propre, riant, joyeux, à l’aise sur son grand canal, ombragé de beaux arbres et bordé de quais spacieux! Ceci suffit pour expliquer pourquoi les maîtresses de maisons s’abstiennent à Paris de surveiller leur cuisinière au marché, tandis qu’à la Haye elles les accompagnent presque toujours.

Pendant tout un jour, je suis restée enfermée dans les musées. Que dire? C’est un encombrement de trésors et de chefs-d’œuvre. Les trésors sont dans le musée chinois, les chefs-d’œuvre dans le musée hollandais; on sort de là avec des éblouissements.

J’ai passé deux heures en Chine et une heure au Japon. Que personne ne s’avise de me soutenir qu’il connaît mieux que moi ces deux pays: j’y ai été. Je dirai comment se croisent les rues de Pékin; comment sont bâties les maisons; quels dessins courent sur les murs de porcelaine; combien d’étages ont les pagodes; quels costumes portent les femmes; quels cordonniers-joailliers fabriquent leurs souliers extravagants de petitesse; de quelles épingles longues comme des quenouilles elles chargent leur tête; la couleur des colibris dont elles se coiffent les jours de fête; comment sont faites les fleurs là-bas, et à quels fruits elles ressemblent; combien sont gros les légumes, et de quelles bêtes ils ont l’air: je sais tout enfin. J’irais, non, je veux dire je retournerais en Chine demain, j’y serais comme chez moi.

Pour parler sérieusement, on s’épargne huit mois de traversée et les tempêtes du cap de Bonne-Espérance, en passant une journée dans les musées de la Haye. Le musée chinois est une collection complète des armes, des vêtements, des meubles, des tableaux, des outils et des ustensiles du céleste empire; on y a ajouté des imitations parfaites de tous les animaux, des fruits, des fleurs, des plantes et des légumes du pays; s’il fallait citer tout ce qui est étonnant de perfection, il faudrait dresser une nomenclature; il y a là des fruits à rendre voleur un gourmand; en les regardant, il semble qu’il s’en exhale un parfum exquis et pénétrant. Comme complément à ces magnifiques collections, on a placé dans la même salle les plans, en relief, de Pékin et de Canton, exécutés sur d’assez grandes proportions et avec une fidélité chinoise. Les trésors positifs ne le cèdent en rien aux chefs-d’œuvre de patience; les armes et les costumes réunis dans le musée représentent une énorme valeur; ce sont encore plus des bijoux que des armes; les _kriss_ malais sont en or massif avec une petite flamme d’acier au bout seulement, mais bien aiguë et bien empoisonnée, comme il convient; les manches de poignards japonais sont encroûtés de pierreries: cet arsenal-là est un écrin. Les costumes sont également inestimables; j’ai vu parmi eux tant d’étoffes éblouissantes, inconnues chez nous, que la seule comparaison me venant à l’esprit était celle de la robe couleur du soleil, dont on nous parle dans le conte de _Peau-d’Ane_. La plupart des jupes des femmes sont de ces beaux crêpes auxquels la Chine a donné son nom, avec des broderies d’or du goût le plus charmant; certes ces ouvriers qui composent de pareils dessins sont plus artistes que beaucoup d’artistes que je sais. En dernier lieu, ma curiosité a été occupée et amusée par une grande armoire recouverte d’écaille et incrustée d’argent, d’un travail remarquablement précieux; cette armoire ouverte se trouva contenir une maison japonaise, mais une véritable et complète habitation, avec tous ses meubles et tous ses ustensiles, soignés comme s’ils étaient de grandeur naturelle. Un seul détail donne idée du reste: il y a dans la maison une bibliothèque, et les livres qui la composent ont été imprimés exprès. Ce miracle des joujoux avait été commandé par Pierre le Grand pour le musée de Pétersbourg; j’ignore quelles circonstances l’ont fait rester à la Haye.

Après les richesses de la Chine, j’ai vu celles de la Hollande, les tableaux. Dans de tels musées, pour regarder, pour juger, pour comprendre, il faudrait non un jour, mais une année. J’ai passé avec une rapidité déplorable devant les Gérard Dow, les Metzu, les Terburg les plus ravissants et les plus incontestables. A peine ai-je donné quelques minutes au plus beau Paul Potter qui existe. Il représente un grand taureau pensif, debout près d’une belle vache couchée. C’est une fenêtre ouverte sur une prairie. Cela vaut, dit-on, deux cent mille francs.

Sachant combien j’avais peu de temps, je courais à travers les galeries, cherchant un tableau dont la gravure m’avait vivement frappée: _la Leçon d’anatomie_, de Rembrandt. Quand je me suis trouvée devant ce chef-d’œuvre du plus puissant des maîtres de la couleur, mon admiration s’est élevée jusqu’à l’émotion. Le sujet est sévère et rendu avec une rare simplicité: le maître, debout, en face du cadavre étendu sur une table, fait une démonstration; ses élèves l’écoutent avec un intérêt qui se lit sur leurs physionomies intelligentes et calmes. La tête du médecin est vivante et inspirée, on regarde, on s’arrête, on attend sa parole, comme ces graves étudiants vêtus de noir qui l’entourent; la scène est éclairée par cette lumière mystérieuse et chaude à la fois, dont ce maître immortel a seul eu le secret.

