Part 2
Le château brûlé, le maire dit aux cinq gentilshommes qu’il voulait traiter avec eux de bonne amitié, et qu’eux-mêmes seraient juges, si le flux venait jusqu’au pont; puis il les fit attacher deux par deux aux arches, attendant la marée et assurant qu’ils étaient en bon lieu pour voir. Tout le peuple était sur le pont et aux rivages, et regardait l’eau se gonfler. Petit à petit le flot monta à leur poitrine, puis à leur cou, et ils rejetaient la tête en arrière pour avoir la bouche plus haute. Le peuple riait fort, leur criant que c’était l’heure de boire comme font les moines à matines, et qu’ils en auraient assez pour le demeurant de leurs jours. Puis l’eau entra dans la bouche et le nez des trois qui étaient le plus bas; leur gosier gargouilla comme ces bouteilles qu’on emplit, et le peuple applaudit, disant que les ivrognes lampaient trop vite et allaient s’étrangler, tant ils étaient goulus. Il n’y avait plus que les deux hommes d’Urtubie, liés à la maîtresse arche, père et fils, le fils un peu plus bas. Quand le père vit l’enfant suffoquer, il tendit si fort les bras qu’une corde cassa: mais ce fut tout, et le chanvre entra dans sa chair sans qu’il pût aller plus loin. Les gens d’en haut, voyant que les yeux de l’enfant tournaient, que les veines devenaient bleues et grosses sur son front, et que l’eau remuait autour de lui par son hoquet, l’appelèrent poupon, et demandèrent pourquoi il avait tété si fort, et si sa nourrice n’allait pas venir bientôt pour le coucher. Le père, sur ce mot, cria comme un loup, et cracha en l’air contre eux, et dit qu’ils étaient des bourreaux et des lâches. Eux fâchés, commencèrent à lui jeter des pierres, si bien que sa tête blanche devint rouge, et que son œil droit fut crevé ce qui fut pour lui un petit malheur: car un peu après l’eau montant boucha l’autre. Quant elle fut baissée, le maire commanda qu’on laissât là les cinq corps qui pendaient le cou ployé et flasque, en témoignage aux Basques que l’eau de Bayonne venait jusqu’au pont, et qu’ils devaient justement le péage. Puis il s’en retourna étant fort acclamé par le peuple, qui se réjouissait d’avoir un si bon maire, homme entendu, grand justicier, prompt aux sages entreprises, et qui donnait à chacun son dû.
Il avait mis soixante hommes, en partant, à l’entrée du pont, dans la tour du péage, leur commandant de se bien garder, et les avertissant que les Basques tâcheraient de se venger au plus tôt. Mais eux se dirent qu’ils avaient encore au moins une nuit franche, et travaillèrent de tout leur gosier à vider les pots. Vers le milieu de la nuit, qui était sans lune, arrivèrent environ deux cents Basques; car ils sont alertes comme des isards, et leurs coureurs avaient éveillé au matin plus de vingt villages dans la Soule, leur contant l’incendie et la noyade; incontinents, les plus jeunes, avec quelques hommes d’expérience, étaient partis par des sentiers détournés, pieds nus pour ne point faire de bruit, avec force coutelas, crampons, et plusieurs échelles de fines cordes, et s’étaient glissés aussi adroitement que des renards jusqu’au bas de la tour, du côté du levant à l’endroit où elle plonge droit jusqu’au lit du fleuve, vraie fondrière, en sorte qu’en ce lieu il n’y avait point de garde, et que le roulement de l’eau sur les cailloux empêchait d’entendre leur petit bruit, s’ils en faisaient. Ils fichèrent leurs crampons dans les fentes des pierres, et, petit à petit, Jean Amacho, homme de Béhobie, bon chasseur de bêtes montagnardes, grimpa sur les créneaux du premier mur, puis, ayant appuyé une perche jusqu’à une fenêtre de la tour, entra, et accrocha deux échelles; les autres à leur tour montèrent, jusqu’à ce qu’il y en eût cinquante environ; et toujours de nouveaux hommes arrivaient, tant que les échelles pouvaient porter, enjambant le bord de la fenêtre et sans bruit.
