Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 18
Cet essai, quoique incomplet, peut néanmoins vous donner une idée assez juste de cette poésie finlandaise, pâle, douce et mélancolique comme le pays qui l’a vue naître.
La Finlande accepta facilement le luthéranisme imposé par la domination suédoise; aujourd’hui elle est complétement luthérienne, et peu de familles ont embrassé la religion grecque dans les provinces soumises à la Russie depuis 1808.
Les Finnois ont toujours été pacifiques; ils l’ont prouvé en se laissant conquérir par les Suédois et en résistant peu aux Russes, envers lesquels aucune tentative de révolte n’a eu lieu depuis près de quarante ans, quoique le régime russe leur soit peu sympathique. Sans être belliqueux, ils sont courageux et opposent la persévérance et la résignation aux maux de la vie; ils sont loyaux, paisibles et mélancoliques, reconnaissants jusqu’au plus absolu dévouement, et par conséquent vindicatifs au point de ne jamais oublier une offense. C’est un peuple, vous le voyez, chez lequel on trouve des éléments nobles et intelligents; l’âpreté de leur climat, qui les prive du contact civilisateur des autres peuples, empêche seul, sans doute, le développement de toutes leurs facultés. Ils sont généralement laboureurs et pêcheurs; peu sont marchands d’une façon fixe, tous le deviennent quand les circonstances l’exigent; l’hiver, ils partent en traîneaux et vont en Suède ou en Russie vendre des fourrures, du poisson salé, du gibier et du beurre; le reste de l’année, ils cultivent une terre ingrate, où ils voient rarement mûrir l’orge qu’ils ont semée.
Comme toutes les habitations septentrionales, les maisons finlandaises sont construites en troncs de sapin, et composées de plusieurs petits corps de bâtiments ayant chacun un emploi différent: le plus grand est le logement de la famille; les autres servent d’étable, de grange, de magasin et de salle de bain, appendice de toute maison finlandaise. Le bain finlandais est le bain russe tel que nous le connaissons: une étuve de bois remplie de vapeur d’eau bouillante, et un réservoir d’eau froide pour les douches; seulement le mécanisme trop compliqué des chaudières est remplacé par de larges pierres plates sur lesquelles on verse de l’eau après les avoir fait rougir au feu. Par ce moyen on obtient jusqu’à 60° de chaleur (centigrade). Dans quelques cantons on ne fait pas usage des affusions et des immersions d’eau froide, et on ôte ainsi à cet excellent bain ses qualités toniques et fortifiantes.
Les mœurs sont très-pures en Finlande, et la preuve en arrive à propos du bain. Dans les étuves, où on est entièrement nu, hommes et femmes se trouvent réunis sans qu’il en résulte aucun désordre. Un usage assez généralement suivi me paraît encore plus singulier: il n’est pas rare qu’une jeune fille fiancée partage le lit de son promis, et celui-ci n’oublie jamais, dit-on, qu’il ne devra la considérer comme sa femme que lorsque le sacrement les aura unis. Ce rapprochement ne lie pas les fiancés absolument; car si, après avoir dormi l’un près de l’autre, ils veulent rompre leur engagement, ils sont libres, et s’ils se séparent, il n’en résulte aucun préjudice pour la jeune fille. De telles choses sembleraient fabuleuses et impossibles si elles ne se passaient bien au delà du cercle polaire, dans un pays où l’amour est pâle et le sang tiède comme les rayons de son rare soleil.