En quittant le musée, j’ai traversé ce beau parc qu’on appelle le bois de la Haye; des merveilles de l’homme je suis passée aux merveilles du bon Dieu; en tous temps ce bois paraît une magnifique promenade, mais au mois de mai c’est un immense bouquet; le bord des chemins est couvert de violettes, de perce-neige, de primevères; tous les buissons sont roses ou blancs; les boules de neige, l’aubépine, éclatent de toutes parts: rien de plus frais, de plus gai, de plus embaumé! De temps en temps, les premiers plans étaient gâtés par les toilettes de quelques ultra-élégantes de la ville; ces dames, ayant voulu être trop Parisiennes, avaient réussi à être assez bizarres. Elles étaient vêtues à la mode de la saison prochaine, chose fatale, menaçant toute étrangère esclave de certains journaux, qui ont plutôt pour habitude de prédire les modes que de les indiquer.

Le soir même de ce jour, je quittai la Haye dans une grande voiture jaune, si haut montée sur ses roues que son marchepied était presque un escalier. Je me suis assise sur de maigres coussins, rembourrés de foin, ayant à ma gauche un Hollandais fumant un cigare, et devant moi deux Hollandais fumant dans de grosses pipes. Enfermée comme je l’étais dans cette tabagie, je n’eus d’autre ressource, pour échapper à la migraine, que de rester obstinément la tête à la portière, et je ne m’en repentis pas. La route de la Haye à Amsterdam semble une promenade dans un jardin anglais; le pays est parsemé de maisons de campagne qu’on prendrait facilement pour les kiosques ou les chalets d’un parc immense, tant elles sont coquettes, mignonnes, fleuries et bien enluminées. Du haut de mon observatoire, je voyais par-dessus les haies et plongeais dans les jardins, dont j’aurais pu effleurer les arbustes avec la main; mille parfums exquis s’élevaient des parterres et combattaient victorieusement les exhalaisons désagréables de mes fumeurs. Dans cette course à vol d’abeille au-dessus des jardins, je pus constater le nombre considérable des grandes fortunes hollandaises. Ce n’était ni dans l’élégance des habitations ni dans la magnificence des plates-bandes que se révélait pour moi l’opulence du propriétaire; non, c’était par la quantité de monticules m’apparaissant dans chaque enclos. Sur ce tapis de billard qui forme le sol des Provinces-Unies (et, si vous me permettez un mauvais jeu de mots, je dirai que jamais provinces ne furent plus justement appelées _unies_), sur cette terre classique des prairies, un mouvement de terrain n’existe qu’autant qu’on le crée, de là l’ambition de tout propriétaire de doter son parc d’une colline, d’une ondulation, d’une ampoule de terrain quelconque. Cette rareté se fabrique à force d’argent: chaque banquier retiré se pavane autour d’une butte de terre; il y en a d’assez millionnaires pour y ajouter le rocher formant grotte: ceci alors atteint le _nec plus ultra_ du luxe.

Un horticulteur se fût sans doute pâmé devant ces nobles tulipes et ces illustres jacinthes vantées, enviées, cotées par les jardiniers du monde entier; moi j’en ai joui, ni plus ni moins que si elles n’avaient pas représenté des sommes folles, et avec la placide ignorance d’un esprit qui n’admet, parmi les fleurs comme parmi les femmes, d’autre aristocratie que celle de la beauté. Du reste, pendant que j’avoue mes hérésies, j’y ajoute celle-ci: j’aime médiocrement ces soins excessifs donnés aux fleurs; en leur ôtant leur abandon, ils les privent aussi d’une partie de leur grâce: sous ce rapport, je vais loin; car je préfère une fleur des champs à une fleur de serre, et un jardin négligé à un jardin soigné.

Au bout de cette promenade j’ai trouvé Amsterdam, la capitale de la Hollande. Amsterdam est la Venise du Nord: comme l’autre Venise, elle a la mer, les palais, les canaux, les souvenirs; comme l’autre elle fut républicaine, florissante et glorieuse. Aujourd’hui, Venise est asservie et Amsterdam soumise. La grande république aristocratique n’est plus qu’une ville dépendante de l’empire d’Autriche; la grande république bourgeoise n’est plus qu’une monarchie de troisième ordre. Qui eût prévu cela il y a trois siècles, quand Venise, forte de ses soixante mille hommes d’armes, de ses cent quarante galères, de ses inépuisables arsenaux, luttait contre la Turquie; quand la Hollande colonisait les Indes tout en tenant tête à l’Espagne?