Voyage aux Pyrénées

Part 5

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«L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion, l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et, poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende.»

La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout entier furent rendus au culte catholique. Au reste, ce traitement était de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, «au sortir des festins qu’il faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de prisonniers du pont en bas.» Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout, en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air, toujours en chasse et en guerre. «La reine Catherine aimait fort d’aller à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de jambe et blessure de tête.» Les rudes exercices endurcissaient les nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous l’écrivons.

III.

Le parc est un grand bois sur une colline, entouré de prairies et de moissons. On marche dans de longues allées solitaires, sous des colonnades de chênes superbes, tandis qu’à gauche les hautes tiges des taillis montent en files serrées sur le dos de la colline. Le brouillard ne s’était point levé; l’air était immobile; pas un coin de ciel bleu, pas un bruit dans la campagne. Un chant d’oiseau sortait pour un instant du milieu des frênes, puis s’arrêtait attristé. Est-ce là le ciel du Midi, et fallait-il venir dans le joyeux pays du Béarnais pour trouver ces impressions mélancoliques? Un petit chemin de côté nous a conduit sur une rive du Gave: dans une longue flaque d’eau croissait une armée de joncs hauts comme deux hommes; leurs épis grisâtres et leurs feuilles tremblantes s’inclinaient et chuchotaient sous le vent; auprès d’eux, une fleur sauvage répandait un parfum de vanille. Nous avons regardé la large campagne, les rangées de collines arrondies, la plaine silencieuse sous le dôme terne du ciel. Le Gave roule à trois cents pas entre des rives rangées, qu’il a couvertes de sable; on distingue au milieu des eaux les piles moussues d’un pont ruiné. On est bien ici, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en des rêveries tendres et tristes. Tout à coup l’heure sonne, et l’on va déployer sa serviette pour manger du potage entre deux commis voyageurs.

IV.

Aujourd’hui, c’est jour de soleil. En allant à la Place Nationale, j’ai vu une pauvre église demi-ruinée, changée en remise; on y a cloué l’enseigne d’un voiturier. Les arcades en petites pierres grises s’arrondissent encore avec une hardiesse élégante; au-dessous s’empilent des charrettes, des tonneaux, des pièces de bois; des ouvriers çà et là maniaient des roues. Un large rayon de lumière tombait sur un tas de paille et noircissait les coins sombres; les tableaux qu’on rencontre valent ceux qu’on vient chercher.

De l’esplanade qui est en face, on voit toute la vallée, et au fond les montagnes; ce premier aspect du soleil méridional, au sortir des brumes pluvieuses, est admirable; une nappe de lumière blanche s’étale d’un bout de l’horizon à l’autre sans rencontrer un seul nuage. Le cœur se dilate dans cet espace immense; l’air n’est qu’une fête; les yeux éblouis se ferment sous la clarté qui les inonde et qui ruisselle, renvoyée par le dôme ardent du ciel. Le courant de la rivière scintille comme une ceinture de pierreries; les chaînes de collines, hier voilées et humides, s’allongent à plaisir sous les rayons pénétrants qui les échauffent, et montent d’étage en étage pour étaler leur robe verte au soleil. Dans le lointain, les Pyrénées bleuâtres semblent une traînée de nuages; l’air qui les revêt en fait des êtres aériens, fantômes vaporeux, dont les derniers s’évanouissent dans l’horizon blanchâtre, contours indistincts, qu’on prendrait pour l’esquisse fugitive du plus léger crayon. Au milieu de la chaîne dentelée, le pic du Midi d’Ossau dresse son cône abrupt; à cette distance, les formes s’adoucissent, les couleurs se fondent, les Pyrénées ne sont que la bordure gracieuse d’un paysage riant et d’un ciel magnifique. Rien d’imposant ni de sévère; la beauté ici est sereine et le plaisir est pur.

V.

Sur l’esplanade est la statue d’Henri IV, avec une inscription en latin et en patois; l’armure est d’un fini parfait, à rendre un armurier jaloux. Mais pourquoi le roi fait-il une aussi triste mine? Son cou est gêné sur ses épaules; ses traits sont petits, soucieux; il a perdu sa gaieté, sa verve, sa confiance en sa fortune et sa fière contenance. Il n’a l’air ni d’un grand homme, ni d’un homme bon, ni d’un homme d’esprit; son visage est mécontent, et l’on dirait qu’il s’ennuie à Pau. Je ne sais s’il a raison: la ville cependant passe pour agréable; le climat est fort doux, les malades qui redoutent le froid y passent l’hiver. On donne des bals dans les cercles; les Anglais y abondent, et l’on sait qu’en fait de cuisine, de lits et d’auberges, ce peuple est le premier réformateur de l’univers.