A l’heure qu’il est, le langage, les mœurs et toutes les coutumes finlandaises conservent encore toute leur originalité, et sont, par cela même, curieux à étudier. Il n’en est pas de même du costume; il a subi cette décoloration qui fait le désespoir des peintres; le bien-être du peuple a sans doute gagné à recevoir les ballots de lainages allemands et les cotonnades de l’Angleterre, mais le pittoresque s’est évanoui. Adieu les manteaux de peaux de bêtes, les habits étrangement coupés, les bijoux baroques, les armes bizarres! toutes ces choses charmantes à rencontrer pour le voyageur ont disparu: il faut aller les chercher maintenant jusque chez les Lapons, et c’est bien rude! Les femmes finlandaises portent de longues robes de laine à tailles courtes, dont les manches s’arrêtent au-dessus du coude pour laisser passer une manche de toile blanche; elles nouent sur leur tête la fanchon suédoise en cotonnade rouge ou bleue; les hommes ont des vestes rondes en wadmel gris, des pantalons larges et des casquettes de cuir à longues visières. Hommes et femmes se chaussent de bottes laponnes, faites de peau de jarrets de rennes, et, sans cet indice, ressembleraient tout autant à des Picards qu’à des Finlandais. Dans les grandes fêtes, m’a-t-on dit, et particulièrement à Noël et le jour de leur mariage, on voit sortir des coffres de magnifiques costumes: la fiancée porte une couronne dorée, ses cheveux flottent sur ses épaules, sa robe est brodée de mille couleurs; sa poitrine brille de l’éclat des bijoux d’or et d’argent; malheureusement pour moi, n’ayant pu assister à aucune de ces solennités, j’ai dû me contenter du récit de toutes ces magnificences. J’y crois néanmoins, sachant combien le paysan au travail diffère partout du paysan en fête; qui devinerait dans notre Normandie la belle coiffure cauchoise sous le hideux bonnet de coton des femmes! Ajoutez que j’ai seulement traversé les plus pauvres provinces de la Finlande; j’aurais vu de beaux pays et de beaux costumes, si j’avais voulu pénétrer un peu plus avant en Russie.
Les Finlandais forment une race forte et vigoureuse; ils sont de haute taille, ont généralement les cheveux blonds, les yeux bleu pâle ou gris, la peau très-blanche. Avec ces caractères extérieurs si différents de ceux de la race laponne, on doit s’étonner qu’il se soit rencontré des gens disposés à leur assigner une commune origine; les savants qui soutiennent cette opinion l’ont probablement puisée dans un certain rapport du langage des deux peuples, et non dans une étude _de visu_ de leurs caractères distinctifs. Deux peuples, amenés par de continuels contacts à s’emprunter des mots, cela s’est vu dans tous les temps; mais une même race arrivant, sous un même climat, à se scinder de façon qu’une fraction de ce peuple change sa physionomie, ses mœurs et son costume, ceci sort des limites du raisonnable. Il suffit donc d’avoir des yeux et de comparer un Finlandais et un Lapon, pour regarder comme impossible la plus lointaine confraternité entre eux.
Les femmes finlandaises sont robustes et bien proportionnées; quelques-unes sont vraiment belles; toutes sont très-fraîches pendant la première jeunesse, mais la beauté dure peu sous ce climat rigoureux; à trente ans les femmes semblent vieilles, et cependant l’enfance se prolonge tard chez les jeunes filles; leur jeunesse est comme leur été: un éclair rapide et éclatant, qui fait tout éclore à la fois et est suivi d’un long hiver.
Les Finlandais ont des habitudes d’ordre et de travail; ils sont persévérants et industrieux; chaque famille se suffit à elle-même, cultivant ses champs, construisant sa maison, fabriquant ses meubles, ses ustensiles et ses chaussures, tissant sa toile et son drap, et de plus instruisant ses enfants, car chez eux comme en Suède et en Norvége tous les paysans savent lire et écrire; ils possèdent même souvent des notions élémentaires d’histoire et de géographie. Nouveau contraste avec les Lapons, qui vivent oisifs, ignorants et nomades, prenant de la peine seulement pour subvenir à leurs besoins matériels, et rentrant dans leur morne stupidité dès qu’ils les ont satisfaits. Il y aurait beaucoup à dire encore sur la Finlande, pour la bien faire connaître; cette tâche sera sans doute entreprise un jour; pour moi, j’ai voulu seulement par ces quelques pages vous tracer une légère esquisse de ce peuple peu connu, et j’espère vous avoir intéressé.
Je reviens à ce qui m’est personnel, et à Mattaringuy, où vous m’avez laissée.
Pour beaucoup de gens, Mattaringuy est le cœur de la Laponie; comme là s’arrête la route qui du sud (comprenez Stockholm) monte vers le nord, les voyageurs russes et suédois ne poursuivent pas plus loin leur pérégrination, heureux de contempler sur la montagne voisine ce fameux soleil du 20 juin, qui ne quitte pas l’horizon pendant vingt-quatre heures. Du reste, pénétrer en Laponie en remontant les fleuves Muonio et Torneä, est une entreprise presque impraticable, à cause de la violence des courants et surtout des cascades, qui nécessiteraient des _portages_ trop multipliés. Lorsque les Finlandais des bords des fleuves entreprennent ce voyage, c’est pendant l’hiver, alors qu’une couche épaisse de neige permet aux traîneaux de glisser indifféremment sur les fleuves et sur la terre.
