Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 19
Nous avons mis dix-neuf jours pour faire la route d’Haparanda à Stockholm, quoique nous nous soyons bien peu arrêtés: un jour à Sundswall, deux à Gèfle, un à Fahlun, voilà tout; et nous avons été bon train avec ces petits chevaux de Suède, si laids et si vigoureux, dont je vous ai parlé. D’Haparanda à Umeä (Uméo), il y a cent trente lieues; on les fait dans une forêt de sapins; le premier jour, on trouve cela ennuyeux; le second, insipide; le troisième, insupportable. La nature, qui possède l’art souverain de faire les mêmes choses différentes entre elles, semble l’avoir oublié lorsqu’elle fit les sapins; tous les sapins semblent être le _même_ sapin; à peine, le mètre à la main, trouverait-on quelques pouces de différence entre les hauteurs et les grosseurs des troncs d’arbres. Le sapin, si beau avec sa tige élancée et ses franges d’aiguilles vertes, lorsqu’on le voit au milieu des autres arbres, devient horriblement monotone si on le voit seul pendant vingt lieues; il est maudissable au bout de cinquante. Parfois, fatiguée de ces grands rideaux vert sombre, fermant la route à droite et à gauche, je descendais de voiture et entrais sous le bois; alors j’avais sur ma tête une voûte obscure posée sur une forêt de mâts de navires; le tronc de ces magnifiques arbres est lisse, droit et sans branches à une très-grande hauteur; le sol est couvert d’une couche épaisse d’aiguilles sèches, qui forment comme un plancher glissant; rien de plus triste qu’une telle forêt: ni fleurs, ni mousses, ni herbes, ni insectes, ni oiseaux. Quand j’apercevais un écureuil roux sautant d’une branche à l’autre, c’était une joie; un renard s’enfuyant au bruit de mes pas, c’était un événement. L’événement n’était pas rare du reste, et j’aimais à rencontrer ces beaux renards fauves, dont la queue est tantôt semblable à une massue et tantôt pareille à un magnifique panache, suivant que le renard la laisse traîner ou l’agite. Souvent nous en apercevions un assis au bord de la route; il nous regardait passer avec cet air étonné et confiant d’un renard qui n’a point coutume de voir des chasseurs, et si cependant nous faisions le moindre geste inquiétant pour lui, il sautait légèrement dans l’intérieur de la forêt ou traversait la route par un bond prodigieux. Ces renards-là sont en vérité des écureuils à la plus haute puissance; ils en ont la grâce, l’agilité, la belle queue, tout enfin, même l’odeur. Hélas! sans ce dernier détail je n’aurais pas résisté au désir d’en rapporter un jeune en France, car ils s’apprivoisent très-bien. Parfois, on rencontre un spectacle étrange, la forêt a été incendiée; le feu d’un bûcheron ou la pipe d’un berger ont suffi pour dévaster tout un canton. La flamme, trouvant un aliment toujours nouveau dans ces troncs gonflés de résine, s’est répandue comme une mer sur un espace de plusieurs lieues; les grands arbres réduits en charbon restent encore debout, retenus par leurs racines profondes; ils étendent autour d’eux leurs branches noires dépouillées et affreuses comme des bras de squelettes échappés de l’enfer; d’autres, rongés d’un côté par la flamme, ont encore des branches vivantes qui prospèrent et verdissent sur un tronc à moitié calciné, le sol est jonché de branches charbonnées et de débris, au milieu desquels une nouvelle végétation s’élève pleine de séve et de force, nourrie par l’excitant engrais des cendres refroidies. Le vert éclatant des jeunes arbres, poussant dans ces brasiers éteints, offre au regard le contraste le plus singulier. Comment de si formidables incendies peuvent-ils s’éteindre? Question que je n’ai pu résoudre. Une négligence, un hasard les allume, et ils s’éteignent d’eux-mêmes quand ils ont encore des aliments autour d’eux! On voit des arbres servant de limite au foyer incandescent; leurs branches roussies et desséchées sont mortes sans avoir été atteintes par la flamme. Qui a circonscrit le torrent dévastateur, qui a dit à ce feu: «Tu n’iras pas plus loin!» Sans doute, celui qui le dit à l’Océan.