Ils auraient bien dû réformer les voitures: les mauvaises petites diligences du pays sont tirées par des haridelles décharnées qui descendent les côtes au pas et font halte aux montées. Tous les encouragements du fouet sont perdus sur leur dos; on ne saurait leur en vouloir, tant elles ont piteuse apparence, échine saillante, oreilles pendantes, ventre efflanqué. Le cocher se lève sur son siége, tire les rênes, agite les bras, crie et tempête, descend et remonte; son métier est rude, mais il a l’âme de son métier. Peu lui importent les voyageurs, il les traite en paquets utiles, en contre-poids obligés sur lesquels il a droit. Au bas d’une montagne, la machine mit sa roue dans un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de Panurge. Il courait de l’un à l’autre pour les faire rentrer, exhortant surtout les gens de l’impériale, et leur montrant le danger de la voiture qui, inclinée en arrière, avait besoin de lest en avant. Ceux-ci restèrent froids et montèrent à pied; il suivait en grommelant, et les appelait égoïstes.

VI.

Les moissons, pâles dans le Nord, ondoient ici avec un reflet d’or rougeâtre. Un soleil plus chaud fait reluire plus richement la verdure vigoureuse; les tiges de maïs sortent de terre en fusées, et leurs fortes feuilles chiffonnées retombent en panaches; il faut ces rayons ardents pour pousser la séve à travers ces lourdes fibres et dorer l’épi massif. Vers Gan, les collines sur lesquelles ondule la route se rapprochent, et l’on chemine en de petits vallons verts, plantés de frênes et d’aunes, qui se groupent en bouquets selon le caprice des pentes, et trempent leurs pieds dans l’eau vive; un ruisseau bien clair court le long de la route, à flots sombres et pressés sous le couvert des arbres, et, par échappées, brillant et bleu comme le ciel. A chaque quart de lieue, il rencontre un moulin, bondit et écume, puis reprend son allure précipitée et furtive; pendant deux lieues nous l’accompagnons, presque cachés dans les arbres qu’il nourrit, et respirant la fraîcheur qu’il exhale. L’eau, dans ces gorges, est la mère de toute vie et la nourrice de toute beauté.

A Louvie s’ouvre la vallée d’Ossau, entre deux montagnes boisées de broussailles, pelées par places, tachées de mousses et de bruyères, dont les rocs font saillie comme des os, et dont les flancs s’avancent en bosselures grisâtres ou se courbent en crevasses sombres. La plaine des moissons et des prairies s’enfonce dans les anfractuosités comme en des criques; son contour se plie autour de chaque masse nouvelle; elle s’essaye à gravir les premières croupes, et s’arrête vaincue par la pierre stérile. On traverse trois ou quatre hameaux blanchis de poussière, dont les toits brillent d’une couleur lourde, semblable à du plomb terni. Là l’horizon se ferme; le mont Gourzy, couvert d’une robe de forêts, barre la route; au delà et plus haut, comme une deuxième barrière, le pic du Ger lève sa tête chauve, argentée de neige. La voiture escalade lentement une rampe qui serpente sur le flanc de la montagne; au détour d’un rocher, dans une petite gorge abritée, on aperçoit les Eaux-Bonnes.

EAUX-BONNES

I

Je comptais trouver ici la campagne: un village comme il y en a tant, de longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots, d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser aller pittoresque et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les promenades du bois de Boulogne.

Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture disciplinée et compassée, font un contraste risible avec les croupes vertes qui les flanquent. On trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand’peine, tant il est resserré et étouffé dans son ravin; on casse le roc, on ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs cheminées jusque dans les racines des hêtres, on fabrique ainsi derrière la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des guides; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons.

