Voyage aux Pyrénées

Part 6

Chapter 63,884 wordsPublic domain

«Pourquoi non? me disait un voisin, homme bizarre et brusque; ceci est une tragédie, et très-régulière; comptez si elle n’a pas toutes les parties classiques. Premièrement, l’exposition: les instruments du supplice qu’on étale, la foule qui s’assemble, la distance qu’on marque, l’animal qu’on attache. C’est une protase du genre complexe, comme disait M. Lysidas. Secondement, les péripéties: chaque fois qu’un petit garçon part, vous êtes dans l’attente, vous vous dressez sur vos pieds, votre cœur bat, vous vous intéressez au pendu comme à votre semblable. Direz-vous que la péripétie est toujours la même? La simplicité est la marque des grandes œuvres, et celle-ci est dans le goût indien. Troisièmement, la catastrophe: ici, elle est sanglante s’il en fut. Quant aux passions, ce sont celles qu’exige Aristote, la terreur et la pitié. Voyez comme la pauvre bête redresse la tête en frissonnant, quand elle sent le vent du sabre, de quel air lamentable et résigné elle attend le coup. Le chœur des spectateurs prend part à l’action, blâme ou loue, comme celui de la tragédie antique. Concluez que le public a raison de s’amuser, et que le plaisir n’a jamais tort.

--Vous parlez comme la Harpe; ce canard prendrait son sort en patience, s’il vous entendait. Et le bal, qu’en dites-vous?

--Il vaut bien celui de l’Hôtel de France et du beau monde; notre danse n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des servantes et des guides: quels entrechats! quelles pirouettes! ils y vont de franc jeu et de tout cœur, ils ont le plaisir du mouvement, ils sentent le ressort de leurs muscles; c’est la vraie danse inventée par la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à mon hôtel: dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière attitude, ne rappellent pas les statues antiques. La force et la santé sont toujours les premières beautés. Croyez-vous que les grâces languissantes et les sourires convenus de nos quadrilles assembleraient toute cette foule? Nous nous éloignons tous les jours de la nature; nous ne vivons que du cerveau, nous passons le temps à composer et à écouter des phrases. Voilà que j’en débite moi-même; demain je me corrige, j’achète une grosse canne, je mets des guêtres et je vais courir la campagne. Faites comme moi; marchons chacun d’un côté, et tâchons de ne pas nous rencontrer.»

PAYSAGES

I

J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul, par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa route. On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du pays. Le moyen de s’ennuyer est de savoir où l’on va et par où l’on passe: l’imagination déflore d’avance le paysage. Elle travaille et bâtit à sa façon; en arrivant il faut tout renverser: cela met de mauvaise humeur; l’esprit garde son pli; la beauté qu’il s’est figurée nuit à celle qu’il voit; il ne la comprend pas, parce qu’il en comprend une autre. La première fois que je vis la mer, j’eus le désenchantement le plus désagréable: c’était par une matinée d’automne; des plaques de nuages violacés bigarraient le ciel; une brise faible hérissait la mer de petits flots uniformes. Je crus voir une des longues plaines de betteraves qu’on trouve aux environs de Paris, coupée de carrés de choux verts et de bandes d’orge rousse. Les voiles lointaines ressemblaient aux ailes des pigeons qui reviennent. La perspective me semblait étroite; les tableaux des peintres m’avaient représenté la mer plus grande. Il me fallut trois jours pour retrouver la sensation de l’immensité.

II.

Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on l’entend gronder sous ses pieds. Au pont de Discoo, le sol lui manque: il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume; puis, sous une arcade de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux reflet tranquille. Tout à coup il saute de trente pieds, en trois masses sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure. Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. Nos prairies du Nord ne donnent point l’idée d’un tel éclat; il faut cette fraîcheur incessante et ce soleil de feu pour peindre cette robe végétale d’une si magnifique couleur. Sur la pente, je voyais s’allonger devant moi un grand pan boisé de montagne; le soleil de midi le frappait en face; la masse des rayons blancs perçait la voûte des arbres; les feuilles transparentes ou luisantes resplendissaient. Sur tout ce dos éclairé on ne distinguait pas une ombre, une chaude évaporation lumineuse le couvrait comme un voile blanc de femme. J’ai revu souvent, surtout vers le soir, cet étrange vêtement des montagnes; l’air bleuâtre enfermé dans les gorges devient visible; il s’épaissit, il emprisonne la lumière et la rend palpable. L’œil pénètre avec volupté dans le blond réseau d’or qui enveloppe les croupes; il en sent la mollesse et la profondeur; les arêtes saillantes perdent leur dureté, les contours heurtés s’adoucissent: c’est le ciel qui descend et prête son voile pour couvrir la nudité des sauvages filles de la terre. Je demande pardon pour ces métaphores; on a l’air d’arranger des phrases, et l’on ne fait que raconter ses sensations.

De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent: c’est une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés; son lit n’est qu’une ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges de buis et aux pointes de rochers; les lézards effarouchés partent comme une flèche et se blottissent dans les fentes des plaques ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres; les rayons réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule vie est celle de l’eau qui glisse et bruit sous les pierres. Au fond du ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa paroi verticale; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli dont elle brunit la teinte rougeâtre; elle ne le quitte pas de toute sa chute: elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière.

Ces eaux des montagnes ne ressemblent pas à celles des plaines; rien ne les souille; elles n’ont jamais pour lit que le sable et la pierre nue. Si profondes qu’elles soient, on peut compter leurs cailloux bleus; elles sont transparentes comme l’air. Un fleuve n’a d’autre diversité que celle de ses rives; son cours régulier, sa masse donnent toujours la même sensation: au contraire, le Gave est un spectacle toujours changeant; le visage humain n’a pas d’expressions plus marquées et plus différentes. Quand l’eau dort sous les roches, verte et profonde, ses yeux d’émeraude ont le regard perfide d’une naïade qui fascinerait le passant pour le noyer; puis, la folle qu’elle est, bondit en aveugle à travers les roches, bouleverse son lit, se soulève en tempête d’écume, se brise impuissante et furieuse contre le bloc qui l’a vaincue. Trois pas plus loin, elle s’apaise et vient frétiller capricieusement près du bord en remous changeants, diaprée de bandes claires et sombres, se tordant comme une couleuvre voluptueuse. Quand la roche de son lit est large et polie, elle s’y étale, veinée de rose et d’azur, souriante, offrant sa glace unie à toute la lumière du soleil. Sur les herbes courbées, elle file silencieuse en lignes droites et tendues comme un faisceau de joncs, avec l’élan et la vélocité d’une truite poursuivie. Lorsqu’elle tombe en face du soleil, on voit les couleurs de l’arc-en-ciel trembler dans ses filets de cristal, s’évanouir, reparaître, ouvrage aérien, sylphe de lumière, auprès duquel une aile d’abeille paraît grossière, et que les doigts des fées n’égaleraient pas. De loin, le Gave entier n’est qu’un orage de chutes argentées, coupées de nappes bleues, splendides. Jeunesse fougueuse et joyeuse, inutile et poétique; demain cette eau troublée recevra les égouts des villes, et les quais de pierre emprisonneront son cours pour le régler.

III.

Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne vaut pas sa renommée: c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel dégringole gauchement un ruisseau sali, perdu dans les pierres et la terre mouvante, mais, pour y arriver, on passe auprès d’une profonde rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui, des chênes magnifiques se rejoignent en arcades; les arbrisseaux vont tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne pénètre pas dans cette noire ravine; le Gave y perce sa route, invisible et glacé. A l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur rauque; il se débat étranglé entre les roches: vous diriez l’agonie d’un taureau.

