Part 17
Évidemment il consiste, lorsqu’il fait chaud, à sommeiller près de la mare. Une odeur délicieuse sort du fumier qui fermente; les brins de paille lustrés luisent au soleil. Les dindons tournent l’œil amoureusement, et laissent tomber sur leur bec leur panache de chair rouge. Les poules creusent la paille et enfoncent leur large ventre pour aspirer la chaleur qui monte. Le mare scintille, fourmillante d’insectes qui grouillent et font lever des bulles à sa surface. L’âpre blancheur des murs rend plus profonds les enfoncements bleuâtres où les moucherons bruissent. Les yeux demi-fermés, on rêve, et comme on ne pense plus guère, on ne souhaite plus rien.
L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu à la cuisine. Les petites langues de la flamme lèchent la bûche, et se dardent parmi des pétillements; les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée monte dans le conduit noir jusqu’au ciel. Cependant la broche tourne, d’un tic tac harmonieux et caressant. La volaille embrochée roussit, brunit, devient splendide; la graisse qui l’humecte adoucit ses teintes; une odeur réjouissante vient picoter l’odorat; on passe involontairement sa langue sur ses lèvres; on respire les divines émanations du lard; les yeux au ciel, dans une grave extase, on attend que la cuisinière débroche la bête et vous en offre ce qui vous revient.
Celui qui mange est heureux; celui qui digère est plus heureux; celui qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est que vanité et impatience d’esprit. Le mortel fortuné est celui qui, chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil.
VII.
Mon esprit s’est fort agrandi par la réflexion. Par une méthode sûre, des conjectures solides et une attention soutenue, j’ai pénétré plusieurs secrets de la nature.
Le chien est un animal si difforme, d’un caractère si désordonné, que de tout temps il a été considéré comme un monstre, né et formé en dépit de toutes les lois. En effet, lorsque le repos est l’état naturel, comment expliquer qu’un animal soit toujours remuant, affairé, et cela sans but ni besoin, lors même qu’il est repu et n’a point peur? Lorsque la beauté consiste universellement dans la souplesse, la grâce et la prudence, comment admettre qu’un animal soit toujours brutal, hurlant, fou, se jetant au nez des gens, courant après les coups de pieds et les rebuffades? Lorsque le favori et le chef-d’œuvre de la création est le chat, comment comprendre qu’un animal le haïsse, courre sur lui sans en avoir reçu la moindre égratignure, et lui casse les reins sans avoir envie de manger sa chair?
Ces contrariétés prouvent que les chiens sont des damnés; très-certainement les âmes coupables et punies passent dans leurs corps. Elles y souffrent: c’est pourquoi ils se tracassent et s’agitent sans cesse. Elles ont perdu la raison: c’est pourquoi ils gâtent tout, se font battre, et sont enchaînés les trois quarts du jour. Elles haïssent le beau et le bien: c’est pourquoi ils tâchent de nous étrangler.
VIII.
Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri; la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint la véritable explication des choses.
Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier, disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.
Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels, n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est bleu, ce qui achève de les confondre.
A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: «Il est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme lorsqu’on vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la huche.»
Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent, c’est de l’eau qu’on reçoit.
D’autres, plus policés, ont prétendu que la rôtissoire était Dieu, disant qu’elle est la source de toutes les bonnes choses, qu’elle tourne toujours, qu’elle va au feu sans se brûler, et qu’il suffit de la regarder pour tomber en extase.
A mon avis, ils n’ont erré ici que parce qu’ils la voyaient à travers la fenêtre, de loin, dans une fumée poétique, colorée, étincelante, aussi belle que le soleil du soir. Mais moi qui me suis assis près d’elle pendant des heures entières, je sais qu’on l’éponge, qu’on la raccommode, qu’on la torchonne, et j’ai perdu en acquérant la science les naïves illusions de l’estomac et du cœur.
Il faut ouvrir son esprit à des conceptions plus vastes, et raisonner par des voies plus certaines. La nature se ressemble partout à elle-même, et offre dans les petites choses l’image des grandes. De quoi sortent tous les animaux? d’un œuf; la terre est donc un très-grand œuf; j’ajoute même que c’est un œuf cassé.