Ils étaient dans un petit réduit bas, et de là, dans la grande salle du premier étage ils voyaient à six marches au dessous d’eux les Bayonnais qui n’étaient que trois en ce lieu, deux dormant, l’autre qui venait de s’éveiller et se frottait les yeux, le dos tourné à la petite porte du réduit. Jean Amacho fit signe aux deux hommes qui étaient montés aussitôt après lui, et tous ensemble sautèrent d’un seul saut, et si juste, que leurs trois couteaux entrèrent à la fois dans la gorge des Bayonnais, lesquels, fléchissant des jambes, coulèrent à terre sans faire un cri. Puis les autres Basques entrèrent et se tinrent au bord du grand escalier à rampe, qui menait dans la salle basse où étaient les Bayonnais, les uns dormant en tas près de l’âtre, les autres criant et banquetant dru.
Un de ceux-ci, sentant ses cheveux mouillés, leva la tête, vit de petits filets rouges qui coulaient d’entre les solives du plafond, et se mit à rire, disant que les goinfres d’en haut ne pouvant plus tenir leurs flacons répandaient le bon vin, ce qui est une grosse faute. Mais trouvant que ce vin était bien tiède, il en mit à son doigt, puis sur sa langue, et vit au goût fade que c’était du sang. Il le cria tout haut, et les Bayonnais sursautant empoignèrent leurs piques et coururent à l’escalier. Sur cela, les Basques, qui avaient attendu, n’étant pas assez nombreux, voulurent rattraper le moment et s’élancèrent; mais les premiers sentirent la pointe des piques, et furent enlevés comme des bottes de foin qu’on embroche avec des fourches pour les jeter à bas d’un grenier; puis les Bayonnais, se tenant serrés et portant devant eux comme un hérisson de piques, commencèrent à monter.
Alors un vaillant Basque, Antoine Chaho, et deux autres avec lui, se coulèrent, à la façon des lézards, le long du mur, en se couvrant des corps morts; et glissant entre les grosses jambes des matelots de Bayonne, ils commencèrent à travailler du couteau dans leurs jarrets; de sorte que les Bayonnais, étant serrés dans l’escalier et embarrassés des hommes et des piques qui tombaient en travers, ne purent plus avancer ni jouer si juste de leurs broches. A ce moment, Jean Amacho et quelques jeunes Basques sautèrent de plus de vingt pieds, ayant épié le moment, jusqu’au milieu de la salle, à un endroit où il n’y avait point de hallebardes prêtes, et commencèrent, avec une grande promptitude, à couper des gorges, puis, s’étant jetés à genoux, à découdre des ventres; ils tuaient bien plus qu’ils n’étaient tués, parce qu’ils avaient les mains lestes, que plusieurs s’étaient fourrés de grosse laine et des chemises de cuir, et que les manches de leurs couteaux étant garnis de cordes ne glissaient point. En outre, les Basques d’en haut, étant maintenant plus de cent, roulèrent en bas de l’escalier comme une dégringolée de chèvres; d’autres arrivaient à chaque minute, et par tous les coins de la salle, homme contre homme, ils commencèrent à s’enferrer.
Là mourut Jean Amacho d’une façon bien malheureuse, et sans qu’il y eût de sa faute; car ayant tranché la gorge à un Bayonnais, ce qui était sa façon ordinaire de tuer, laquelle est en effet la meilleure de toutes, il approcha trop la tête, et le jet des deux grosses veines du cou lui sauta à la face comme la mousse d’une jarre de poiré qu’on débouche, et subitement lui boucha les deux yeux; tellement qu’il ne put se garer d’un Bayonnais qui était à sa gauche; celui-ci lui planta sa dague dans le dos: il cracha le sang et mourut une minute après.