Cette vallée est très-retirée et très-solitaire; elle n’a point de culture; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres; on ne voit que trois ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont encore plus sauvages. On y distingue à peine la trace effacée d’un ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude d’être seul? Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours de voir arriver une cavalcade; les cris des guides, l’admiration à haute voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe, des réflexions qu’on étale, dérangent votre sensation naissante; la civilisation vous ressaisit. Mais ici, quelle sécurité et quel silence! aucun objet ne rappelle l’homme; le paysage est le même qu’il y a six mille ans: l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours; point d’oiseaux sur les branches; parfois seulement on entend le cri lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres: c’est le désert vierge dans sa beauté sévère. L’âme croit retrouver d’anciens amis inconnus; les formes et les couleurs ont avec elle une harmonie secrète; quand elle les rencontre pures et qu’elle en jouit sans mélange d’autres pensées, il lui semble qu’elle rentre dans son fond le plus intime et le plus calme. Cette sensation simple, après l’agitation de nos pensées ordinaires, est comme le doux murmure d’une harpe éolienne après le bruit confus d’un bal.

IV.

En descendant le Valentin, sur le versant de la Montagne Verte, j’ai trouvé les paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves sauvages. On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable délayé dans l’eau, pour arroser la machine; avec ce sable, la lame de fer use le bloc. Un sentier suit la rive, bordé de maisons, de champs de maïs et de gros chênes; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable; des flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du courant: c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert. Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules; ces longues tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent, ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des montagnes. On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là les maisons s’adossent au mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour regarder dans la vallée. A midi, les gens sont dehors; chaque porte est fermée, seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains dorés. L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau en terrasse qu’entoure un petit mur; le clocher est une tour blanche carrée, avec un clocheton d’ardoises. On lit sous le porche des épitaphes sculptées dans la pierre: ce sont pour la plupart des noms de malades, morts aux Eaux-Bonnes; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si loin et seuls! Ces paroles de tendresse gravées sur une tombe font peine à voir: ce soleil est si doux! cette vallée si belle! il semble qu’on y respire la santé dans l’air; on souhaite de vivre; on veut, comme dit le vieux poëte, «se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse.» On a pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. Combien de fois, sous le ciel nébuleux du Nord, formons-nous un pareil désir?

En tournant la montagne, on entre dans un bois de chênes qui monte sur un des versants. Ces hautes futaies espacées donnent à midi de l’ombre sans fraîcheur. Tout en haut, entre les troncs, brille un pan de ciel bleu; l’ombre et la lumière se coupent sur la mousse grise comme des dessins de soieries sur un fond de velours. Un air épais et chaud monte aux joues, chargé d’émanations végétales; il remplit la poitrine et enivre comme le vin. Le chant monotone de grillons et de sauterelles, sort des blés et des prairies, de la plaine et de la montagne; on sent que des légions vivantes s’agitent entre les bruyères et sous les chaumes; et dans les veines, où le sang fermente, court une vague sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui replonge l’âme dans la vie animale et qui étouffe la pensée sous les sourdes impressions des sens. On se couche et on se laisse vivre; on ne sent point les heures passer, on jouit du moment présent sans plus songer au passé ni à l’avenir; on regarde les branches menues des mousses, les épis grisâtres des graminées penchées, les longs rubans des herbes luisantes; on suit la marche d’un insecte qui essaye de franchir un fourré de gazon, et qui monte et descend dans le labyrinthe des tiges. Pourquoi ne pas avouer qu’on redevient enfant et qu’on s’amuse du plus petit spectacle? La campagne est-elle autre chose qu’un moyen de revenir au premier âge, de retrouver cette faculté d’être heureux, cet état d’attention profonde, cette indifférence à tout ce qui n’est pas plaisir et sensation présente, cette joie facile, source pleine prête à déborder au moindre choc? J’ai passé une heure auprès d’un escadron de fourmis qui traînaient le corps d’une grosse mouche le long d’une pierre. Il s’agissait de démembrer le vaincu: à chaque patte, une petite ouvrière en corset noir tirait et travaillait de toute sa force; les autres tenaient le corps en place. Je n’ai jamais vu d’efforts plus terribles; quelquefois la proie roulait jusqu’en bas, il fallait tout recommencer. A la fin, de guerre lasse, faute de pouvoir découper et emporter la proie, on se résigna à la manger sur place.

