Voyage aux Pyrénées

Part 1

Chapter 13,712 wordsPublic domain

VOYAGE

AUX PYRÉNÉES

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ

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ESSAIS DE CRITIQUE ET D’HISTOIRE; 9ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50

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VOYAGE AUX PYRÉNÉES; 17ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50

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NOTES SUR L’ANGLETERRE; 12ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50

_Le même_, avec gravures. Un vol. in-16, broché 4 fr. »

NOTES SUR PARIS, vie et opinions de M. Fréd.-Th. Graindorge; 13ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50

CARNETS DE VOYAGE: notes sur la province. Un vol. in-16, br. 3 fr. 50

UN SÉJOUR EN FRANCE DE 1792 A 1795; 5ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50

VOYAGE EN ITALIE; 11ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés 7 fr. »

_Le même_, avec gravures. Deux vol. in-16, brochés 8 fr. »

DE L’INTELLIGENCE; 10ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés 7 fr. »

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LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE; 24ᵉ édition. Douze volumes 39 fr. 50

1ʳᵉ partie.--L’ANCIEN RÉGIME. Deux volumes 7 fr. »

2ᵉ partie.--LA RÉVOLUTION. Six volumes 21 fr.»

_L’Anarchie._ Deux volumes. _La Conquête jacobine._ Deux volumes. _Le Gouvernement révolutionnaire._ Deux volumes.

3ᵉ partie.--LE RÉGIME MODERNE. Trois volumes 10 fr. 50

_Napoléon Bonaparte._ Deux volumes. _L’Église, l’École._ Un volume.

TABLE ANALYTIQUE. Un vol. 1 fr. »

DU SUFFRAGE UNIVERSEL ET DE LA MANIÈRE DE VOTER. Brochure in-16 » 50

52698.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris.

VOYAGE

AUX PYRÉNÉES

PAR H. TAINE

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

SEIZIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1904

Droits de traduction et de reproduction réservés.

A MARCELIN

(ÉMILE PLANAT)

Voici un voyage aux Pyrénées, mon cher Marcelin; j’y suis allé; c’est un mérite; bien des gens en ont écrit, et de plus longs, de leur cabinet.

Mais j’ai des torts graves, et qui me rabaissent fort. Je n’ai gravi le premier aucune montagne inaccessible; je ne me suis cassé ni jambe ni bras; je n’ai point été mangé par les ours; je n’ai sauvé aucune jeune Anglaise emportée par le Gave; je n’en ai épousé aucune; je n’ai assisté à aucun duel; je n’ai vu aucune tragédie de brigands ou de contrebandiers. Je me suis promené beaucoup; j’ai causé un peu; je raconte les plaisirs de mes oreilles et de mes yeux. Qu’est-ce qu’un homme qui revient de voyage avec tous ses membres, aussi peu héros que possible, et qui l’avoue? J’ai parlé dans ce livre, comme avec toi. Il y a un Marcelin connu du public, fin critique, perçant moqueur, amateur et peintre de toutes les élégances mondaines; il y a un autre Marcelin, connu de trois ou quatre personnes, érudit et penseur. S’il y a ici quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient; je les lui rends.

Mars 1858.

H. TAINE.

I

LA CÔTE

VOYAGE

AUX

PYRÉNÉES

BORDEAUX--ROYAN

I

Le fleuve est si beau, qu’avant d’aller à Bayonne, je suis descendu jusqu’à Royan.

Des navires chargés de voiles blanches remontent lentement les deux côtés du bateau. A chaque coup de la brise, ils se penchent, comme des oiseaux paresseux, levant leur longue aile, et montrant leur ventre noir. Ils courent obliquement, puis reviennent; on dirait qu’ils se trouvent bien dans ce grand port d’eau douce; ils s’y attardent et jouissent de sa paix au sortir des colères et de l’inclémence de l’Océan.