De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents; les nuages s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent lentement à mi-côte; les sommets disparaissent, les masses flottantes se rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, et tombent en pluie fine et froide. Le village devient une prison; le brouillard rampe jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par les montagnes; les Anglais se croiraient à Londres. On regarde à travers les carreaux les formes demi-brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides; on écoute le galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le plumage; on essaye un whist avec découragement; quelques-uns descendent au cabinet de lecture, et demandent les œuvres les plus sanglantes de Paul Féval ou de Frédéric Soulié; on ne peut lire que des drames noirs; on se découvre des envies de suicide, et l’on fait la théorie de l’assassinat. On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par jour le médecin ordonne de boire; alors, avec résignation, on boutonne son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée ruisselante; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un spectacle piteux; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de sirop à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse compacte des buveurs fait queue autour du robinet. Au reste, la patience ici s’acquiert vite; dans cette oisiveté l’esprit s’endort, le brouillard éteint les idées, on suit machinalement la foule; on n’agit plus que par ressort, et l’on regarde les objets sans en recevoir le contre-coup. Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre un autre; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les groupes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les pieds posés sur la pierre humide: l’économie de l’administration suppose qu’il fait toujours beau temps. Les figures ennuyées et mornes passent devant les yeux sans intéresser. On regarde pour la vingtième fois les colifichets de marbre, la boutique de rasoirs et de ciseaux, une carte de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de pluie, obligé de tourner une heure entre quatre murs, parmi les bourdonnements de deux cents personnes? On étudie les affiches, on contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs du pays: ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers le jour de propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et l’on se retrouve en tête-à-tête et en conversation intime avec sa commode et sa table de nuit.

II.

Les gens qui ont appétit se réfugient à table; ils ont compté sans les musiciens. Nous vîmes d’abord venir un aveugle, à grosse tête lourde d’Espagnol, puis les violons du pays, puis un second aveugle. Ils jouent des pots-pourris de valses, de contre-danses, de morceaux d’opéras, enfilés les uns au bout des autres, chevauchant au-dessus et au-dessous du ton avec une intrépidité admirable, ravageant de leurs courses musicales tous les répertoires. Le lendemain, nous eûmes trois Allemands, hauts comme des tours, roides comme des pierres, d’un flegme parfait, jouant sans faire un geste et quêtant sans dire un mot; ceux-là du moins vont en mesure. Le troisième jour, parurent les ménétriers d’un village voisin, un violon et un flageolet; ils exécutèrent leur morceau avec une telle énergie, un tel désaccord, des tons si perçants, si soutenus, si déchirants, qu’à l’unanimité on les mit à la porte. Ils recommencèrent sous les fenêtres.

Un bon appétit console de tous les maux; c’est tant pis, si vous voulez, ou tant mieux pour l’humanité. Il faut supporter l’ennui, la pluie et la musique des Eaux-Bonnes. Le sang renouvelé porte alors de la gaieté au cerveau, et le corps persuade à l’âme que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous aurez pitié de ces pauvres musiciens en sortant de table; Voltaire a prouvé qu’une heureuse digestion rend compatissant, et qu’un bon estomac donne un bon cœur. Entre quarante et cinquante ans, un homme est beau quand, son dîner fini, il replie sa serviette et commence la promenade indispensable. Il marche les jambes écartées, la poitrine en avant, puissamment appuyé sur sa canne, les joues colorées d’une chaleur légère, chantonnant entre ses dents quelque vieux refrain de jeunesse; il lui semble que l’univers est consolidé; il sourit, il est affable, il vous tend la main le premier. Que nous sommes machines! Et pourquoi s’en plaindre? Mon brave voisin vous dirait que vous avez la clef de vos rouages; tournez le ressort du côté du bonheur. Philosophie de cuisine, soit. Celui-ci, qui la pratiquait, ne s’inquiétait pas du nom.

III.

Les jours de soleil, on vit en plein air. Une sorte de préau, qu’on nomme le Jardin anglais, s’étend entre la montagne et la rue, tapissé d’un maigre gazon troué et flétri; les dames y font salon et y travaillent; les élégants, couchés sur plusieurs chaises, lisent leur journal et fument superbement leur cigare; les petites filles, en pantalons brodés, babillent avec des gestes coquets et des minauderies gracieuses; elles s’essayent d’avance au rôle de poupées aimables. Sauf les casaques rouges des petits paysans qui sautent, c’est l’aspect des Champs-Élysées. On sort de là par de belles promenades ombragées qui montent en zigzag sur les flancs des deux montagnes, l’une au-dessus du torrent, l’autre au-dessus de la ville; vers midi, on y rencontre force baigneurs couchés sur les bruyères, presque tous un roman à la main. Ces amateurs de la campagne ressemblent au banquier amateur de concerts, qui s’y trouvait bien parce qu’il y calculait les dividendes. Pardonnez à ces malheureux; ils sont punis de savoir lire et de ne pas savoir regarder.

