Part 7
--Certainement. Vous connaissez les prairies des peintres flamands, si plates; on ne se lasse pas de les regarder. Prenez quelque chose de plus trivial encore, un intérieur de Van Ostade; un vieux bonhomme aiguise un couperet dans un coin, la mère emmaillotte son nourrisson, trois ou quatre marmots roulent parmi les outils, les chaudrons et les bancs; une file de jambons s’échelonne dans la cheminée, et le grand vieux lit s’étale au fond sous des rideaux rouges. Quoi de plus ordinaire? Mais toutes ces bonnes gens ont un air de contentement paisible; les bambins sont chaudement et à l’aise dans des culottes trop larges, antiquités luisantes transmises de génération en génération. Il faut des habitudes de sécurité et d’abondance, pour que le ménage éparpillé gise ainsi pêle-mêle à terre; il faut que ce bien-être dure de père en fils, pour que les meubles aient pris cette couleur sombre et que toutes les teintes soient d’accord. Il n’est pas un objet qui n’indique le laisser-aller de la vie facile, la bonne humeur uniforme. Si cette convenance mutuelle des parties est la marque d’une belle peinture, pourquoi pas d’une belle nature? Réel ou figuré, l’objet est le même; je blâme ou je loue l’un du même droit que l’autre, parce que la pratique ou la violation des mêmes règles produit en moi la même jouissance ou le même déplaisir.
--Alors les montagnes peuvent avoir une autre beauté que le grandiose?
--Oui, puisque parfois elles ont une autre expression. Voyez cette petite chaîne isolée, contre laquelle s’appuient les Thermes: personne n’y monte; elle n’a ni grands arbres, ni roches nues, ni points de vue. Eh bien, hier j’y ai ressenti un vrai plaisir; on suit l’âpre échine de la montagne sous la maigre couche de terre qu’elle bosselle de ses vertèbres; le gazon pauvre et dru, battu du vent, brûlé du soleil, forme un tapis serré de fils tenaces; les mousses demi-séchées, les bruyères noueuses, enfoncent leurs tiges résistantes entre les fentes du roc; les sapins rabougris rampent en tordant leurs tiges horizontales. De toutes ces plantes montagnardes sort une odeur aromatique et pénétrante, concentrée et exprimée par la chaleur. On sent qu’elles luttent éternellement contre un sol stérile, contre un vent sec, contre une pluie de rayons de feu, ramassées sur elles-mêmes, endurcies aux intempéries, obstinées à vivre. Cette expression est l’âme du paysage; or, autant d’expressions diverses, autant de beautés différentes, autant de passions remuées. Le plaisir consiste à voir cette âme. Si vous ne la démêlez pas ou qu’elle manque, une montagne vous fera justement l’effet d’un gros tas de cailloux.
--Vous jetez la pierre aux touristes; demain, dans la gorge des Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison.»
EAUX-CHAUDES
I
Au nord de la vallée d’Ossau est une fente; c’est le chemin des Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir on a fait sauter tout un pan de montagne; le vent s’engouffre dans ce froid défilé; l’entaille perpendiculaire, d’une noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour écraser le passant; sur la muraille de roches qui fait face, des arbres tortueux se perchent en étages, et leurs panaches clair-semés flottent bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette prodigieuse rainure; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des siècles; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement de son lit et les âges de son labeur; le jour paraît s’assombrir quand on entre; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel.
Sur la droite, une file de cônes gigantesques monte en relief sur l’ardent azur; leurs ventres s’écrasent les uns contre les autres, et débordent en bosselures; mais leurs hautes aiguilles s’élancent d’un jet, avec un essor gigantesque, vers la coupole sublime d’où ruisselle le jour. La lumière d’août s’abat sur les escarpements de pierre, sur les parois crevées, où la roche scintille niellée et damasquinée comme une cuirasse d’orient. Quelques mousses y ont incrusté leur lèpre; des tiges de buis séchées pendillent misérablement dans les fentes; mais elles disparaissent dans cette nudité héroïque: les colosses roux ou noirâtres s’étalent seuls triomphalement dans la splendeur du ciel.