Mattaringuy a acquis une certaine célébrité scientifique par le séjour de l’académicien Maupertuis; c’est près de là, sur le mont Avasaxa, qu’il fit les observations nécessaires pour compléter sa théorie de la terre. Mattaringuy est un bourg composé seulement de quelques maisons dominées par le clocher rouge d’une église; j’y trouvai une nouveauté pleine de charme pour moi, je veux dire une _chiven_ (maison de poste), et en lisant ce mot sur une porte j’eus la preuve que j’en avais enfin fini des déserts marécageux et des fleuves violents. Nous nous hâtâmes de payer nos bateliers, de congédier notre interprète finlandais et de demander au maître de la maison une voiture pour nous mener jusqu’à Torneä. Après avoir fait un très-frugal repas composé de laitage sous plusieurs formes: soupe au lait, crème froide, lait caillé, fromage, nous allâmes examiner notre équipage; on nous présenta un tilbury champêtre, sans ressorts ni coussins, semblable à ceux dont se servent les _förbud_ (courriers) en Norvége, en somme une très-jolie petite charrette. Le cheval était beaucoup plus élégant que le carrosse; il portait un grand harnais de bois couvert de houppes de laine et de grappes de grelots qui babillaient très-haut à chacun de ses mouvements; ce harnachement bizarre et pittoresque sentait le voisinage du goût oriental de la Russie. La route de Mattaringuy à Haparanda côtoie le Torneä, dont le cours devient très-majestueux en approchant de son embouchure; à droite, la vue est bornée par une forêt de sapins coupée à de rares intervalles par des champs de lin ou d’orge. Tout cela est d’un calme un peu monotone; néanmoins la route me parut charmante, tant j’étais dominée par la joie de me sentir sur la terre ferme; notre cheval, plus gai encore que moi, trouva bon de nous verser dans un fossé; mais, comme fort heureusement notre véhicule n’avait pas de ressorts, nous en fûmes quittes pour un saut prodigieux et un retard d’une heure; le soir même nous entrions dans Haparanda.
A Haparanda, miracle du progrès! je trouvai une auberge! Je ne voulus rien voir, rien entendre, rien manger avant d’être dans un lit. Depuis vingt-deux jours je ne m’étais pas déshabillée pour dormir! Il faut avoir éprouvé nos fatigues, subi nos longues privations, pour comprendre comment un lit devient la chose du monde la plus impérieusement désirable.
J’expliquai mon vœu à la maîtresse de l’auberge, et, sur un mot d’elle, une grande fille blonde et fraîche me conduisit par un escalier de bois resté blanc à force de propreté, dans la plus belle chambre de la maison. Les voyageurs sont précieux et rares à Haparanda; pour ce motif, sans doute, on les loge dans des espèces de boîtes; celle dont je pris possession était toute petite, avec des boiseries lilas rechampies de filets jaunes et des meubles peints en blanc relevés de filets et d’ornements vert tendre; le papier découpé de cette boîte de bonbons était représenté par des stores de toile à jour, qui pendaient devant les fenêtres: tout cela éblouissant de propreté, frais, coquet, rangé, charmant! J’étais alors une bien indigne _papillotte_ de ce nid digne de la robe de soie des dragées; et je le lus dans les regards de ma conductrice; quel aspect que le mien ce jour-là! J’étais couverte de poussière; mon malheureux costume d’homme ne luttait même plus, il s’anéantissait en haillons; rien de plus dévasté et de plus affreux: en m’apercevant dans une glace, je fus moi-même surprise; je ne me reconnaissais plus! J’avais hâte de changer de physionomie; je fis une longue toilette et me plongeai avec délices entre deux beaux draps blancs.
Je restai quarante-huit heures dans ce lit sans pouvoir me décider à en sortir; j’y serais restée huit jours si j’avais pu; mais il fallait continuer notre route, et je voulais voir Torneä.