On s’en convaincra si on examine la forme et les limites de cette vallée qui est le monde visible. Elle est concave comme un œuf, et les bords aigus par lesquels elle rejoint le ciel sont dentelés, tranchants et blancs comme ceux d’une coquille cassée.
Le blanc et le jaune s’étant resserrés en grumeaux ont fait ces blocs de pierre, ces maisons et toute la terre solide. Plusieurs parties sont restées molles, et font la couche que les hommes labourent; le reste coule en eau, et forme les mares, les rivières; chaque printemps il en coule un peu de nouvelle.
Quant au soleil, personne ne peut douter de son emploi; c’est un grand brandon rouge qu’on promène au-dessus de l’œuf pour le cuire doucement; on a cassé l’œuf exprès, pour qu’il s’imprègne mieux de la chaleur; la cuisinière fait toujours ainsi. Le monde est un grand œuf brouillé.
Arrivé à ce degré de sagesse, je n’ai plus rien à demander à la nature, ni aux hommes, ni à personne, excepté peut-être quelques petits gueuletons à la rôtissoire. Je n’ai plus qu’à m’endormir dans ma sagesse; car ma perfection est sublime, et nul chat pensant n’a pénétré dans le secret des choses aussi avant que moi.
ROUTE DE BAGNÈRES-DE-LUCHON
I
Tout homme ayant l’usage de ses yeux et de ses oreilles doit, pour voyager, monter sur l’impériale. Les plus hautes places sont les plus belles; interrogez ceux qui les occupent. On se casse le cou quand on en tombe; interrogez là-dessus les mêmes personnes. Mais on prend du plaisir quand on y est.
En premier lieu, on voit le paysage, ce qui produit des descriptions qu’on offre au public. Dans le coupé, on n’a pour spectacle que les harnais des chevaux; dans l’intérieur, on voit par une lucarne les arbres défiler comme des soldats au port d’armes; dans la rotonde, on est dans un nuage de poussière qui salit le paysage et qui étrangle le voyageur.
En second lieu, vous aurez là-haut la comédie. Dans les places du bas, les gens gardent le décorum et se taisent. Ici les paysans haut perchés qui sont vos compagnons, le postillon et le conducteur, se font des confidences à cœur ouvert: ils parlent de leurs femmes, de leurs enfants, de leur bien, de leur commerce, de leurs voisins, et surtout d’eux-mêmes; si bien qu’au bout d’une heure vous imaginez leur ménage et leur vie aussi nettement que si vous étiez chez eux. C’est un roman de mœurs que vous feuilletez sur la route. Il n’en est point qui donne d’idées si vives ni si vraies. On ne connaît le peuple qu’en vivant avec lui, et le peuple fait les trois quarts de la nation. Ces conversations brisées vous enseignent le nombre de ses idées et la couleur de ses passions; or, de ces idées et de ces passions dépendent tous les grands événements. D’ailleurs leurs mœurs rudes, leurs gros éclats de rire, leur franche estime de la force corporelle, leur penchant avoué pour le plaisir de manger et de boire, font contraste avec les grimaces de notre politesse et notre affectation de raffinement. Le conducteur racontait au postillon comment la veille ils avaient mangé à trois une moitié de mouton. C’était du mouton bon et gras; on n’en servait pas de meilleur à l’hôtel du Grand-Soleil: il y avait des aloyaux, des côtelettes, un gigot fin. Ils avaient bu six bouteilles. L’autre faisait répéter et semblait manger en imagination, par contre-coup. Après le festin, il avait mis les chevaux au galop; il avait dépassé Ribettes. Ribettes avait mangé de la poussière pendant une heure; Ribettes avait voulu reprendre l’avance, et ne l’avait pas pu. Ribettes enrageait. On avait fait la nargue à Ribettes. L’histoire de Ribettes et du mouton fut racontée huit fois en une heure, et parut la dernière fois aussi plaisante et aussi nouvelle que la première. Ils riaient comme des bienheureux.
En troisième lieu, on ne respire que là. Les autres places sont des étuves dont les parois et les coussins noirs conservent et concentrent la chaleur. Or, il n’est pas d’homme, si amateur qu’il soit des couleurs et des lignes, qui puisse jouir du paysage dans une boîte sans air. Quand la bête est gênée, elle gêne l’âme. L’admiration a besoin de bien-être, et l’on maudit le soleil lorsqu’on est grillé par le soleil.