Les rives, bordées de verdure pâle, glissent à droite et à gauche, bien loin, au bord du ciel; le fleuve est large comme une mer; à cette distance, on croirait voir deux haies; les arbres indistincts dressent leur taille fine dans une robe de gaze bleuâtre; çà et là de grands pins lèvent leurs parasols sur l’horizon vaporeux, où tout se confond et s’efface; il y a une douceur inexprimable dans ces premières teintes du jour si timides, attendries encore par la brume qui transpire hors du fleuve profond. Pour lui, son eau s’étale joyeuse et splendide; le soleil qui monte verse sur sa poitrine un long ruisseau d’or; la brise le hérisse d’écailles; ses remous s’allongent et tressaillent comme un serpent qui s’éveille, et, quand la vague les soulève, on croit voir les flancs rayés, la cuirasse fauve d’un léviathan.

Certainement il semble qu’en de tels moments l’eau vive et sente; lorsqu’elle vient s’étendre transparente et sombre sur un banc de cailloux, elle a un regard étrange; elle tourne autour d’eux comme inquiète et irritée; elle les bat de ses petits flots; elle les couvre, puis elle s’en va, puis revient, avec une sorte de frétillement maladif et d’amour mystérieux; ses remous sinueux, ses petites crêtes subitement rabattues ou brisées, son onde penchée, luisante, puis tout d’un coup noircie, ressemblent aux éclairs de passion d’une mère impatiente qui tourne incessamment et anxieusement autour de ses enfants, et les couve, ne sachant que désirer et que craindre. Tout à l’heure un nuage a couvert le ciel, et le vent s’est levé. Le fleuve a pris à l’instant l’aspect d’un animal sournois et sauvage. Il se creusait, et l’on voyait son ventre livide; il arrivait contre la carène avec des soubresauts convulsifs; il l’embrassait et la froissait comme pour essayer sa force; aussi loin qu’on pouvait voir, ses flots se soulevaient et se pressaient, comme des muscles sur une poitrine; des éclairs passaient sur le flanc des vagues avec des sourires sinistres; le mât gémissait, et les arbres pliaient en frissonnant, comme un peuple débile devant la colère d’une bête redoutable. Puis tout s’est apaisé; le soleil s’est dégagé, les flots se sont aplanis, on n’a plus vu qu’une nappe riante; sur ce dos poli traînaient et jouaient follement mille tresses verdâtres; la lumière s’y posait, comme un manteau diaphane; elle suivait les mouvements souples et les enroulements de ces bras liquides; elle ployait autour d’eux, derrière eux, sa robe azurée, rayonnante; elle prenait leurs caprices et leurs couleurs mobiles. Lui cependant, endormi dans son grand lit paisible, s’allongeait au pied des collines qui le regardent, immobiles et éternelles comme lui.

II.

Le bateau s’amarre à une estacade, sous un amas de maisons blanches: c’est Royan.

Voici déjà la mer et les dunes; la droite du village est noyée sous un amas de sable; là sont des collines croulantes, de petites vallées mornes, où l’on est perdu comme dans un désert; nul bruit, nul mouvement, nulle vie; de pauvres herbes sans feuilles parsèment le sol mouvant et leurs filaments tombent comme des cheveux malades; de petits coquillages blancs et vides s’y collent en chapelets, et craquent avec un grésillement, partout où le pied se pose; ce lieu est l’ossuaire de quelque misérable tribu maritime. Un seul arbre peut y vivre, le pin, être sauvage, habitant des forêts et des côtes infécondes: il y en a ici toute une colonie; ils se serrent fraternellement, et couvrent le sable de leurs lamelles brunes; la brise monotone qui les traverse, éveille éternellement leur murmure; ils chantent ainsi d’une façon plaintive, mais avec une voix bien plus douce et bien plus harmonieuse que les autres arbres; cette voix ressemble au bruissement des cigales, lorsqu’en août elles chantent de tout leur cœur entre les tiges des blés mûrs.

Un sentier tourne à gauche du village, au sommet d’un rivage rongé, entre des flots de graminées qui s’étouffent. Le fleuve est si large qu’on ne distingue point l’autre rive. La mer sa voisine lui donne son reflux; les longues ondulations arrivent tour à tour contre la côte, et versent leur petite cascade d’écume sur le sable; puis l’eau s’enfuit, descendant la pente, jusqu’à la rencontre du nouveau flot qui monte et la couvre; ces flots ne se lassent point, et leurs venues avec leurs retours font penser à la respiration régulière d’un enfant endormi. Car le soir est tombé, les teintes de pourpre brunissent et s’effacent. Le fleuve se couche dans l’ombre molle et vague; à peine si, de loin en loin, un reste de lueur part d’un flot oblique; l’obscurité noie tout de sa poussière vaporeuse; l’œil assoupi cherche en vain dans ce brouillard quelque point visible, et distingue enfin, comme une faible étoile, le phare de Cordouan.

