Part 16
Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante, descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin, conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le père, saisi d’indignation, demanda une tasse de thé et se mit à marcher d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant de sa femme, il lui dit: «Vous l’avez voulu, madame!» Au bout d’un quart d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers Carcassonne.
V.
Cinquième variété; rare: touristes _savants_.
Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux verts, des cheveux grisonnants, des mouvements nerveux, saccadés, et quelque chose de bizarre et de passionné dans la physionomie. Il avait de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée, une petite bêche à la main. Par malheur je regardais une jolie plante à longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît auprès des sources perdues. Il me prit pour un confrère novice. «Eh bien! voilà comme vous cueillez les plantes! Par la tige, malheureux? Que fera-t-elle dans votre herbier, sans racines? Où est votre boîte? votre sarcloir?
--Mais, monsieur....
--Plante ordinaire, commune aux environs de Paris, _Parnassia palustris_: tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles radicales pétiolées (la caulinaire engainante, sessile), cordiformes, entièrement glabres; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes à l’extrémité des cils, qui ressemblent à des pistils; helléboracée. Ces nectaires sont curieux; bonne étude, plante bien choisie. Courage! vous avancerez.
--Mais je ne suis pas botaniste!
--Très-bien, vous êtes modeste. Pourtant, puisque vous êtes aux Pyrénées, il faut étudier la flore du pays; vous n’en retrouverez plus l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter. J’ai cueilli auprès d’Oleth la _Menziesra Daboeci_, trouvaille inestimable. Je vous montrerai chez moi la _Ramondia Pyrenaica_, une solanée qui a le port des primevères. J’ai gravi le Mont-Perdu pour trouver le _Ranunculus parnassifolius_ indiqué par Ramond, et qui croît à 2700 mètres. Hein! qu’est-ce que cela! _L’Aquilegia Pyrenaïca_!»
Et mon petit homme partit comme un isard, gravit une pente, creusa soigneusement le sol autour de la fleur, l’enleva sans couper une seule racine, et revint les yeux brillants, l’air triomphant, la tenant en l’air comme un drapeau.
«Plante propre aux Pyrénées. Je la désirais depuis longtemps; l’échantillon est excellent. Voyons, mon jeune ami, un petit examen: vous ignorez l’espèce; mais vous reconnaissez la famille?
--Hélas! je ne sais pas un mot de botanique.»
Il me regarda stupéfait.
«Et pourquoi cueillez-vous des plantes?
--Pour les voir, parce qu’elles sont jolies.»
Il mit sa fleur dans sa boîte, rajusta sa casquette et s’en alla sans ajouter un seul mot.
VI.
Sixième variété; très-nombreuse: touristes _sédentaires_. Ils regardent les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.
* * * * *
Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.
Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce que c’est qu’un bal.
«Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.
--Bah!
--Sans doute, et cet usage remonte haut.
--Vraiment?
--Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des coups de fouet sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.
--C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir!
--Précisément.
--Mais les dames sont en robes magnifiques.
--Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux opérer le salut.
--Mais tous les hommes sourient.
--C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de six pas, vous allez voir.»
Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.
«Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables?
--Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et m’a salué.
--Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille jouez-vous là?
--L’_Enfer_, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille emportée vivante par les griffes du diable.
--Il est bien?
--Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la basse.
--Et vous jouez après?
--Des contredanses sur _di tanti palpiti_.
--Rappelez-moi donc l’idée de cet air.
--C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus touchante.
--Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses?
--Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori. Quel maître! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés! Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.
--C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment danse-t-on chez vous?
--Chez nous? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.
--Drôles de gens! et pourquoi?
--Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.
--Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes mouvements.
--Mais ces gens causent.
--Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure.»
Il revint au bout d’un instant.
«Qu’a dit l’homme?
--Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.
--Et la femme?
--Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.
--Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être intéressés, surpris. Quel empire sur soi! Quelle force d’âme! Vous voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.
--Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps?
--Jusqu’à cinq heures du matin.»
II.
Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.
«Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.
--La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.
--Voyons.
--Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de grands paysages, des événements tragiques.
--Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie?
--Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.
--Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie?
--Non certes.
--En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas payé ni applaudi.
--Bien raisonné.
--Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette sérénade dont parle mon programme, la sérénade de _don Pasquale_.
--Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.
--Quoi! ils ont imaginé tout cela! Les gens heureux que vos compatriotes! quelle abondance d’émotions et de pensées! mais quelle physionomie discrète! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils faisaient un songe si doux.
--Le second morceau était un andante de Beethoven.
--Qu’est-ce que Beethoven?
--Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.