Entre deux tours cannelées de granit s’allonge le petit village des Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village? Toute pensée est prise par les montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme le mur d’une citadelle; au sommet, à mille pieds de la route, des esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et humide, d’où par centaines suintent les cascades. Elles serpentent éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la poitrine de la montagne, baignant les pieds des chênes lustrés, noyant les blocs de leur tempête, puis viennent s’étendre dans les longues couches où le roc nu les endort.
Ce mur de granit s’abaisse; tout d’un coup à l’orient s’ouvre un amphithéâtre de forêts. De tous côtés, à perte de vue, les montagnes en sont chargées jusqu’à la cime; plusieurs montent toutes noires, au cœur de la lumière, et hérissent leur frange d’arbres sur le jour blanc. La charmante coupe de verdure arrondit sa bordure dorée, puis se creuse, regorgeant de bouleaux et de chênes, avec les teintes changeantes et tendres qu’adoucit encore la vapeur du matin. Point de hameau, de fumée, de culture; c’est un nid riant et sauvage, pareil sans doute à la vallée qui reçut le premier homme au plus beau jour et au plus heureux printemps de l’univers.
La route tourne et tout change. La vieille bande des monts séchés reparaît menaçante. Un d’eux, à l’occident, croule fracassé comme par le marteau d’un cyclope. Il est jonché de blocs carrés, noires vertèbres arrachées de son échine; la tête manque, et ses ossements monstrueux, froissés pêle-mêle, échelonnés jusqu’au Gave, annoncent quelque défaite antique. Un autre en face allonge, d’un air morne, son dos pelé long d’une lieue; on a beau avancer, changer de vue, il est toujours là, énorme et terne. Son granit décharné ne souffre ni un arbre ni une tache de verdure; seules quelques flaques de neige blanchissent les creux de ses côtes, et sa croupe monotone tourne lugubrement, écrasant de son bastion la moitié du ciel.
Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des glaciers, parmi des troncs brisés; il descend engouffré de l’escarpement, entre des colonnades de pins, habitants muets de la gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste; seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein.
II.
Malgré moi j’ai songé ici aux Dieux antiques, fils de la Grèce, images de leur patrie. Ils sont nés en pays semblables, et renaissent ici en nous-mêmes, avec les sentiments qui les ont faits.
J’imagine des pâtres oisifs et curieux, à l’âme enfantine et nouvelle, non encore occupée par l’autorité d’une civilisation voisine et d’un dogme établi, actifs, hardis, naturellement poëtes. Ils rêvent, et à quoi, sinon aux êtres énormes qui, toute la journée, assiégent leurs yeux? Comme ces têtes déchiquetées, ces corps bosselés, entassés, ces épaules tordues, sont bizarres! Quels monstres inconnus, quelle race déformée et morne, en dehors de l’humanité? Par quel horrible accouchement la terre les a-t-elle soulevés hors de ses entrailles, et quels combats leurs têtes foudroyées ont-elles soutenus dans les nuages et les éclairs? Aujourd’hui encore ils menacent; seuls les aigles et les vautours sont bienvenus à sonder leurs profondeurs. Ils n’aiment pas l’homme; leurs blocs sont prêts à rouler sur lui, quand il viole leur solitude. D’un frisson, ils abattent sur ses moissons une marée de roches; ils n’ont qu’à ramasser un orage pour le noyer comme une fourmi. Comme leur visage est changeant, mais toujours redoutable! Quels éclairs jettent leurs cimes entre les brouillards qui rampent! Cet éclair trouble comme le regard de quelque dieu tyrannique, subitement entrevu, puis caché. Quelques-uns dans de noires fondrières, pleurent, et leurs larmes dégouttent sur leurs vieilles joues avec un sanglot sourd, parmi les pins qui bruissent et chuchottent lugubrement, comme s’ils compatissaient à ce deuil éternel. D’autres, assis en cercle, trempent leurs pieds dans des lacs qui ont la couleur de l’acier et que nul vent ne ride; ils se complaisent dans ce calme, et contemplent leur casque d’argent dans l’eau virginale. Qu’ils sont mystérieux la nuit, et quelles pensées méchantes ils roulent l’hiver, enveloppés dans leur suaire de neige! Mais au grand jour et dans l’été, de quel élan et dans quelle gloire leur front monte au plus haut de l’air sublime, dans les pures régions rayonnantes, dans la lumière, dans leur patrie. Tout monstrueux et blessés qu’ils soient, ils sont encore les dieux de la terre, et ils ont voulu être les dieux du ciel.