II.
La voiture part de grand matin et gravit une longue montée sous la clarté grise de l’aube. Les paysans arrivent par troupes; les femmes ont cinq ou six bouteilles de lait sur la tête, dans un panier. Des bœufs, le front baissé, traînent des chariots aussi primitifs et aussi gaulois qu’à Pau. Les enfants, en bérets bruns, courent dans la poussière à côté de leurs mères. Le village vient nourrir la ville.
Escaladieu montre au bord de la route les restes d’une ancienne abbaye. La chapelle subsiste et garde des fragments de sculpture gothique. Un pont est à côté, ombragé de grands arbres. La jolie rivière de l’Arros coule, avec des reflets moirés et des guipures d’argent, sur un fond de cailloux sombres. Personne ne savait choisir un emplacement mieux que les moines: c’étaient les artistes du temps.
Mauvoisin, ancienne forteresse de chevaliers brigands, lève sa tour ruinée au-dessus de la vallée. Froissard conte comment on assiégea ces honnêtes gens; certes, en ce temps, ils valaient les autres, et le duc d’Anjou, leur ennemi, avait fait pis qu’eux.
«Le capitaine était pour lors un écuyer gascon, qui s’appelait Raimonnet de l’Espée, appert homme d’armes durement. Tous les matins, y avait aux barrières du chastel escarmouches et faits d’armes, et appertises grandes, et beaux lancis de lances, et poussis, et faites courses et envahies des compagnons qui désiraient avancer.
«Environ six semaines dura le siége devant le château de Mauvoisin. Et vous dis que ceux de Mauvoisin se fussent assez tenus, car le chastel n’est pas prenable, si ce n’est par long siége. Mais il leur avint que on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui sied au dehors du chastel, et les citernes qu’ils avaient là dedans séchèrent; car oncques goutte d’eau du ciel durant six semaines n’y chéy, tant fit chaud et sec. Et ceux de l’ost avaient bien leur aise de la belle rivière de Lèse, qui leur coulait claire et roide et dont ils étaient servis, eux et leurs chevaux.
«Quand les compagnons de la garnison de Mauvoisin se trouvèrent en ce parti, si se commencèrent à esbahir, car ils ne pouvaient longuement durer; des vins avaient-ils assez, mais la douce eau leur manquait. Si eurent conseil ensemble entre eux, que ils traiteraient devers le duc, ainsi qu’ils firent, et impétra Raimonnet de l’Espée, leur capitaine, un sauf-conduit pour venir en l’ost parler au duc. Il l’ot assez légèrement, et vint parler au duc et dit: «Monseigneur, si vous nous voulez faire bonne compagnie à mes compagnons et à moi, je vous rendrai le chastel de Mauvoisin.--Quelle compagnie, répondit le duc, voulez-vous que je vous fasse? Partez-vous-en, et allez votre chemin chacun en son pays, sans vous bouter en fort qui nous soit contraire. Car, si vous vous y boutez et je vous tienne, je vous délivrerai à Jausselin (le bourreau), qui vous fera vos barbes sans rasouer.--Monseigneur, dit Raimonnet, si il en est ainsi que nous nous partions et retraions en nos lieux, il nous en faut porter ce qui est nôtre, _car nous l’avons gagné par armes_ en peine et en grand aventure.» Le duc pensa un petit, puis répondit et dit: «Je veuil bien que vous emportiez que porter en pouvez devant vous en malles et en sommiers, et non autrement; car si tenez nuls prisonniers, ils nous seront rendus.--Je le veuil bien,» dit Raimonnet.
«Ainsi se porta leur traité; et se départirent tous ceux qui dedans étaient, et rendirent le chastel au duc d’Anjou, et emportèrent ce que devant eux porter en peurent; et s’en alla chacun en son lieu, ou autre part, querre son mieux.»
Ces bonnes gens, qui voulaient garder le fruit de leur travail, avaient passé leur temps «à rançonner les marchands» de Catalogne, aussi bien que de France, «et à guerroyer et harrier ceux de Bagnères et Bigorre.» Bagnères était alors «une bonne grosse ville fermée.» On se fortifiait partout, parce qu’on se battait partout. On ne sortait qu’avec un sauf-conduit et une escorte; au lieu de gendarmes, on rencontrait des pillards; au lieu de parasols, on emportait des lances. Une maison sûre était une belle maison; quand on s’était claquemuré dans une grosse tour faite comme un puits, on respirait, on se trouvait à l’aise. C’était là le bon temps, comme chacun sait.