A cette extrémité de la Suède, le pays est triste et désert; quelques arpents de terrain semé d’orge ou de seigle interrompent seulement la monotonie de l’éternelle forêt de sapins; les routes sont étroites, mais bonnes. La première ville que l’on traverse en allant de Torneä vers le sud est Calix, d’où je vous écrivis. Calix doit à la rareté des habitations dans la Suède septentrionale d’être classé parmi les villes; partout ailleurs, ce serait un simple bourg. La ville donc, puisque ville il y a, est une seule longue rue, non pavée, bordée de maisons basses peintes en rouge; cette rue est à mi-côte d’une colline au bas de laquelle coule le Calix, une belle et large rivière dont la ville a pris le nom. Sa civilisation n’a pas encore permis de construire un pont sur cette rivière: on la traverse dans un bac.
Après Calix, la route continue de suivre la côte à une distance plus ou moins grande, et on arrive à Luleä (Luléo), aussi à l’embouchure d’une rivière. Luleä est à la fois plus grand et plus laid que Calix: il a en plus quelques maisons, et en moins la situation perchée, toujours très-pittoresque. Après Luleä, on traverse Piteä, aussi sur une belle rivière, et on atteint enfin Umeä. Umeä est une ville de quinze cents âmes; elle possède trois ou quatre rues bien alignées, une vaste église, une grande place, et une quantité raisonnable de maisons basses à petites fenêtres. J’y trouvai pourtant le premier symptôme de luxe sous la forme de meubles en acajou, dont était ornée ma chambre à l’auberge.
Depuis Haparanda, nous voyagions à peu près comme nous l’avions déjà fait durant notre longue route sur la côte occidentale de la Suède, avec un _förbud_ (courrier), pour éviter les retards, et nous arrêtant quelques heures chaque nuit chez les paysans. Contrairement à ce qui nous arrivait au début de notre voyage, nous rencontrions chaque jour un meilleur gîte chez les paysans aisés. La propreté habituelle connaît certaines recherches qui la font monter jusqu’à l’élégance: le plancher, soigneusement blanchi, est couvert de menues branches de sapin répandant dans la chambre une odeur doucement résineuse; les draps, de belle toile, sentent la bonne lessive et attirent agréablement les gens fatigués; ajoutez à cela les repas de bon gibier et de laitage, dont on ne manque pas dans ces hospitalières maisons, et vous comprendrez combien je les trouvais confortables, en revenant de mes pénibles expéditions du Spitzberg et de la Laponie. Il est probable même qu’ils ont beaucoup gagné à être comparés à mes récentes misères; mais, pour ce motif ou pour tout autre, je leur garde un souvenir favorable. L’aisance, chez ces bons paysans suédois, conserve dans ses formes un certain air rustique et original, qui a sa saveur propre pour l’observateur. Ils ne font pas, comme les bourgeois des villes, venir à grands frais des meubles de pacotille, des papiers et des étoffes de mauvais goût, pour orner leurs demeures; non, leur luxe sort de leurs mains: il est le fruit de leur persévérance et de leur invention. Ordinairement les lits, les tables, les buffets, les chaises, sont recouverts d’une peinture rouge et bleue, émaillée d’étoiles, de soleils ou de fleurs; sur le haut des meubles, courent, en guise de frise, des cordons d’oiseaux impossibles, ayant seulement un bec et des ailes. Ce genre d’ornementation manque de grâce et non de gaieté; il s’allie parfaitement avec les grandes couvertures à raies bariolées, avec les plats de verre où se met le lait caillé, avec la vaisselle d’étain ou de terre brune, avec les grands vidercomes d’argent, avec les murailles revêtues de la teinte claire du bois de sapin.