IV.

Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes; aucune description ne peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la côte, la séve s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts, énormes, entrelacés et tordus; tout bosselés de nœuds, déformés et noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. On voit, à travers l’écorce crevée, les muscles végétaux s’enrôler autour du tronc et se froisser comme des membres de lutteurs. Ces torses trapus, demi-renversés, presque horizontaux, penchent vers la plaine; mais leurs pieds s’enfoncent dans les rocs par de telles attaches, qu’avant de rompre cette forêt de racines on arracherait un pan de montagne. Quelques troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent, hideusement éventrés; chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent; ils n’ont plus forme d’arbres; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au temps, et poussent hardiment dans l’air natal leurs jeunes rameaux blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes, si le vent froisse les branches, on croit entendre une plainte sourde, arrachée par un labeur séculaire; ces formes étranges rappellent les êtres fantastiques de l’antique mythologie scandinave. On songe aux géants emprisonnés par le destin entre des murs qui tous les jours se resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains.

V.

Vers quatre heures reviennent les cavalcades; les petits chevaux du pays sont doux, et galopent sans trop d’effort; de loin, au soleil, brillent les voiles blancs et lumineux des dames; rien de plus gracieux qu’une jolie femme à cheval, quand elle n’est pas emprisonnée dans l’amazone noire, ni surmontée du chapeau en tuyau de poêle. Personne ne porte ici ce costume anglais, funèbre, étriqué: en pays gai, on prend des couleurs gaies: le soleil est un bon conseiller. Il est défendu de rentrer au galop, c’est pourquoi tout le monde rentre au galop. Le moyen d’arriver à la façon des bœufs! On se cambre sur la selle, la chaussée résonne, les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui s’arrêtent; c’est un triomphe: l’administration des Eaux-Bonnes ne connaît pas le cœur humain, ni surtout le cœur féminin.

Le soir, tout le monde vient à la promenade horizontale; c’est un chemin plat d’une demi-lieue, taillé dans la montagne de Gourzy. Le reste du pays n’est qu’escarpements et descentes; quand, pendant huit jours on a connu la fatigue de grimper courbé, de descendre en trébuchant, de réfléchir par terre aux lois de l’équilibre, on trouve agréable de marcher sur un terrain uni et de laisser aller ses pieds sans songer à sa tête; c’est une sensation toute nouvelle de sécurité et de bien-être. La route serpente sur un versant boisé que les eaux d’hiver sillonnent de ravins blanchâtres; des sources épuisées se glissent sous les traînées de pierres et les couvrent de plantes grimpantes; on passe sous les gros hêtres, puis le long d’une plaine inclinée, peuplée de fougères, où les vaches paissent, agitant leurs clochettes; la chaleur est tombée, l’air est doux, un parfum de verdure saine et sauvage arrive avec la moindre brise: dans le demi-jour passent de belles promeneuses en blanche toilette, dont les ruches de dentelles et les mousselines flottantes se soulèvent et frémissent comme des ailes d’oiseau. Nous allions tous les jours nous asseoir sur une pierre au bout de ce chemin; de là, à travers toute la vallée d’Ossau, on suit le torrent devenu rivière; la riche vallée, coupée de moissons jaunes et de prés verts, s’ouvre largement au bout du paysage, et laisse le regard se perdre dans le lointain indistinct du Béarn. De chaque côté trois montagnes avancent leur pied vers la rivière et font onduler le contour de la plaine; les dernières descendent comme des pans de pyramides, et leurs pentes d’un bleu pâle se détachent sur les bandes rougeâtres du ciel terni. Le fond des gorges est déjà sombre; mais en se retournant on voit la cime du Ger resplendir d’un rose tendre et garder le dernier sourire du soleil.

VI.

Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église. Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des messes autant qu’il en faut: tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut d’espace; on fait queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à la chapelle comme au robinet.

Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir d’égayer, l’après-midi; une éloquente affiche annonce le jeu du canard. On attache une perche à un arbre, une ficelle à la perche, un canard à la ficelle; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui bâillent à l’Opéra faire cercle une grande heure au soleil pour assister à la décollation du pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon; moyennant quoi on lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des rires et des cris de l’assistance. «A droite! à gauche! holà! frappe! en avant!» il ne sait auquel entendre et coupe l’air. Si par grand hasard il atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange. En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au feu.