III.
Encausse est tout près d’ici, au tournant de la route. Chapelle et Bachaumont y vinrent pour rétablir leur estomac qui en avait besoin et qui le méritait bien, car ils en usaient mieux que personne. Ils ont écrit leur voyage, et leur style coule aussi aisément que leur vie. Ils vont à petites journées, boivent, causent et font festin chez les amis qu’ils ont partout, courtisent les dames, se moquent fort joliment des provinciales. Ils boivent les santés des absents, goûtent du muscat autant qu’ils peuvent, et badinent en prose et en vers. Ce sont les épicuriens du temps, poëtes faciles qui n’ont souci de rien, pas même de la gloire, effleurant tout ce qu’ils touchent et n’écrivant que pour s’amuser.
«Encausse, disent-ils, est éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et les prés les plus verts qu’on puisse imaginer, était toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel endroit, et les après-dîners nous promener. Un jour que nous étions sur les bords, assis sur l’herbe, sortit tout d’un coup d’entre les roseaux les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés; c’était
Un vieillard tout blanc, pâle et sec, Dont la barbe et la chevelure Pendaient plus bas que la ceinture, Ainsi qu’on peint Melchisédech; Ou plutôt telle est la figure D’un certain vieux évêque grec Qui, faisant la salamalec, Dit à tous la bonne aventure; Car il portait un chapiteau Comme un couvercle de lessive, Mais d’une grandeur excessive, Qui lui tenait lieu de chapeau. Et ce chapeau, dont les grands bords Allaient tombants sur ses épaules, Était fait de branches de saules, Et couvrait presque tout son corps. Son habit de couleur verdâtre Était d’un tissu de roseaux, Le tout couvert de gros morceaux D’un cristal épais et bleuâtre.
«A cette apparition, la peur nous fit faire deux signes de croix et trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre le vieillard extraordinaire, dont l’abord fut tout à fait gracieux, et qui nous parla fort civilement de la sorte:
Messieurs, je ne suis pas surpris Que de ma rencontre imprévue Vous ayez un peu l’âme émue; Mais lorsque vous aurez appris En quel rang les destins ont mis Ma naissance à vous inconnue, Et le sujet de ma venue, Vous rassurerez vos esprits. Je suis le dieu de ce ruisseau, Qui d’une urne jamais tarie, Penchée au pied de ce coteau, Prends le soin dans cette prairie De verser incessamment l’eau Qui la rend si verte et fleurie. Depuis huit jours, matin et soir, Vous me venez réglément voir Sans croire me rendre visite. Ce n’est pas que je ne mérite Que l’on me rende ce devoir; Car enfin j’ai cet avantage, Qu’un canal si clair et si net Est le lieu de mon apanage. Dans la Gascogne, un tel partage Est bien joli pour un cadet.»
Les deux voyageurs causaient des marées de la Garonne, et des raisons qu’en donnaient Gassendi et Descartes. Ce Dieu fort obligeant leur conte que Neptune punit par là une ancienne rébellion des fleuves. «Puis l’honnête fleuve s’enfuit, et, au bout de vingt pas, le bonhomme s’est fondu tout en eau.»
Aujourd’hui cette mythologie paraît vide, et cette pensée, plate. Regardez aux environs, les alentours la sauvent. L’insouciance, l’ivresse, sont à côté. Elle est née entre deux verres de bon vin bien savourés, au milieu d’une lettre improvisée. Est-on si difficile à table? C’est un refrain qu’on chantonne; plat ou non, il n’importe. L’important est la bonne humeur et l’envie de rire. Je m’imagine de braves bourgeois, bien vêtus, ayant un peu de ventre, les yeux encore brillants du long dîner d’hier, des rubis sur la joue, très-disposés à s’attabler à la première auberge et à lutiner la servante. La Fontaine faisait ainsi, surtout en voyage. On s’arrêtait, on s’oubliait, les gaudrioles trottaient. On ne traversait pas la France comme aujourd’hui, à la façon d’un boulet de canon ou d’un avoué; on mettait cinq jours pour aller à Poitiers, et le soir, au coucher, on sustentait le corps. C’était le dernier âge de la bonne vie corporelle, et de cette grosse bourgeoisie qui eut sa fleur et son portrait dans la peinture flamande. Elle s’en allait déjà; la décence aristocratique et les saluts nobiliaires occupaient la littérature; Boileau imposait les vers sérieux, tous utiles et solides, comme des paires de pincettes. Aujourd’hui que le bourgeois est philosophe, ambitieux, homme d’affaires, c’est bien pis. Ne disons pas de mal des gens heureux: le bonheur est une poésie; nous avons beau nous vanter, nous n’avons plus celle-là.