Entre Umeä et Sundswall, l’aspect du pays se modifie; il s’embellit de quelques mouvements de terrain, les forêts s’éclaircissent, les arbres prennent de la variété, les champs et les prairies viennent réjouir la vue du voyageur, la fumée des fermes s’aperçoit plus souvent, on commence à rencontrer des troupeaux de petites vaches, et de ces bons chevaux suédois qui, quoique nourris d’herbes vertes, sont plus courageux et plus forts que la plupart de nos chevaux gâtés. Dans toutes les villes, nous trouvions une auberge, et il nous est arrivé de ne pas y être traités comme chez certains paysans. Peut-être notre extérieur prévenait-il peu en notre faveur; le fait est qu’étant réduits à aller jusqu’à Gèfle (prononcez Yèvle) avec notre défroque de Laponie, nous avions fort triste mine. Pour ma part, j’étais arrivée à un dénûment voisin de la misère: quelle singulière figure devais-je avoir avec mes cheveux courts, et ma casquette surmontant une robe recouverte par un paletot de caoutchouc! Cet étrange assemblage devait me donner une physionomie de bohémienne et de mendiante; heureusement, j’arrivais en voiture; sans cela, on m’eût peut-être refusé un lit dans les fermes.
A Sundswall, je trouvai aux rues et aux habitations un air de grande ville dont je fus intimidée, et je n’osai pas braver les regards dans mon accoutrement habituel. Voulant cependant voir la ville, je me composai un costume comme je pus; je revêtis mon unique robe, une robe de velours, belle, épaisse et soyeuse autrefois, mais alors brodée des reprises que je lui faisais chaque soir. Je n’avais pas de chapeau, et, pour comble d’infortune, après avoir fouillé tous les coins du sac de nuit qui me servait de malle depuis Kaafiord, je me trouvai trois gants de la même main. Il fallait s’ingénier; je me coiffai d’un vieux voile de dentelle noire; je cachai ma main nue sous un grand châle moins maltraité que le reste de ma garde-robe par les nombreux bains de la Laponie, et m’armant de hardiesse, je sortis. Malgré mes efforts pour ne pas paraître trop extraordinaire, on me regardait beaucoup; je donnai ordre à mon domestique de colorer d’_espagnolisme_, aux yeux des habitants, la singularité de mon costume: ceci était afin d’expliquer la mantille. Le remède fut pire que le mal: ces bons Suédois connaissaient la France, quelques-uns y avaient été, mais aucun ne connaissait l’Espagne. Une Espagnole! quelle rareté! Le bruit se répand, et chacun d’accourir. «Oh! elle est blonde! Mais elle est bien grande!» Les livres ne les dépeignent pas ainsi! Et puis c’étaient des yeux immenses, et des questions à n’en plus finir. J’eus à peine le temps de me réfugier à bord du bateau à vapeur, récemment arrivé, pour n’être pas trop victime de mon mensonge. Le capitaine présidait à un débarquement général; il nous reçut néanmoins à merveille. Quand mes curieux se furent un peu dissipés, car j’étais suivie, je montai sur le pont, et là j’eus une joie: je vis de grands paniers de pommes, de sincères et véritables pommes, bien rouges et bien jaunes, comme en Normandie: cela sentait et le sud et la France; les larmes m’en vinrent aux yeux; il y avait si longtemps que je n’avais rien vu de chez nous! Ces pommes n’avaient pas mûri à Sundswall, comme bien vous pensez, le bateau à vapeur venait de les apporter, et elles étaient fêtées comme le sont à Paris les oranges. Le capitaine du bateau, voyant mes regards de convoitise pour ses pommes, m’en offrit deux; je les mangeai avec délices. En France, je n’aime pas les pommes; mais, en Suède, en revenant du pôle arctique, c’était bien différent.
Je rentrai à l’hôtel sans trop de gêne, à cause d’une pluie, protectrice des Espagnoles, qui vint à tomber. Si mal que j’aie vu Sundswall, je vais vous la décrire. La ville, construite aux bords de la mer, entre deux rivières, est extrêmement humide; il y pleut, m’a-t-on dit, tout le temps où il ne gèle pas: elle a, vous le voyez, un fort vilain climat. A cause de ce climat, peut-être, on n’y voit pas une seule promenade; les habitants pensent que, dans un tel pays, le mieux est de ne pas sortir de chez soi. Leurs habitations, hautes et mal bâties, placées dans des rues étroites, presque toujours comblées de boue noire, sont affreuses au dehors, assez confortables à l’intérieur. Sundswall a de fréquentes communications avec Stockholm et Abo en Russie. Sundswall est situé en face d’Abo, sur la rive ouest du golfe de Bothnie; le bateau arrive tout l’été chargé de denrées de toutes natures, d’étoffes, de meubles, etc.