Mais voici qu’une seconde race apparaît, aimable, presque humaine, le chœur des nymphes, êtres fuyants et liquides, filles des colosses difformes. Comment les ont-ils engendrées? Nul ne le sait; la naissance des dieux, toute mystérieuse, échappe aux regards mortels. Quelques-uns disent qu’on a vu leur première perle suinter d’une herbe, ou d’une crevasse sous les glaciers, dans les hauteurs. Mais elles ont habité longtemps les entrailles paternelles; les unes, brûlantes, gardent le souvenir de la fournaise intérieure qu’elles ont vu bouillonner, et qui de temps en temps fait encore frémir le sol; les autres, glacées, ont traversé l’hiver éternel qui blanchit les cimes. Toutes au premier instant gardent la fougue de leur race; échevelées, hurlantes, en délire, elles se froissent aux rocs, elles fendent les vallées, elles emportent les arbres, elles se souillent et se débattent. Quelle fureur de jeunes filles et de bacchantes? Mais, arrivées dans les couches lisses que la roche arrondie leur étale, elles sourient, ou s’endorment, ou jouent. Leurs yeux profonds, d’éméraude humide, ont des éclairs. Leur corps se ploie, puis se redresse; dans la fumée du matin, aux subites descentes, leur eau se gonfle, satinée et molle, comme un sein de femme. Avec quelle tendresse, de quels frémissements mignons et sauvages elles caressent les fleurs inclinées, les pousses de thym odorant qui croissent sur leurs bords entre deux arêtes de roche? Puis d’un caprice soudain elles plongent, et crient, et se tordent, engouffrées dans une caverne, avec l’entêtement et la folie d’un enfant. Quelle joie de s’étendre ainsi au soleil! Quelle gaieté étrange, ou quelle sérénité divine, dans ce flot transparent qui rit ou tournoie! Ni les yeux, ni les diamants n’ont cette clarté changeante, ces reflets glauques et passionnés, ces frissons intérieurs de volupté ou d’inquiétude; toutes femmes qu’elles sont, elles sont bien déesses. Sans une puissance surhumaine, auraient-elles pu, de leur eau molle, user ces durs rochers, percer ces barrières inexpugnables? Et par quelle vertu secrète savent-elles, innocentes d’aspect, tantôt tordre et tuer celui qui les boit, tantôt guérir l’infirme et le malade? Elles haïssent l’un, elles aiment l’autre, et, comme leurs pères, donnent à volonté la vie ou la mort.
Ce sont là les poésies du monde païen, des peuples enfants; chacun ainsi se fit la sienne, à l’aurore des choses, au premier éveil de l’imagination et de la conscience, longtemps avant l’âge où la réflexion institua des cultes définitifs et des dogmes raisonnés. Entre ces songes éclos au matin du monde, les seuls que j’aime sont ceux d’Ionie. Là-dessus Paul s’est fâché et m’a appelé classique: «Voilà comme vous êtes tous! vous faites un pas dans une idée, et vous vous arrêtez en poltrons. Avancez donc; il y a cent olympes en Égypte, en Islande, dans l’Inde. Chacun de ces paysages est une face de la nature; chacun de ces dieux est une des formes par lesquelles l’homme a exprimé son idée de la nature. Admirez le dieu au même titre que le paysage; l’oignon d’Égypte vaut le Jupiter olympien.