V.

On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy; le voyageur est averti qu’il apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en croire le guide-manuel sur parole; j’ai trouvé les nuages au sommet et n’ai rien vu que le brouillard. Au bout de la forêt qui couvre la première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout; mais leur pyramide de branches montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de fraises rouges. A voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille ravagé par les boulets: ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent le feu aux arbres.

Mon voisin le touriste me dit le lendemain que je n’avais pas perdu grand’chose, et me fit une dissertation contre les points de vue de montagnes. Il est voyageur intrépide, grand amateur de peinture, du reste fort bizarre et habitué à ne croire que lui-même, passionné raisonneur, violent dans ses opinions et fécond en paradoxes. C’est un singulier homme; à cinquante ans environ, il est aussi vif que s’il en avait vingt. Il est sec, nerveux, toujours bien portant et alerte, les jambes en mouvement, la tête en ébullition pour quelque idée qui vient de pousser en sa cervelle, et qui pendant deux jours lui paraîtra la plus belle du monde. Il va de l’avant et toujours à cent pas au delà des autres, cherchant le vrai en téméraire, jusqu’à aimer le danger, trouvant du plaisir à être contredit et à contredire, quelquefois trompé par cet esprit militant et aventurier. Il n’a rien qui le gêne; point de femme, d’enfants, de place, ni d’ambition. Je l’aime, quoique excessif, parce qu’il est sincère; peu à peu il m’a conté sa vie, et j’ai vu ses goûts; il s’appelle Paul, et s’est trouvé sans parents à vingt ans, avec douze mille francs de rente. Expérience faite de lui-même et du monde, il a jugé qu’un métier, une place ou un ménage l’ennuieraient, et il est resté libre. Il a éprouvé que les divertissements ne le divertissaient point, et a planté là les plaisirs; il dit que les soupers donnent mal à la tête, que le jeu donne mal aux nerfs, qu’une maîtresse honnête assujettit, qu’une maîtresse payée dégoûte. Il s’est mis à voyager et à lire. «C’est de l’eau claire, si vous voulez, dit-il; mais cela vaut mieux que votre vin frelaté: du moins, cela vaut mieux pour mon estomac.» Au reste, il se trouve bien de son régime, et prétend que les goûts comme le sien croissent avec l’âge, qu’en somme le sens le plus sensible, le plus capable de plaisirs nouveaux et divers, c’est le cerveau. Il avoue qu’il est gourmet en matière d’idées, un peu égoïste, et qu’il regarde le monde en simple spectateur, comme un théâtre de marionnettes. Je lui accorde qu’il est bon diable au fond, ordinairement de belle humeur, prenant soin de ne point marcher sur les pieds des autres, quelquefois propre à les égayer, et du moins ayant l’habitude de rester honnêtement et tranquillement dans son coin. Nous avons philosophé à l’infini l’un avec l’autre ou l’un contre l’autre; passez les pages qui suivent, si vous n’aimez pas les dissertations.

Il ne pouvait souffrir qu’on allât sur une montagne pour regarder la plaine.

«On ne sait pas ce qu’on fait, disait-il. C’est un contre-sens de perspective. C’est détruire le paysage pour en mieux jouir. A cette distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre; l’opposition des lumières et des ombres s’efface; tout se rapetisse; vous démêlez une multitude d’objets imperceptibles: c’est le monde de Lilliput. Et là-dessus vous criez au grandiose! Est-ce qu’un peintre s’est jamais avisé d’escalader une hauteur pour copier les vingt lieues de terrain qu’on y découvre? Bon pour un arpenteur. Les bassins, les routes, les cultures se voient de là comme dans un atlas. Vous allez donc chercher une carte de géographie? Un paysage est un tableau; il faut se mettre au point de vue. Mais non; on chiffre la beauté en mathématicien; on calcule que mille pieds d’élévation la rendront mille fois plus belle. Opération admirable, dont le seul défaut est d’être ridicule et de conduire par beaucoup de fatigue à beaucoup d’ennui.