Sundswall est une ville de bois, c’est tout dire; il n’y a rien à chercher là, ni pour l’artiste ni pour l’antiquaire: le promeneur y trouve un pavé de cailloutis, détestable pour les pieds et pour les voitures, et il n’y a rien autre à regarder qu’une grande église et un hôtel de ville, construits en bois comme la ville. Ces constructions de bois sont sans doute commodes et appropriées au climat, mais en vérité elles sont bien laides à voir, surtout dans les villes: une chaumière, un moulin de bois peuvent être jolis; une église de bois peint a toujours un faux air de joujou infiniment déplaisant. Au coin d’une rue étroite, dans une sorte d’échoppe basse et sombre, s’ouvrant comme une caverne sous une vieille maison, j’aperçus, derrière des vitres troubles, quelques volumes fraîchement brochés; cela me ravit: je voyais un libraire! J’ai donc rencontré à Sundswall des fruits, une douceur de la vie matérielle; et des livres, une jouissance de la vie intellectuelle. Ces quelques lieues faites chaque jour, depuis deux mois, m’avaient enfin assez rapprochée des pays heureux pour que je pusse sentir, dans cette petite ville de Suède, les lointains rayons de ces deux astres qu’on appelle le soleil et la pensée.
Non loin de Sundswall, on entre dans la province de Gestrikland, une des plus belles de la Suède; le sol apparaît alors plein de fertilité, le feuillage touffu des chênes se mêle heureusement aux pyramides sombres des sapins: ce sont les chênes les plus septentrionaux de la Suède: ce bel arbre ne pousse plus au delà du 63° degré de latitude nord. Gèfle, capitale de la province, est une ville plus riante que Sundswall; elle est aussi un point important et prospère de la Suède: elle était pour moi le point important où je devais trouver mes caisses. Dès mon arrivée à l’hôtel, je m’empressai de faire déballer au plus vite une toilette complète, afin de quitter mon costume hybride et affreux. Ici, je dois le confesser dans toute la faiblesse de ma nature féminine, j’éprouvai un très-grand plaisir à mettre une jolie robe fraîche, à grands volants, et un chapeau de crêpe bien léger, bien couvert de fleurs, plein de cette grâce dont nos modistes parisiennes ont le monopole. Ainsi transformée, j’allai dîner chez le consul, où je reçus l’accueil le plus empressé de la part de plusieurs aimables femmes que j’y rencontrai. Elles me firent faire force descriptions sur ces étranges régions arctiques et sur la Laponie, très-peu connue des Suédois eux-mêmes. Si je n’eusse été si pressée par la crainte de la saison froide, j’eusse volontiers prolongé mon séjour dans cette hospitalière petite ville de Gèfle; mais mon désir de visiter les mines de Fahlun nécessitant un détour assez long, je dus me résoudre à résister aux très-pressantes instances qui cherchaient à me retenir. Le lendemain, de grand matin, je m’asseyais de nouveau dans mon mauvais berlingot. A une vingtaine de lieues autour de Gèfle, le paysage est charmant, à la fois fertile et pittoresque; les champs cultivés sont coupés de beaux grands bois; les collines entourent des lacs au bord desquels sont posées des habitations de paysans, où respirent la paix et l’aisance. En approchant de Fahlun, le sol s’appauvrit, on gravit des côtes pelées, on traverse des landes arides; enfin, du haut d’un plateau pierreux, semé de quelques bouquets de sapins, on aperçoit la ville au fond d’une vallée profonde. Des maisons basses, enfumées, sont dominées par l’église et quelques autres édifices, dont les toits, d’un beau vert clair et pur, sont les seules taches de couleur gaie que l’on voie; cette belle nuance verte est due à l’oxydation égale et parfaite des planches de cuivre qui forment les toitures. La ville est affreuse, noire, couverte d’un ciel de fumée; dans ses rues étroites s’agite une population hâve, chétive, misérable, étiolée par une atmosphère à exhalaisons malsaines.