Mais les Bayonnais, étant moins nombreux et moins adroits, ne purent tenir, et au bout d’une demi-heure il n’en resta plus qu’une douzaine, acculés au coin du fond, près d’un petit cellier où l’on mettait les brocs et les outres. Pour forcer ceux-là plus vite, les Basques ramassèrent les piques, et commencèrent à pousser à travers ce tas d’hommes; et les Bayonnais, comme chacun fait toujours lorsqu’il sent une fiche de fer entrer dans sa peau, reculèrent et roulèrent ensemble dans le cellier. A cet instant les torches s’étant éteintes, les Basques, pour ne point se blesser les uns les autres, alignèrent toute la brassée de piques, et harponnèrent en avant à l’aveugle dans le cellier, pendant plus d’un quart d’heure, afin d’être bien sûrs que nul Bayonnais ne restait en vie; en sorte que, lorsque tout y fut devenu tranquille et qu’ayant rallumé les torches ils regardèrent, ils virent que le cellier avait l’air d’un hachoir de charcutier, les corps étant tranchés en vingt endroits, et séparés de leurs têtes, et les membres
étant mêlés les uns avec les autres, tellement qu’il ne manquait que du sel pour que ce fût un saloir.
Mais les plus jeunes des Basques, quoiqu’il n’y eût plus rien à tuer, tournaient les yeux de tous les côtés de la salle, grinçant les dents comme des lévriers après la curée; ils criaient de moment en moment tressaillant des jambes, et serrant leurs doigts après le manche de leur couteau; plusieurs, blessés et les lèvres blanches, ne sentaient point encore leurs blessures ni le manque de sang, restaient accroupis près de l’homme qu’ils avaient tué le dernier, et sursautaient sans le vouloir. Un ou deux riaient d’un rire fixe comme celui des fous, lâchant par instants un grondement rauque; et il y avait dans la chambre une telle vapeur de carnage qu’à les voir ainsi chanceler ou hurler, on les eût crus soûlés de vin.
Au soleil levant, ayant détaché les cinq noyés des arches, ils jetèrent au fil de l’eau tous les Bayonnais, et dirent qu’ils pourraient descendre ainsi jusqu’à leur mer, et que cette charretée de chair morte était le péage que payeraient les Basques. Les plaies figées se décollèrent par la froideur de l’eau; ce fut une belle vue: car, par le sang qui coulait, la rivière devint aussi vermeille que le ciel à l’orient.
Après cela les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs années encore, homme contre homme, bande contre bande; et beaucoup d’hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis s’accordèrent pour s’en remettre à l’arbitrage de Bertrand Ezi, sire d’Albret. Le sire d’Albret dit que les Bayonnais ayant fait la première attaque étaient en faute; il ordonna que les Basques ne payeraient point à l’avenir de redevance, que tout au contraire la cité de Bayonne leur payerait quinze cents écus d’or neufs, et établirait dix prébendes presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de France, de bon or et de loyal poids, pour le repos des âmes des cinq gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être, étaient dans le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir. Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et avec une escorte de gens d’armes. Mais un jour, étant allé voir une vigne qu’il avait achetée, il s’écarta un peu de sa troupe pour relever un gros cep noir qui tombait dans le fossé; un instant après, ses hommes entendirent un petit cri sec, comme celui d’une grive qui se prend au lacet; ayant couru, ils virent Pé de Puyane mort avec un couteau long d’une brasse qui était entré dans l’aisselle au défaut de la cuirasse. Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin de Lahet, neveu du noyé; l’autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce qu’étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Édouard un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en Gascogne; ils firent sagement; car ils y eussent trouvé leurs fossoyeurs.
BIARRITZ--SAINT-JEAN-DE-LUZ
I
A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui serpente, jusqu’au village.
Triste village, sali d’hôtels blancs réguliers, de cafés et d’enseignes, échelonné par étages sur la côte aride; pour herbe, un mauvais gazon troué et malade; pour arbres, des tamaris grêles qui se collent en frissonnant contre la terre; pour port, une plage et deux criques vides. La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni voiles, qu’on dirait abandonnées.
