Voyage aux Pyrénées

Part 4

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Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, «où petit avait de lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.» Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; «sans mot dire,» il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il curait ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il le poussa rudement, disant: «Ha! traître, pourquoi ne manges-tu point?» Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère; l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté du lit, rendit le sang et mourut.

Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se vêtit de noir. «Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé.» De tels meurtres laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais «si parfaite joie qu’il avait devant.»

Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur ses deux pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine, il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.

IV.

Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis, sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route? Je suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau, sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.

Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes! Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières. Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créatures restent ainsi solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour être admirée deux secondes? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du vent.

La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et plus riches en attitudes! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement, sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis

disparaît sous la barbarie minérale; ce sont les enfants d’un autre âge, toujours puissants, encore sévères, races inconnues et antiques, dont l’esprit involontairement cherche la mystérieuse histoire. Des landes fauves pleines de troupeaux montent sur leurs flancs jusqu’à leurs têtes; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil. Lui, cependant, embrasse et couve la campagne; des bois, des plaines, des collines, sort la grande âme végétale qui monte à la rencontre de ses rayons.

Ici, votre voisin qui discute chaudement, vous tire par la manche en criant: «N’est-ce pas, monsieur, que le gigot d’Orthez ne donne point de crampes à l’estomac?»

Vous sursautez; puis un instant après vous remettez le nez à la portière. Mais la sensation a disparu: le mouton de Dax a tout effacé. Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.

PAU

I

Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus: ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage. Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.

On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique, dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante, coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougères, le tout pour les garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.

Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder; elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au milieu d’une fête publique. Toutes ces pensées accourent avec la force de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, «ce vert galant, ce diable à quatre,» si malin qu’il se fit appeler «le bon roi.»

Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté du nord dérange

la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face, collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées, pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.

Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries, des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher dans ce château, «princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités.» Elle chantait un cantique béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de Mazères, au coin du sud-ouest. «Son grand-père l’ôta au père et à la mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités.»

Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes! Leurs descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.

II.

Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire; j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:

«Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer, tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin sonnant furieusement, et un cri d’_arme, arme_, et de _tue, tue_, retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il vous cria: «Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut; que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui ne touche.» Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: «Tirez à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de Navarre,» il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur; enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant: «Il faut se rendre»; les autres: «Il faut se défendre,» que cette irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit, voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs chaperons crier: «Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs particuliers. Hélas! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut chasser.» Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être quittes à si bon marché.»

A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en action? «Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop remplie de belles dames pour en manquer.» Henri s’échappait en vrai paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente, être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième siècle. Henri à Fontenay «travaillait dans les tranchées du pic et de la pioche.» Au retour, ce n’était que fêtes. «Nous nous rassemblions, dit Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement l’après-dîner et le soir.» Le grave Sully «prenait une maîtresse comme les autres.» Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames «habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus.

«Je dis à M. de Ronsard: «Ne vous semble-t-il pas voir cette belle reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate couleur?» Au bal, le soir, elle aimait à danser «la _pavane_ d’Espagne et le _pazzemano_ d’Italie. Les passages y étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une gaieté, et maintenant un beau et grave dédain.»

Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.

Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.

Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était l’héroïne: «Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: «Ma mie, je

vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela.» Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en fût point ouï parler.

«Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où, bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari, étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que je m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le mit souvent en des humeurs pareilles contre moi.»

Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.

Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église, du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir. L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre de cinquante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses fautes dans un _shouting_, ont à peu près la même sorte de jouissance qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le zèle et la galanterie de Marguerite.