III.

Le lendemain soir, une fraîche brise maritime nous a ramenés à Bordeaux. L’énorme ville entasse le long du fleuve ainsi que des bastions ses maisons monumentales; le ciel rouge est crénelé par leur bordure. Elles d’un côté, le pont de l’autre, protégent d’une double ligne le port où s’entassent les vaisseaux comme une couvée de mouettes; ces gracieuses carènes, ces mâts effilés, ces voiles gonflées ou flottantes, entrelacent le labyrinthe de leurs mouvements et de leurs formes sur la magnifique pourpre du couchant. Le soleil s’enfonce au milieu du fleuve qu’il embrase; les agrès noirs les coques rondes, font saillie dans son incendie, et ressemblent à des bijoux de jais montés en or.

LES LANDES--BAYONNE

I

Autour de Bordeaux, des collines riantes, des horizons variés, de fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou dans les plaines, partout la plus riche verdure, le luxe de la nature et de la civilisation, la terre et l’homme travaillant à l’envi pour enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France. Au-dessous de Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert. J’aime autant le désert.

Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes. Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge; la puissante liqueur monte encore dans ses membres avec la sève, transpire par ses flèches visqueuses et par sa peau fendue; une âpre odeur aromatique emplit l’air.

Plus loin la plaine monotone des fougères s’étend à perte de vue, baignée de lumière. Leurs éventails verts s’ouvrent sous le soleil qui les colore sans les flétrir. Quelques arbres çà et là lèvent sur l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron malade. Des chevaux libres paissent à demi cachés dans les herbes. Au passage du convoi, ils relèvent brusquement leurs grands yeux effarouchés et restent immobiles, inquiets du bruit qui a troublé leur solitude. L’homme n’est pas bien ici, il y meurt ou dégénère; mais c’est la patrie des animaux, et surtout des plantes. Elles foisonnent dans ce désert, libres, sûres de vivre. Nos jolies vallées bien découpées sont mesquines auprès de ces espaces immenses, lieues après lieues d’herbes marécageuses ou sèches, plage uniforme où la nature troublée ailleurs et tourmentée par les hommes, végète encore ainsi qu’aux temps primitifs avec un calme égal à sa grandeur. Le soleil a besoin de ces savanes pour déployer sa lumière; aux exhalaisons qui montent, on sent que la plaine entière fermente sous son effort; et les yeux remplis par les horizons sans limite devinent le sourd travail par lequel cet

océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.

La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été, tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve, rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et font sur la terre un second ciel.

II.

Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.

Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses flancs salis.

J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et l’abondance de la vie moderne lui sont contraires! Ces sombres voûtes, ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre; quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et

les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.

Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer, je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort, sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous le faible vent de la mer.

III.

Il pleut; l’auberge est insupportable. On s’étouffe sous les arcades; je m’ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est d’aller à la bibliothèque. Elle est fermée.

Heureusement le conservateur a pitié de moi et m’ouvre. Bien mieux, il m’apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres; il est très-savant, très-aimable, m’explique tout, me guide, me renseigne et m’installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents d’une belle histoire toute réjouissante; c’est une pastorale du moyen âge. Je n’ai rien de mieux à faire que de me la conter.

* * * * *

Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut maire de Bayonne et amiral; mais il était rude aux gens, comme tous ceux qui ont mené des navires, et il avait plus tôt assommé un homme qu’ôté son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands, et une fois en pendit soixante-dix à ses vergues, côte à côte avec des chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient mort sans remède, il prit à la bataille de l’Écluse le grand vaisseau génois _Christophle_, et y mena si bien les mains que nul Français n’échappa; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret et Bahuchet s’étant rendus, Bahuchet eut le col serré d’une corde et Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait; car plus on tue de ses ennemis, moins on en a. C’est pourquoi, quand il revint, les gens de Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes, de cornets, de tambours et de toutes sortes d’instruments, que ce jour-là on n’eût pas ouï Dieu tonnant.

Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le cidre qu’on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que, si quelqu’un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu’on bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers rougis; ensuite il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui était un bon exemple; car les petites gens doivent toujours faire ce qu’ont ordonné les gens de haut lieu.

Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu’on leur avait accordées; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait la mer, tout comme dans son port, et qu’ainsi dorénavant les Basques devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu’où va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça aux Basques le péage; mais tous se mirent à rire, disant qu’ils n’étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant venus en force, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois pour morts.

Pé ne dit rien, car il ne parlait pas beaucoup; mais il serra les dents, et regarda si affreusement autour de lui, que nul n’osa s’enquérir de ce qu’il ferait, ni l’exhorter, ni souffler mot. Du premier samedi d’avril jusqu’à la mi-août, plusieurs hommes furent battus, tant Bayonnais que Basques, sans qu’il y eût guerre dénoncée, et, quand on en parlait au maire, il tournait le dos.

Le vingt-quatrième jour d’août, beaucoup d’hommes nobles d’entre les Basques, et plusieurs jeunes gens, bons sauteurs et danseurs, vinrent au château de Miot pour la Saint-Barthélemy. Ils festinèrent et paradèrent tout le jour, et les jeunes gens, qui sautaient à la perche avec leurs ceintures rouges et leurs culottes blanches, semblèrent adroits et beaux. Le soir, un homme vint parler bas au maire, et lui, qui d’ordinaire avait une mine grave et judiciaire, eut tout d’un coup les yeux allumés comme un jeune garçon qui voit arriver sa mariée. Il descendit en quatre sauts son escalier, mena dehors une bande de vieux matelots qui étaient venus un à un, couvertement, dans sa salle basse, et partit la nuit close avec plusieurs des jurats, ayant fermé les portes de la ville, de peur que quelque traître, comme il y en a partout, n’allât devant.

Étant arrivés au château, ils trouvèrent le pont-levis baissé et la poterne ouverte, tant les Basques étaient confiants et sans soupçon, et entrèrent, coutelas tirés et piques en avant, dans la grande salle. Là furent tués sept jeunes gens qui s’étaient barricadés avec des tables et voulaient jouer de la dague; mais les bonnes hallebardes bien pointues et tranchantes les firent vite taire. Les autres, ayant fermé les portes du dedans, pensèrent qu’ils auraient pouvoir de se défendre ou loisir pour fuir; mais les marins bayonnais, de leurs grandes haches abattirent les ais et fendirent les premières cervelles qui se trouvèrent auprès. Le maire, voyant les Basques bien serrés à la taille de leurs ceintures rouges, allait disant (car il était facétieux aux jours de bataille): «Lardez-moi ces beaux galants; la broche en avant dans leur justaucorps de chair.» Et de fait les broches allèrent si avant, qu’ils furent tous perforés et ouverts, quelques-uns de part en part, si bien qu’on aurait vu jour au travers d’eux, et que la salle, une demi-heure après, fut pleine de corps blêmes et rouges, plusieurs ployés en travers des bancs, d’autres en tas dans les coins, quelques-uns le nez collé à la table comme il arrive aux ivrognes, en telle sorte qu’un Bayonnais, les considérant, dit: «Voici le marché aux veaux.» Beaucoup, piqués par derrière, avaient sauté par les fenêtres et furent trouvés le lendemain la tête ouverte ou l’échine cassée, dans les fossés. Il ne resta que cinq hommes en vie, gentilshommes, deux d’Urtubie, deux de Saint-Pé et un de Lahet, que le maire fît mettre de côté comme une denrée précieuse; puis, ayant envoyé quelqu’un pour ouvrir les portes de Bayonne et commander au peuple de venir, il ordonna qu’on mît le feu au château. Ce fut une belle vue, car le château brûla depuis minuit jusqu’au matin; à chaque tourelle, mur ou plancher qui tombait, le peuple en joie faisait un grand cri. Il y avait des volées d’étincelles dans la fumée et des flamboiements qui s’arrêtaient, puis recommençaient tout d’un coup, ainsi qu’aux réjouissances publiques; en sorte qu’un jurat, bel avocat et grand lettré, fit ce dicton: «Belle fête aux gens de Bayonne; aux Basques grillades de cochons.»