Quand j’arrivai, il tombait une pluie torrentielle; le pavé, formé de cailloux pointus, était couvert d’une boue semblable à de l’encre épaisse: on était sali et blessé à chaque pas. Malgré cela et les cascades qui tombaient de tous les toits dépourvus de gouttières, je voulus aller visiter les mines.
Les mines de cuivre de Fahlun sont les plus anciennes de toutes celles de Suède; le directeur nous parla du XIIIe siècle. Pendant un long espace de temps elles donnaient un minerai d’une richesse magnifique; aujourd’hui elles sont à peu près épuisées, et c’est à grand’peine qu’on obtient quatre pour cent des matières extraites du fond de leurs abîmes au prix de tant de peines et de dangers. La longue exploitation dont elles ont été l’objet a bouleversé le sol sur un long espace. On arrive à l’entrée des mines par une route taillée en spirale sur le flanc d’une colline élevée. Les excavations nécessaires et les éboulements successifs qui ont eu lieu à différentes époques ont creusé à l’entrée de la mine un gouffre dont on aperçoit à peine le fond, et où l’œil plonge avec effroi à travers des fragments de rochers et d’énormes tas de pierres; le minerai monte, du fond de ce gouffre au niveau du sol, dans de grands paniers attachés à des cordes et hissés par des poulies. Il y a quelques années, minerai, mineurs et visiteurs prenaient le même chemin; maintenant on descend d’une manière moins effrayante dans les entrailles de la montagne.
Avant de commencer ce voyage dans le noir, le directeur des mines, un homme poli et obligeant, nous fit revêtir une grande robe de laine à pèlerine, un chapeau de feutre à larges ailes et des bottes fortes; ainsi accoutré, on a plutôt l’aspect d’hérétiques recouverts du san-benito et marchant au supplice aimé de l’inquisition, que de gens du monde curieux: mais on est sûr de préserver ses vêtements des brûlures des acides qui suintent sans cesse le long des parois humides. Cinq mineurs mal vêtus, à la physionomie souffrante, pâles sous la poussière noire qui les couvrait, nous furent donnés pour guides; l’un d’eux portait une énorme brassée de bûchettes de sapin: c’était notre provision de lumière. Ces bûchettes, réunies dans un anneau de cuivre, se tiennent commodément allumées à la main et répandent une clarté au moins égale à celle d’une torche. Nous prîmes chacun notre torche et, entourés de nos cinq hommes, nous commençâmes à descendre. L’escalier des mines est taillé dans le sein même de la colline; il n’est recouvert d’aucun revêtement; le plus souvent de simples traverses de bois retiennent la terre et forment les marches. A gauche on a le flanc de la montagne, à droite une légère barrière derrière laquelle on devine des gouffres. Par moments on descend entre deux murailles rapprochées; mais cela dure peu, et bientôt après on côtoie de nouveau les précipices. Quand l’œil s’est habitué à la faible clarté des torches, on distingue au-dessous de soi les mares d’eau noire et huileuse formées du continuel suintement des voûtes; cet escalier inégal et humide est parfois remplacé par des sentiers en pente, rapides, glissants et dangereux. Si on rencontre une galerie exploitée et épuisée, sentier et escalier s’interrompent, et on les retrouve au bout de la rue parcourue. Les galeries sont hautes, voûtées, soutenues de loin en loin par de larges contre-forts en bâtisse et des poutres entre-croisées; ces précautions contre les éboulements rassurent imparfaitement, si l’on vient à songer à l’énorme masse de terre qui pèse sur ces voûtes; on rencontre ainsi un nombre incalculable de paliers et d’articulations. Les mines de Fahlun sont bien différentes de celles de Kaafiord, et me présentaient pour ce motif un autre genre d’intérêt: à Kaafiord l’exploitation est récente, les galeries sont à peine