--Ceci est trop fort, et je vous prends au mot; vous allez prouver votre dire, et tirer un dieu de votre oignon.
--A l’instant même; mais commencez par vous transporter en Égypte, avant l’arrivée des guerriers et des prêtres, sur le limon du fleuve, parmi des sauvages demi-nus dans la bourbe, demi-noyés dans l’eau, demi-brûlés par le soleil. Quel aspect que celui de cette grande plage noire, fumante sous la chaleur, où les crocodiles et les poissons qui grouillent clapotent dans les flaques d’eau! Des légions de moustiques bourdonnent; les plantes aux larges feuilles se lèvent et s’entrelacent; la terre fermente et enfante; un vertige monte au cerveau avec les lourdes exhalaisons, et l’homme troublé frémit en sentant courir dans l’air et dans ses membres la vertu génératrice par laquelle tout pullule et verdit. Il n’y avait rien l’an passé sur ce limon; quel changement étrange! Il en sort un grand roseau droit, aux lanières luisantes, le corps gonflé de suc, plongeant dans la vase; tous les jours il enfle et change: verdoyant d’abord, il devient roux, comme le soleil dans les vapeurs. Incessamment ce fils de la vase en aspire le suc et la force; la terre le couve et y dépose toute sa vertu. Maintenant, le voilà qui de lui-même se soulève à demi, puis tout entier, et chauffe au soleil son ventre écailleux plein d’un sang âcre; ce sang pétille, si abondant qu’il crève la triple peau et suinte par la blessure. Quelle vie étrange! et par quel miracle la pointe du sommet devient-elle un panache et un parasol? Les premiers qui l’ont cueilli ont pleuré, comme si quelque venin avait brûlé leurs yeux; mais l’hiver, quand le poisson manque, il réjouit celui qui le rencontre. Ses énormes globes entassés ne sont-ils pas les cent mamelles de la grande nourrice, la terre? D’autres reparaissent chaque fois que l’eau se retire; il y a quelque puissance divine cachée sous ces écailles. Qu’il ne manque jamais de renaître! Le crocodile est dieu, puisqu’il nous dévore; l’ichneumon est dieu, puisqu’il nous sauve; l’oignon est dieu, puisqu’il nous nourrit.
--L’oignon est dieu, et Paul est son prophète; vous en aurez ce soir, à la sauce blanche. Mais, cher ami, vous me faites peur; vous rayez d’un trait trois mille ans d’histoire. Vous mettez tout de niveau, races d’artistes et races de visionnaires, peuplades sauvages et nations civilisées. J’aime le crocodile et l’oignon, mais j’aime mieux Jupiter et Diane. Les Grecs ont inventé les arts et les sciences; les Égyptiens n’ont laissé que des tas de moellons. Un bloc de granit ne vaut ni Aristote ni Homère. Ceux-là sont les premiers partout, qui, ayant raisonné clairement, ont conçu la justice et fait la science. Puis, si mauvais que soit notre temps, il l’emporte sur beaucoup d’autres. Vos grotesques et vos hallucinations orientales sont belles, mais de loin; je veux bien les contempler, non les subir. Aujourd’hui la poésie nous manque, soit; mais nous sentons la poésie des autres. Si notre musée est pauvre, nous avons les musées de tous les âges et de toutes les nations. Savez-vous ce que je tire de vos théories? Elles m’épargneront quatre francs trois fois par mois; j’y trouverai des féeries sans sortir de ma chambre, et je n’aurai plus besoin d’aller à l’Opéra.»