L’eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de pierre, durcis par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague, semblables à un troupeau de cachalots
échoués. Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans leurs profondes gueules béantes; puis, quand ils l’ont engouffré, ils le vomissent en bouillons et en écume, contre les hautes vagues luisantes qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux polis, se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs tiges patientes et le fouillis de leurs épines; ce manteau de bourre est seul capable de se coller à leurs flancs, et de durer contre la poussière de la mer.
A gauche, une traînée de roches labourées et décharnées s’allonge en promontoire jusqu’à une arcade de grève durcie, que les hautes marées ont ouverte, et d’où la vue par trois côtés plonge sur l’Océan. Sous la bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres; les nuages qui passent le marbrent de plaques encore plus sombres; si loin que le regard porte, c’est une agitation maladive de vagues ternes, entre-croisées et disloquées, sorte de peau mouvante qui tressaille tordue par une fièvre intérieure; de temps en temps, une raie d’écume qui les traverse marque un soubresaut plus violent. Çà et là, entre les intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à l’étrangeté et aux mesures de l’horizon. Ces sinistres lueurs changeantes, ces reflets d’étain sur une houle de plomb, ces scories blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l’idée d’un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.
Mais vers le soir l’air s’éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la côte d’Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses finissent par s’effacer dans l’ouest, entre le ciel et l’Océan. La mer sourit dans sa robe bleue, frangée d’argent, plissée par le dernier souffle de la brise; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux sous le soleil qui l’échauffe. Cependant des nuages sereins balancent au-dessus de lui leur duvet de neige; la transparence de l’air les entoure d’une gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante arrêtées en extase à l’entrée du paradis.
La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et d’où l’on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières, s’abaisse et s’élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante, par un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait; on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant, on devine un dos monstrueux qui palpite; l’homme est devant elle comme un enfant devant la bauge d’un léviathan. Qui nous promet qu’elle nous tolérera demain encore? Sur la terre nous nous sentons maîtres; notre main y trouve partout ses traces; elle a transformé tout et mis tout à son service; aujourd’hui le sol est un potager, les forêts un bosquet, les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais ici subsiste quelque chose de féroce et d’indomptable. L’Océan a gardé sa liberté et sa toute-puissance; une de ses vagues noierait notre ruche; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans y penser; il l’a fait et le fera encore; à présent il sommeille, et nous vivons collés à son flanc, sans songer qu’il a parfois besoin de se retourner.
II.
Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et d’herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l’Océan. Ne regardez pas la place à gauche; les piquets de soldats, les baraques de baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche, tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers, éparpillant au vent leur panache d’écume; les flots arrivent à l’assaut et montent l’un sur l’autre, aussi agiles et aussi hardis que des cavaliers qui chargent; les cavernes clapotent; la brise souffle avec un bruit joyeux; elle entre dans la poitrine et tend les muscles; on respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.
Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des falaises. Au bas de la dernière, la solitude s’ouvre; toute chose humaine a disparu; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme aux premiers âges, alors que les vivants n’avaient point paru encore, et que l’eau, la pierre et le sable, étaient les seuls habitants de l’univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli; la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer. Chaque ride avance, écumeuse d’abord, puis insensiblement s’aplanit, laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient s’endormir sur la rive qu’elle a baisée. Cependant une autre approche, et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l’eau bleuâtre de ses broderies d’argent. Elles chuchotent bien bas, et on les entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines; nulle part la plage n’est si douce, si riante; la terre amollit son embrassement pour mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les petits enfants de la mer.
III.
Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.
Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues. L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile, toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages; une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils se réjouissent de ce tumulte et attendent une proie.
Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues. Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide; le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne leur en fallait pas davantage pour être heureux.
La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît, et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier a gagné à nos trente siècles de civilisation? Il y a gagné pourtant, quand nous nous accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle, sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire, devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.
Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites, aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons. Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant qu’à une demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.
De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse, comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées, avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était poussée par un ouragan.
IV.