--Mais les touristes, une fois au sommet, sont ravis d’enthousiasme.

--Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer pour prosaïques; tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore des esprits moutons, qui admirent sur parole et s’échauffent par imitation. «Mon voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis; j’ai payé pour monter, je dois être ravi: donc je le suis.» J’étais un jour sur une montagne avec une famille à qui le guide montrait une ligne bleuâtre indistincte en disant: «Voilà Toulouse!» Le père, les yeux brillants, répétait aux fils: «Voilà Toulouse!» Ceux-ci, voyant cette joie, criaient avec transport: «Voilà Toulouse!» Ils apprenaient à sentir le beau, comme on apprend à saluer, par tradition de famille. C’est ainsi qu’on forme des artistes, et que les grands aspects de la nature impriment pour jamais dans l’âme de solennelles émotions.

--Donc une ascension est une faute de goût?

--Point du tout; si de là-haut la plaine est laide, les montagnes sont belles; et même elles ne sont belles que de là-haut. Quand vous êtes dans une vallée, elles vous écrasent; vous ne pouvez les embrasser, vous n’en voyez qu’un pan, vous ne sauriez apprécier leur hauteur ni leur grosseur. Mille pieds et dix mille pieds sont pour vous la même chose; le spectateur est comme une fourmi dans un puits; l’éloignement tout à l’heure effaçait la beauté; la proximité maintenant supprime la grandeur. Au contraire, du haut d’un pic, les monts se proportionnent à nos organes, l’œil tourne autour des croupes et saisit leur ensemble; notre esprit les comprend, parce que notre corps les domine. Allez à Saint-Sauveur, à Baréges; vous verrez que ces masses monstrueuses ont une physionomie aussi expressive et représentent une idée aussi précise qu’un arbre ou un animal. Ici vous n’avez trouvé que de jolis détails; l’ensemble est ennuyeux.

--Vous parlez de ce pays comme un malade de son médecin. Qu’avez-vous donc à dire contre ces montagnes?

--Elles n’ont pas de caractère marqué; elles n’ont ni l’austérité des pics chauves ni les gracieuses rondeurs des collines boisées. Ces lambeaux de verdure grisâtre, ce mauvais manteau de buis rabougri percé par les os saillants du roc, ces plaques éparses de mousses jaunâtres, ressemblent à des haillons; je veux qu’on soit nu ou vêtu, je n’aime pas les déguenillés. Les formes mêmes manquent de grandeur, les vallées ne sont ni abruptes, ni riantes; je ne trouve point les murs à pic, les larges glaciers, les entassements de cimes pelées et déchiquetées que l’on voit plus loin. Ce pays n’est assez avant ni dans la plaine ni dans la montagne; il faudrait l’avancer ou le reculer.

--Vous donnez des conseils à la nature.

--Pourquoi non? Elle a comme une autre ses incertitudes et ses disparates. Elle n’est pas un Dieu, mais un artiste que son génie soulève aujourd’hui et laisse retomber demain. Pour qu’un paysage soit beau, il faut que toutes ses parties impriment une idée commune et concourent à produire une même sensation. S’il dément ici ce qu’il dit là-bas, il se détruit lui-même, et le spectateur n’a plus devant soi qu’un amas d’objets vides de sens. Que ces objets soient grossiers, sales, vulgaires, peu importe; pourvu qu’ils composent un tout par leur harmonie et qu’ils s’accordent pour faire sur nous une impression unique, nous sommes contents.

--De sorte qu’une basse-cour, une baraque vermoulue, une triste plaine sèche, peuvent être aussi belles que la plus sublime montagne?