LES HABITANTS
I
Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs se mettaient en marche pour Aas. On y va par un chemin étroit taillé dans la montagne Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de fleurs sauvages. Nous entrâmes dans une rue large de six pieds: c’est la grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande comme une petite chambre: c’est là qu’on danse. On y avait posé deux tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises, sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux parapluies bleus faisant parasols; car le soleil était de plomb, et il n’y avait pas un arbre.
Ce tableau était fort joli et original. Sous le toit du lavoir, de vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupe; un flot clair sortait et ruisselait dans la rigole ardoisée; trois petits enfants, debout, ouvraient de grands yeux curieux et immobiles. Dans le sentier, les jeunes gens s’exerçaient à jeter la barre. Au-dessus de l’esplanade, sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la danse en costume de fête: grand capuchon écarlate, corsage brodé, argenté, à fleurs de soie violette; châle jaune, à franges pendantes; jupe noire plissée, serrée au corps; guêtres de laine blanche. Ces fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. Autour des deux tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air monotone et bizarre, terminé par une note fausse, aiguë, d’un effet saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte, conduisait la bande; les jeunes filles allaient gravement, sans parler ni rire; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à grand’peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes.
Paul était là sous son parapluie, l’air ravi; sa grande barbe frétillait. S’il eût pu, il eût suivi la danse.
«Avais-je raison? Y a-t-il une chose ici qui ne soit d’accord avec le reste, et dont le soleil, le climat, le sol, ne rendent raison? Ces gens sont poëtes. Pour avoir inventé ces habits splendides, il faut qu’ils aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré cette fête de couleurs; leur costume est en harmonie avec leur ciel. En Flandre, ils auraient l’air de saltimbanques; ici, ils sont aussi beaux que leur pays. Vous n’apercevez plus les vilains traits, les visages brûlés, les grosses mains noueuses qui vous choquaient hier; le soleil anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les laideurs disparaissent. J’ai vu des gens rire de cette musique: «L’air est monotone, disent-ils, contre toutes les règles, non terminé; ces notes sont fausses.» A Paris, soit; ici, non. Avez-vous senti cette expression originale et sauvage? Comme elle convient au paysage! Cet air n’a pu naître que dans les montagnes: le froufrou du tambourin est comme la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites; le son aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute sur les cimes dépouillées; la note finale est un cri d’épervier qui plane; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine transformés par le rhythme de la chanson. La danse est aussi primitive, aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique: ils vont la main dans la main, tournant en rond. Quoi de plus simple? Ainsi font les enfants qui jouent. Le pas est souple et lent: ainsi marche le montagnard; vous savez par expérience que, pour monter, il ne faut pas aller vite, et qu’ici les roides enjambées d’un citadin le jettent à terre. Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes, partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse imaginer?»
II.
Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas. Ce qu’on y va voir, c’est la procession.
On assiste d’abord aux vêpres: les femmes dans la nef sombre de l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître d’école refrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du chœur, disaient des _Ave Maria_ auxquels répondait la voix grave de l’assistance; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et faisaient crier le bois noirci de la balustrade. Une demi-clarté tombait sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures énergiques. On se fût cru au seizième siècle. Cependant les petites cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc.
Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit. La première partie du cortége était amusante: deux files de petits polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et se regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes habillés était menée par un bon gros prêtre, dont les rabats plissés, les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale; puis un beau maire en uniforme, l’épée au côté, puis deux longs séminaristes, deux petits prêtres rebondis, une bannière de Vierge, enfin tous les douaniers et tous les gendarmes du pays; bref, toutes les grandeurs, toutes les splendeurs, tous les acteurs de la civilisation.
La barbarie était plus belle: c’était la procession des hommes et des femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts d’heure. J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides, mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne. Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie plus sauvage. Enfin parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je n’en aurais jamais imaginé: une cape de laine blanche les enveloppait comme une couverture; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth; l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans entendre une parole humaine, sans autres compagnons que les pics décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose de son aspect.
III.