--Quels rêves?
--«L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans lequel il ne peut s’élancer.»
--Qu’est-ce que vous me récitez là?
--Une phrase de Musset qui traduit votre andante.
--Comment! en trois minutes ils ont passé de la première idée à celle-ci? Quels hommes! quelle flexibilité d’esprit! Je n’aurais jamais cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade? quels cœurs! quels artistes! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur dire un mot.
--Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative, les vagues sourires, les timidités de l’amour.
--De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée, s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon, l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille?
--Certes.
--Et il y a sept ou huit morceaux par concert?
--Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles et de tous ces pays.
--Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.
--Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les dames, de toilette.
--Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise, tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race toute différente. On s’instruit à voyager.»
Un soupçon le prit: «S’ils étaient venus là aussi par pénitence? Quand ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.
--N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils fondraient en larmes et vous sauteraient au cou.»
III.
Le soir, notre créole, qui avait réfléchi, dit à Paul:
«Puisque vous êtes si musiciens en France, vos jeunes filles bien élevées doivent toutes apprendre la musique?
--Trois heures de gammes par jour, pendant treize ans, de sept à vingt; total, quatorze mille heures.
--Elles en profitent?
--Une sur huit. Des sept autres, trois deviennent de bonnes orgues de Barbarie, quatre de mauvaises orgues de Barbarie.
--J’imagine que par compensation on les fait lire?
--Le Ragois, La Harpe et autres dictionnaires, toutes sortes de petits traités de piété fleurie.
--Qu’est-ce donc que votre éducation?
--Une jolie boîte embaumée d’encens, parfumée, bien cadenassée, où l’esprit dort pendant que les doigts tournent une serinette.
--Eh bien! c’est encourageant pour le mari, qu’est-ce qu’il fait, lui?
--Il reçoit la clef de la boîte, l’ouvre; un diablotin en robe blanche lui saute au nez, affamé de danser et de sortir.
--Bon, le mari sert de valet de place. Est-ce qu’il a d’autres soucis?
--Peut-être.
--Voyons.
--Un appartement au troisième coûte deux mille francs, la toilette de la femme quinze cents, l’éducation d’un enfant, mille; le mari en gagne six.
--Je comprends; en dansant, ils songent à toutes sortes de choses tristes.
--A économiser, à représenter, à flatter et à calculer.
--Qu’est-ce donc que le mariage chez vous?
--Un acte de société entre un ministre des affaires étrangères et un ministre de l’intérieur.
--Et comme préparation elles ont appris.....
--A rouler des gammes, à perler des trilles, à démancher leurs poignets. La prestidigitation enseigne le ménage.
--Décidément, vous autres gens d’Europe, vous avez une belle logique. Et la huitième fille, celle qui ne devient point orgue de Barbarie?
--Le piano la forme aussi. Il sert à tout, partout. Bienfaisante machine!
--Comment cela?
--Il exalte et raffine. Mendelssohn les entoure de rêves ardents, délicats, maladifs. Rossini emplit leurs nerfs d’une joie expansive et voluptueuse. Les âpres désirs tourmentés, les cris brisés, révoltés, des passions modernes, sortent de tous les accords de Meyerbeer. Mozart éveille en elles un essaim de tendresses et de tristesses vagues. Elles vivent dans un nuage d’émotions et de sensations.
--Les autres arts en feraient autant.
--Point du tout. La littérature est une psychologie vivante, la peinture une physiologie vivante. La musique seule invente tout, ne copie rien, est un pur rêve, lâche la bride aux rêves.
--Et probablement elles s’y lancent.
--De toute la fougue de leur ignorance, de leur sexe, de leur imagination, de leur oisiveté et de leurs vingt ans.
--Eh bien! le soir elles ont pour pâture la poésie de la famille et du monde.
--Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois jours.
--Mais alors le piano semble choisi tout exprès.
--Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la condition humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes, que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire instrument! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre. Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et du bonheur conjugal.
--Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique!
--Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi elle se prendrait pour une blanchisseuse.
--J’épouserai ma blanchisseuse.
--Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano.»
* * * * *
Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici, à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique. Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.
VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D’UN CHAT.
I.
Je suis né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin; la lumière tombait sur mes paupières fermées, en sorte que, les huit premiers jours, tout me parut couleur de rose.
Le huitième, ce fut encore mieux; je regardai, et vis une grande chute de clarté sur l’ombre noire; la poussière et les insectes y dansaient. Le foin était chaud et odorant; les araignées dormaient pendues aux tuiles; les moucherons bourdonnaient; tout le monde avait l’air heureux; cela m’enhardit; je voulus aller toucher la plaque blanche où tourbillonnaient ces petits diamants et qui rejoignait le toit par une colonne d’or. Je roulai comme une boule, j’eus les yeux brûlés, les côtes meurtries, j’étranglais, et je toussai jusqu’au soir.