Haparanda, où l’on trouve des chambres si coquettes et de si bons lits, est une petite ville suédoise posée en face de Torneä, à l’embouchure du fleuve de ce nom, qui, comme vous le savez, sépare aujourd’hui la Suède de la Russie; le Torneä est fort beau et fort large en cet endroit, et le trajet qu’on fait en bateau pour aller d’une ville à l’autre dure plus de vingt minutes. Vues du milieu du fleuve et embrassées ainsi dans leur ensemble, ces deux villes qui se regardent offrent le contraste le plus parfait. Haparanda, avec ses maisons bariolées, entourées de parterres, ses toits rouges, ses fenêtres ouvertes en dehors, où le soleil vient gaiement briser ses rayons, est comme un collier de verroteries égrené sur la rive droite du fleuve; Torneä montre des murailles grises, épaisses, discrètes, dépassées d’espaces en espaces par de lourdes charpentes rougeâtres, par des clochers ou des dômes couverts de plomb, surmontés de croix de fer. D’un côté, un jardin plein de kiosques; de l’autre, une nécropole.
Le contraste se complète si on visite l’intérieur des deux villes; je venais de quitter Haparanda, où tout était mouvement et bruit; c’était jour de marché, les rues s’emplissaient de jeunes suédoises vêtues de jupons bleus ou rouges, le cou orné de chaînes d’argent, portant sur leurs têtes des corbeilles où s’entassaient de beaux poissons, du gibier, des légumes; les jeunes garçons allaient et venaient, promenant des chevaux, des vaches, des porcs, des moutons; tout ce monde occupé, achetant, vendant, causant, riant, formait une mêlée active et joyeuse. A Torneä, je vis des rues solitaires, où l’herbe cachait les pierres; des maisons hermétiquement fermées; de temps en temps, sans bruit, s’ouvrait une porte garnie de fer pour livrer passage à une ombre enveloppée d’un manteau de laine noire, la tête cachée sous un bonnet pointu; pas un mot n’était prononcé si une ombre en rencontrait une autre: on eût dit autant de fantômes, habitants de lourds tombeaux que surmontait cette forêt de croix et de cloches. Cloches muettes, du reste, car jamais je ne vis tant de cloches ni un lieu plus silencieux: ce silence était si profond que j’entendais dans les rues le bruit de mes pas et le froissement de ma robe; j’ai erré ainsi plusieurs heures dans cette cité qui se meurt, me demandant quelle volonté inconnue a rendu cette ville déserte, ses cloches muettes, son peuple morne; pourquoi la mort lui vient-elle avant la vieillesse? Elle est dépeuplée, attristée, elle n’est pas en ruines; tout est jeune, gai, vivant, sur la rive droite du Torneä; tout est, sur la rive gauche, désert et immobile.
Il en est de l’existence des villes comme de celles des hommes: leur durée tient à des causes mystérieuses. A chaque minute du jour la vie d’un homme s’achève et celle d’un autre commence; à un moment marqué sur l’horloge de l’éternité, une ville s’éteint et une autre s’élève! Et j’ai vu Torneä au commencement de l’automne, lorsque le soleil lui apportait encore un peu de vie et de clarté; mais pendant le sombre et rigoureux hiver, c’est bien pire. Voici ce qu’en dit Maupertuis:
«La ville de Torneä, lorsque nous y arrivâmes le 30 décembre, offrait véritablement un aspect affreux; ses maisons basses se trouvaient enfoncées jusqu’aux toits dans la neige, et le jour n’aurait pu pénétrer dans la neige, s’il y avait eu du jour; mais les neiges tombant toujours ou prêtes à tomber ne permettaient presque jamais au soleil de se faire voir, même au midi, pendant les quelques moments qu’il paraît à l’horizon.
«Le froid fut si grand dans le mois de janvier, que nos thermomètres de mercure, de la construction de Réaumur, descendirent à 37°; ceux d’esprit-de-vin gelèrent. Lorsqu’on ouvrait la porte d’une chambre échauffée, l’air extérieur convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s’y trouvait, et en formait de gros tourbillons blancs. Lorsqu’on sortait, l’air déchirait la poitrine; nous étions avertis de l’augmentation du froid par le bruit avec lequel le bois dont toutes les maisons sont bâties se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût dit que tous les habitants étaient morts; enfin on voyait à Torneä des gens mutilés par le froid, et les habitants de ce climat perdent quelquefois le bras ou la jambe. Quelquefois il s’élève tout à coup des tempêtes de neige, et c’est un nouveau péril; il semble que le vent souffle de tous les côtés à la fois; il lance la neige avec une telle impétuosité que tous les chemins disparaissent. Le voyageur surpris par un ouragan de cette espèce voudrait en vain se retrouver par la connaissance des lieux ou les marques faites aux arbres; il est aveuglé par la neige, et englouti s’il fait un pas.»