IV.
La route est bordée de vignes, dont chaque pied monte à son arbre, orme ou frêne, le couronne d’une fraîche verdure, et laisse retomber ses feuilles et ses vrilles en panache. La vallée est un jardin étroit et long, entre deux chaînes de montagnes. Sur les basses pentes sont de belles prairies où les eaux vives courent aménagées dans des rigoles, arroseuses lestes et babillardes; les villages sont posés sur la petite rivière; des ceps montent le long des murs poudreux. Des mauves, droites comme des cierges, lèvent au-dessus des haies leurs fleurs rondes, brillantes comme des roses de rubis. Des vergers de pommiers passent à chaque instant des deux côtés de la voiture. Des cascades tombent dans chaque anfractuosité de la chaîne, entourées de maisons qui cherchent un abri. La chaleur et la poussière sont si grandes, que l’on est obligé, à toutes les sources qu’on rencontre, de laver avec une éponge les narines des chevaux. Mais, au fond de la vallée, s’élève un amas de montagnes noires, âpres, dont les têtes sont blanches de neige, qui nourrissent la rivière et ferment l’horizon. Enfin, nous passons sous une allée de beaux platanes, entre deux rangées de villas, de jardins, d’hôtels et de boutiques. C’est Luchon, petite ville aussi parisienne que Bigorre.
LUCHON
I.
La rue est une large allée plantée de grands arbres et bordée d’assez beaux hôtels. Elle fut ouverte par l’intendant d’Étigny, qui, pour ce méfait, manqua d’être lapidé. Il fallut faire venir une compagnie de dragons pour forcer les Luchonnais à souffrir la prospérité de leur pays.
Au bout de l’allée, un joli chalet, semblable à ceux du Jardin des Plantes, abrite la source du Pré. Ses murs sont un treillis bizarre de branches tortueuses garnies de leur écorce; son toit est en chaume; son plafond est une tapisserie de mousses. Une jeune fille assise auprès des robinets distribue aux baigneurs des verres d’eau sulfureuse. Les toilettes élégantes arrivent vers quatre heures. En attendant, on s’assied à l’ombre sur des bancs de bois tressés, et l’on regarde les enfants qui jouent sur le gazon, les rangées d’arbres qui descendent vers la rivière, et la large plaine verte, semée de villages.
Au-dessous de la source sont les Thermes, qu’on achève, et qui seront les plus beaux des Pyrénées. Aujourd’hui le champ voisin est encore chargé de matériaux; la chaux fume tout le jour et fait flamboyer et frissonner l’air.
La cour des bains renferme un grand autel votif, portant une amphore sur l’une de ses faces et cette inscription:
NYMPHIS. AUG. SACRUM.
On a conservé encore ces deux autres:
NYMPHIS LIXONI DEO T. CLAUDIUS FABIA FESTA RUFUS V. S. L. M. V. S. L. M.
Ce dieu Lixon, dit-on, était du temps des Celtes le dieu protecteur du pays. De là le nom de Luchon. Il est estropié et non détruit. Les dieux sont vivaces.
II.
Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et, dans certains cafés, des orchestres. Ces orchestres sont des familles ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et l’on montait sur les bancs pour regarder.
Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement, etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou, aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire; la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «C’est moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.» Et l’on voit une petite servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «Un beau moutardier; un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros?» La séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands ne manquent pas un instant.
Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on entend rouler deux tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement, emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:
«Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.
«La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:
«La polka;
«Plusieurs marches militaires;
«Plusieurs valses;
«Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.
«Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des strophes sur l’éternité.