Part 3
Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques, s’étale au coin du premier bassin en face de la mer. Anne d’Autriche y logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d’une cheminée, on voit encore le portrait d’une princesse en habit de déesse. N’étaient-elles point déesses? Un pont tapissé allait de ce logis à la petite église, sombre et splendide, traversée de balcons de chêne noir, et chargée de châsses étincelantes. Les deux époux le traversèrent, entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé d’or, le chapeau garni de diamants; la reine, avec un manteau de velours violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd’hui voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi? L’ennui du rang supprimerait les plaisirs du rang; on s’impatienterait d’être un mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c’était toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l’infante les présents du roi, «il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand nombre de gentilshommes et beaucoup d’amis.» Les yeux se complaisaient dans cette splendeur. L’orgueil était plus vaniteux, les jouissances plus extérieures. On avait besoin d’étaler sa puissance pour la sentir. La vie d’apparat avait appliqué l’esprit aux cérémonies. On apprenait à danser, comme aujourd’hui à réfléchir; on passait des années à l’académie; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l’art de saluer, d’avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son épée, de bien poser sa canne; l’obligation de vivre en public y contraignait; c’était le signe du rang et de l’éducation; on prouvait ainsi ses alliances, son monde, sa place auprès du roi, son titre. Bien mieux, c’était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle; elle rappelait mille souvenirs d’autorité et d’aisance, comme une attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase; une demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux, remplissaient l’âme de pensées commandantes et polies, et ces grands seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu’ils offraient. «J’allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes révérences aussi bien que pas une de la compagnie; je me trouvais assez propre pour les jours de cérémonie; ma personne y tenait aussi bien sa place que mon nom dans le monde.» Ces mots expliquent l’attention infinie qu’on donnait aux préséances et aux cérémonies; Mademoiselle ne tarit pas sur ce point; elle parle comme un tapissier et un chambellan; elle s’inquiète de savoir à quel moment précis les grands d’Espagne ôtent leur chapeau, si le roi d’Espagne baisera la reine mère ou ne fera que l’embrasser: ces importants intérêts la troublent. En effet, c’étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point, comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives visibles transmises par héritage ou accordées par le roi: de sorte qu’on se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd’hui pour une place ou pour un million. Entre autres perfidies, on machina de loger les sœurs de Mademoiselle chez la reine. «La proposition m’en déplut; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais point. Cela réveilla ma gloire, j’étais au désespoir en ce moment.» Les combats furent plus grands lorsqu’on en vint au mariage. «On s’avisa qu’il fallait porter une offrande à la reine, qu’ainsi je ne pouvais pas porter sa queue, et que ce seraient mes sœurs qui la porteraient avec Mme de Carignan. Dès qu’on avait parlé de porter les queues, M. le duc de Roquelaure s’était offert de porter la mienne. L’on chercha des ducs pour porter celles de mes sœurs, et, comme pas un ne voulait le faire, Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette distinction.» Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la queue dans la main d’un duc, pendant que les autres vont honteusement derrière, avec une queue sans duc! Mais tout d’un coup d’autres y prétendent. Mme d’Uzès accourt tout effarée: il s’agit d’une usurpation atroce. «La princesse palatine aura une queue; ne voulez-vous pas empêcher cela?» On s’assemble, on va chez le roi, on lui représente l’énormité du fait: le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu’elle n’assistera pas au mariage si on la prive de son appendice. Hélas! toute prospérité humaine a ses revers; Mademoiselle, si heureuse en matière de queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C’est que ces recherches de rang avaient été, dès l’enfance, son unique souci; elle avait voulu épouser tous les princes du monde, et toujours en vain; peu lui importait la personne. D’abord le cardinal infant, le contraire d’un Amadis: à l’âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes vagues et les premiers enchantements de l’amour, elle choisissait ce vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans le gouvernement des Pays-Bas. Puis Philippe IV d’Espagne; l’empereur Ferdinand, l’archiduc: d’elle-même négociant avec eux, au risque de faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi d’Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les compter? Au besoin, elle s’y prenait d’avance: la princesse de Condé se trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari. Personne ne prit cette main qu’elle avait tendue à toute l’Europe. En vain elle tira le canon dans la Fronde; elle resta aventurière, poupée de parade, girouette, jusqu’au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve, mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis et les imaginations de son célibat involontaire. Enfin Lauzun parut; pour l’épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens; le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine. Ce fut un ménage exemplaire: elle le griffa; il la battit.--Nous rions de ces prétentions et de ces picoteries, de ces mésaventures et de ces querelles d’aristocratie; notre tour viendra, comptons-y; notre démocratie aussi apprête à rire: notre habit noir est, comme leur habit brodé, chamarré de ridicules; nous avons l’envie, la tristesse, le manque de mesure et de politesse, les héros de George Sand, de Victor Hugo et de Balzac. Au fait, qu’importe?
Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.
Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte de l’égalité et de la gaieté.
II
LA VALLÉE D’OSSAU
DAX--ORTHEZ
I.
J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.
Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté de lui sur son siège. Quels gens gais! Elle chante en patois, le voilà qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale. Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin du Nord! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la moindre ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.
Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient, mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.
La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe, toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.
II.
Orthez, au quatorzième siècle, était une capitale; de cette grandeur il reste quelques débris: des murs ruinés et la haute tour d’un château où pendent des lierres. Les comtes de Foix avaient là un petit État presque indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre et d’Espagne. Les gens y ont gagné, je le sais: ils ne haïssent plus leurs voisins et vivent tranquilles; ils reçoivent de Paris les inventions et les nouvelles; la paix, l’échange et le bien-être sont plus grands. On y a perdu pourtant; au lieu de trente capitales actives, pensantes, il y a trente villes de province inertes, dociles. Les femmes souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café; voilà leur vie; ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles. Autrefois ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour.
III.
Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la Lune. Le comte Gaston Phœbus l’envoya chercher bien vite: «car c’étoit le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr nouvelles.» Froissart passa douze semaines dans son hôtel: «car on lui fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien gouvernés aussi.»
Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.
Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste: «Sire, quel est ce château?» L’autre lui conte les siéges., et quels grands coups d’épée s’y donnèrent. «Sainte Marie, s’écria Froissart, que vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant que vous me les contez! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis.» Puis il se fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu
et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. «Et sitôt que aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu, je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture.» Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, «mais dorénavant se réveilla chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans avec lui.» Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire d’Actéon «appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf.» Ainsi va sa vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps, éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée. De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut d’armes qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas étrange? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au comte de Foix, «lequel prenait grand solas à les bien entendre,» vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux les plient sous leur poids.
La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien différent! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait des mots, entre-choquait des formules, se cassait la tête, perdait le sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins[A]. Quel maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques! Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique extravagante! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient, c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en restait qu’un fagot de bois mort.
Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large hospitalité grossière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à minuit souper dans sa haute salle. «Devant lui avait douze torches allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper, qui souper voulait.» Ce devait être un étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps, avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. «Il prit le plus grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie et tous ceux qui là étaient.» Ce sont les rires et les amusements de géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés. Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des abbés, des chevaliers presque au nombre de cent. «Et je vous dis que grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de ménestrandie.» Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le comte les emmitoufla le jour même «en des robes de drap d’or et fourré de fin menu vair.»
Ce comte, dit Froissart, «fut prud’homme à régner; de toutes choses, il était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de sagesse.» En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume; on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault «eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du laisser.» Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes. «Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répondrait. Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: «Monseigneur, vraiment je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà. Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui soit je ne le rendrai, fors à lui.» Quand le comte de Foix ouït cette réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant hors une dague: «Ho! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire? Par cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant.» Adonc férit-il de sa dague sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller au-devant. Le chevalier disait bien: «Ha! monseigneur, vous ne faites pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez.» Toutes voies, point il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague. Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut, et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies.»
On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine, cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs yeux s’allument et les coups de poing trottent. Au sortir de Dax, une diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos charretiers, et le comte de Foix en était un.
Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le dénoncer au comte. A ce mot, le comte «entra tantôt en soupçon, car il était moult imaginatif,» et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, «le sang lui mua,» il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les cordons de la bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le pauvre petit «tout blanc de peur tremblait.» «Puis il siffla un lévrier qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut.»
Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant: «Monseigneur, pour Dieu, merci! ne vous hâtez pas; mais vous informez de la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal.» Le comte cria contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui, et lui dirent: «Ha! monseigneur, pour Dieu merci! n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants.» A grand’peine enfin il s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.
Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que sa tuerie ne lui sert pas. «Il fit prendre grand foison de ceux qui servaient son fils, et en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement. Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit: «Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle.» Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si beaux, si acesmés comme ils étaient.»
Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles, les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas, et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée et défendue, «et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils l’enfant.»