percées, et regorgent de minerai; à Fahlun, c’est une mine épuisée, où l’homme a multiplié ses efforts pour obtenir un rendement devenu chaque jour plus faible. Dans leur état actuel, les mines de Fahlun présentent, si je puis m’exprimer ainsi, le plus magnifique monument par extraction que la main de l’homme ait jamais pu produire. Figurez-vous un labyrinthe inextricable, immense, de rues obscures qui se croisent, montent, descendent, se rapprochent, s’éloignent, se rencontrent et se fuient; figurez-vous de temps en temps des carrefours qui sont comme les nœuds de ces routes souterraines et parfois tracent au milieu des ténèbres une espèce d’étoile dont chaque rayon est une galerie perdue profondément dans les terres; figurez-vous enfin une sorte d’écheveau sombre et effrayant de rues, de corridors, de ponts, de sentiers, d’escaliers et de rampes, dans lequel, même bien accompagné, on frissonne à chaque instant, dans la crainte de ne pas s’y retrouver. A mesure que l’on descend, l’air se raréfie; à cent cinquante ou deux cents pieds sous terre, on est fort incommodé par une vapeur épaisse d’exhalaisons sulfureuses; dans les rares moments où l’on peut distinguer les objets, les parois des galeries brillent par places comme des murailles féeriques; les filons de cuivre mêlés de fer, d’argent, d’or, de cobalt, de pyrite, d’arsenic (qui dans le commerce de bijoux prend le nom de marcassite), ont donné au minerai des teintes violacées, irisées, bronzées, chatoyantes, du plus superbe effet; de temps en temps, un morceau de grenat ou de cristal de roche étincelle sous un rayon de lumière.
Vers le milieu de la mine, on a creusé un puits d’une immense profondeur et d’un diamètre de dix à douze pieds; il reçoit les eaux des galeries de tous les étages, qui viennent y aboutir à cet effet; il ressemble ainsi au tronc d’un arbre immense, dont ces salles, ces galeries et ces rues seraient les rameaux. Des fenêtres en voûtes s’ouvrent sur ce puits à tous les étages, et permettent aux mineurs d’y venir puiser, s’ils ont besoin d’eau, sans faire un trajet fatigant. Lorsque nous fûmes à une des fenêtres de l’étage inférieur, deux mineurs, placés à l’orifice du puits, y jetèrent d’énormes brassées de sapin enflammé; les bûchettes, en s’éparpillant, lançaient de vives clartés, et, à mesure qu’elles passaient devant les grandes fenêtres, elles éclairaient les profondeurs mystérieuses des galeries. On avait alors, pendant quelques secondes, un coup d’œil fantastique et admirable; le tourbillon de feu descendait en pétillant, faisant briller chaque goutte d’eau des murailles comme un diamant, et remplissant de lueurs éclatantes toutes ces sombres voûtes qui s’entre-croisaient; puis il allait s’éteindre avec bruit dans l’eau plate et noire, et, lorsque la dernière flamme était éteinte, le silence des souterrains me semblait plus profond et ses ténèbres plus épaisses. Nous descendîmes à plus de trois cents pieds sous terre; là, la route prend un autre aspect, celui d’une poutre traversée de branches de fer comme un perchoir de perroquet, et elle disparaît, sous cette forme, dans les entrailles de la mine. Je m’arrêtai là, pensant en avoir assez vu, et, après m’être reposée un moment sur un bloc de pierre, j’entrepris de remonter au jour. Cette dernière partie de mon expédition ne fut pas la plus facile, et je souffris beaucoup de la boue glissante, de la vapeur empestée et des gouttes glacées; en faisant cette ascension, ma fatigue s’augmentait, n’étant plus soutenue par ma curiosité. Je mis près de deux heures à venir retrouver l’air pur. J’arrivai enfin, je revis le ciel, la nature, les arbres, la lumière et la sauvage vallée de Fahlun, sa ville triste, laide, enfumée; tout cela me parut un paradis, comparé à ce dédale de ténèbres d’où je sortais.