Et Torneä est à vingt-deux jours de marche du cap Nord, et à 14 degrés de la baie Madeleine, d’où nous venons! Je ne puis plus songer sans frémir à ce que nous fussions devenus dans un hivernage dont Dieu nous a sauvés!
J’ai cité cette description de Maupertuis, parce qu’elle est, m’a-t-on dit dans le pays même, parfaitement exacte. Dans d’autres circonstances, je me suis abstenue d’appeler à mon aide le témoignage des voyageurs, craignant de tomber sur des hâbleurs tels que Regnard, qui écrivit à Sakajervi, à huit milles de Torneä, quelques vers emphatiques terminés par celui-ci:
_Sistimus hic tandem, nobis ubi defuit orbis._
REGNARD, 18 août 1681.
«Nous nous arrêtons enfin ici, où la terre nous a manqué.»
L’illustre auteur du _Joueur_ et du _Légataire universel_ faisait, du reste, beaucoup mieux les vers que les narrations de voyage; la sienne est un tissu de fables sur la Laponie; il devait mal la connaître: ne l’ayant pas visitée; car il s’arrêta, non aux limites de la terre, mais aux frontières laponnes, qu’il dépassa à peine de quelques milles.
En quittant ce sombre Torneä, je me retrouvai avec plaisir au milieu de l’active population d’Haparanda; je parcourus la ville dans le double but de la voir d’abord, de me procurer une voiture ensuite. Comme toutes les villes nouvelles, Haparanda n’a pour habitants que des marchands; elle est l’entrepôt des provenances du sud, si utiles au nord, et de celles du nord, recherchées par le sud; elle sert d’intermédiaire entre les Russes, les Suédois, les Lapons et les Finlandais; elle possède à la fois dans ses magasins des fourrures d’ours, de rennes, de loups, de renards, d’hermines, des peaux de phoques et de morses, des planches, du goudron, du beurre, du poisson salé, surtout du saumon et du blé, de l’eau-de-vie, des pommes de terre, du vin, des cotonnades, des draps, des rubans, même des livres, des bijoux, du café, du tabac, et quelques autres objets comme ceux-ci, de grand luxe dans un tel pays. L’hiver, Haparanda n’est pas moins active que l’été; la mer est immobile; son port est fermé et désert; mais le froid, en gelant les lacs et les fleuves; la neige, en comblant toutes les inégalités du terrain, ont rendu praticables les pays abrupts de l’extrême nord; alors le Lapon arrive avec ses rennes, le Finlandais avec ses chevaux, tous avec leurs traîneaux légers et rapides, chargés de chair de renne et de gibier qui s’expédient jusqu’à Stockholm dans un parfait état de conservation. Le gibier, dont les forêts finlandaises abondent, consiste principalement en perdrix, en gelinottes et en coqs de bruyères. Le jour où je visitai Haparanda, le froid avait déjà rendu la chasse fructueuse, et je vis une énorme abondance de gibier sur la place du marché; il me fut très-agréable de retrouver la même abondance dans la cuisine de notre hôtesse, et de faire enfin un vrai repas, avec soupe, rôti, confitures, vin, etc., ce dont je m’étais fort tristement déshabituée.
Après ce repas succulent, on nous amena la voiture qui devait nous conduire à Stockholm; c’était une sorte de _mylord_ rustique, posé sur des morceaux de fer biscornus ayant la prétention mal justifiée d’être des ressorts; l’extérieur était enduit d’un badigeonnage de teinte douteuse; l’intérieur était du wadmel, cachant des coussins de foin; on nous demanda, je crois, quatre cents francs de ce précieux véhicule; il fallut se décider à les donner, sous peine d’hiverner à Haparanda. Le marché se conclut, et notre départ le suivit de près. Le premier jour, tout se passa assez bien; mais le second, en traversant Calix, une roue se brisa, et le temps pris par le charron pour la réparer, je l’emploie, moi, à mettre en ordre toutes ces notes et à vous les envoyer.
Maintenant, cher frère, au revoir en pays civilisé, je vous écrirai le mois prochain de Stockholm.
LETTRE IX.
LA SUÈDE ORIENTALE.--LA PRUSSE.