II.
Mes pattes étant devenues solides, je sortis et fis bientôt amitié avec une oie, bête estimable, car elle avait le ventre tiède; je me blottissais dessous, et pendant ce temps ses discours philosophiques me formaient. Elle disait que la basse-cour était une république d’alliés; que le plus industrieux, l’homme, avait été choisi pour chef, et que les chiens, quoique turbulents, étaient nos gardiens. Je pleurais d’attendrissement sous le ventre de ma bonne amie.
Un matin la cuisinière approcha d’un air bonasse, montrant dans la main une poignée d’orge. L’oie tendit le cou que la cuisinière empoigna, tirant un grand couteau. Mon oncle, philosophe alerte, accourut et commença à exhorter l’oie, qui poussait des cris inconvenants: «Chère sœur, disait-il, le fermier, ayant mangé votre chair, aura l’intelligence plus nette et veillera mieux à votre bien-être; et les chiens s’étant nourris de vos os, seront plus capables de vous défendre.» Là-dessus l’oie se tut, car sa tête était coupée, et une sorte de tuyau rouge s’avança hors du cou qui saignait. Mon oncle courut à la tête et l’emporta prestement; pour moi, un peu effarouché, j’approchai de la mare de sang, et sans réfléchir j’y trempai ma langue; ce sang était bien bon, et j’allai à la cuisine pour voir si je n’en aurais pas davantage.
III.
Mon oncle, animal fort expérimenté et très-vieux, m’a enseigné l’histoire universelle.
A l’origine des choses, quand il naquit, le maître étant mort, les enfants à l’enterrement, les valets à la danse, tous les animaux se trouvèrent libres. Ce fut un tintamarre épouvantable; un dindon ayant de trop belles plumes fut mis à nu par ses confrères. Le soir, un furet, s’étant insinué, suça à la veine du cou les trois quarts des combattants, lesquels, naturellement, ne crièrent plus. Le spectacle était beau dans la basse-cour; les chiens çà et là avalaient un canard; les chevaux par gaieté cassaient l’échine des chiens; mon oncle lui-même croqua une demi-douzaine de petits poulets. C’était le bon temps, dit-il.
Le soir, les gens étant rentrés, les coups de fouet commencèrent. Mon oncle en reçut un qui lui emporta une bande de poil. Les chiens, bien sanglés et à l’attache, hurlèrent de repentir et léchèrent les mains du nouveau maître. Les chevaux reprirent leur dossée avec un zèle administratif. Les volailles protégées poussèrent des gloussements de bénédiction; seulement, au bout de six mois, quand passa le coquetier, d’un coup on en saigna cinquante. Les oies, au nombre desquelles était ma bonne amie défunte, battirent des ailes, disant que tout était dans l’ordre, et louant le fermier, bienfaiteur du public.
IV.
Mon oncle, quoique morose, avoue que les choses vont mieux qu’autrefois. Il dit que d’abord notre race fut sauvage, et qu’il y a encore dans les bois des chats pareils à nos premiers ancêtres, lesquels attrapent de loin en loin un mulot ou un loir, plus souvent des coups de fusil. D’autres, secs, le poil ras, trottent sur les gouttières et trouvent que les souris sont bien rares. Pour nous, élevés au comble de la félicité terrestre, nous remuons flatteusement la queue à la cuisine, nous poussons de petits gémissements tendres, nous léchons les plats vides, et c’est tout au plus si par journée nous emboursons une douzaine de claques.
V.
La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le privilége; elle sort du plus profond de nos entrailles; les hommes le savent si bien qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils veulent nous imiter.
Deux choses nous inspirent ces chants célestes: la vue des étoiles et l’amour. Les hommes, maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne, que peut s’exhaler la mélodie divine. Par jalousie ils nous maudissent et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage; jamais leur voix fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit d’amour.
Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre les illusions saintes! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux mois après mit au monde six petits chats blancs et roses. J’accourus, et voulus les manger: c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père. Qui le croirait? ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part du festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna, et je l’étranglai sur la place; après quoi j’engloutis la portée tout entière. Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à nourrir leur père; leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac. Dégoûté des grandes passions je renonçai à la musique, et m’en retournai à la cuisine.
VI.
J’ai beaucoup pensé au bonheur idéal, et je pense avoir fait là-dessus des découvertes notables.