Voyage aux Pyrénées

Part 15

Chapter 153,575 wordsPublic domain

Sur la place voisine, des hommes rangés sur deux lignes battaient le blé avec de longues perches et amoncelaient des tas de grain doré. Sous son luxe d’emprunt, la ville garde des habitudes rustiques; mais la riche lumière fond les contrastes, et le battage du blé a la splendeur d’un bal. Plus loin sont des bâtiments où le ruisseau travaille les marbres. Des plaques, des blocs, des éclats entassés, des matériaux informes, remplissent la cour sur une longueur de trois cents pas, parmi des bouquets de rosiers, des plates-bandes fleuries, des statues et des kiosques. Dans les ateliers, de lourds engrenages, des baquets d’eau bourbeuse, des scies rouillées, des roues grossières: voilà les ouvriers. Dans les magasins, des colonnes, des chapiteaux d’un poli admirable, de blanches cheminées bordées de feuilles en relief, des vases ciselés, des coupes sculptées, des bijoux d’agate: voilà l’ouvrage. Les carrières des Pyrénées ont donné toutes un échantillon pour lambrisser les murs; c’est une bibliothèque de marbres. Il y en a de blancs comme l’albâtre, de roses comme la chair vivante, de bruns, de cailletés comme le ventre d’une pintade. La Griotte est d’un rouge sang. Le Baudéan noir, veiné de filets blancs, jette un reflet verdâtre. Le Roncé de Bise sillonne de bandes sombres sa robe couleur de biche. Le Sarrancolin grisâtre luit étrangement, tout marqueté d’écailles, rayé de teintes pâles et taché d’une large plaque sanglante. La nature est le plus grand des peintres; les infiltrations et les feux souterrains ont pu seuls inventer cette profusion de nuances et de dessins; il a fallu l’originalité audacieuse du hasard et le lent travail des forces minérales, pour tourner des lignes si capricieuses et assortir des teintes si composées.

Un courant d’eau rapide roule sous les ateliers; un autre glisse devant la maison, dans une belle prairie, sous un rideau de peupliers. Dans le lointain

blanchâtre, on aperçoit les montagnes. L’endroit est heureux pour être scieur de pierres.

II.

Les Thermes sont un beau bâtiment blanc, vaste et régulier; la longue façade tout unie est de forme très-simple. Cette architecture voisine du style antique est plus belle au Midi qu’au Nord; comme le ciel, elle laisse dans l’âme une impression de sérénité et de grandeur.

Une moitié de rivière baigne la façade et précipite sous le pont d’entrée sa nappe noire hérissée de flots étincelants. On entre dans un grand vestibule, on suit un vaste escalier à double rampe, puis des corridors que terminent de nobles portiques et qui donnent sur des terrasses. Des cabinets de bains lambrissés de marbre, un jardin verdoyant, de beaux points de vue, partout de hautes voûtes, de la fraîcheur, des formes simples, des couleurs douces qui reposent l’œil et font contraste avec la lumière crue, éblouissante, qui tombe au dehors sur la place poudreuse et sur les maisons blanches; tout attire, et c’est plaisir d’être malade ici.

Les Romains, gens aussi civilisés et aussi ennuyés que nous, faisaient comme nous et venaient à Bagnères. Les habitants du pays, bons courtisans, construisirent sur la place publique un temple en l’honneur d’Auguste. Le temple devint une église qu’on dédia à saint Martin, mais qui garda l’inscription païenne. En 1641, on transporta l’inscription sur la fontaine de la porte méridionale, où elle est encore.

En 1823, on découvrit, dans l’emplacement des Thermes, des colonnes, des chapiteaux, quatre piscines revêtues de marbres et ornées de moulures, et un grand nombre de médailles à l’effigie des premiers empereurs romains. Ces débris, retrouvés après dix-huit siècles, laissent une impression profonde, semblable à celle qu’on éprouve en mesurant les grands bancs calcaires, sépulcres antédiluviens des races englouties. Nos villes sont assises sur des ruines de civilisations éteintes, et nos champs sur des restes de créations détruites.

Rome a laissé partout sa trace à Bagnères. Les plus aimables de ces souvenirs de l’antiquité sont les monuments que les malades guéris élevaient en l’honneur des Nymphes, et dont les inscriptions subsistent encore. Couchés dans les baignoires de marbre, ils sentaient les vertus de la bienfaisante déesse pénétrer dans leurs membres; les yeux demi-fermés, assoupis dans le mol embrassement de l’eau tiède, ils entendaient la source mystérieuse tomber goutte à goutte en chantant, du fond de la roche, sa mère; la nappe épanchée luisait autour d’eux avec de vagues reflets verdâtres; et devant eux passaient, comme une vision, le regard étrange et la voix magique de la divinité inconnue qui venait à la lumière pour apporter la santé aux malheureux mortels.

Derrière les Thermes est une haute colline, couverte d’arbres admirables où serpentent des allées solitaires; de là on voit sous ses pieds la ville, dont les toits d’ardoises repoussent la puissante lumière du ciel enflammé et se détachent dans l’air limpide avec une teinte fauve et plombée. Une ligne de peupliers dessine sur la grande plaine verte le cours de la rivière; du côté de Tarbes, elle s’enfonce à l’infini dans des lointains vaporeux, parmi des teintes adoucies. En face, des collines boisées et cultivées montent en s’arrondissant jusqu’à l’horizon. A droite, les montagnes, semblables à des pyramides descendent en longues arêtes régulières. Ces collines et ces montagnes découpent une ligne sinueuse sur le bord rayonnant du ciel. De l’horizon blanc et souriant, l’œil remonte par des nuances insensibles jusqu’au bleu ardent et foncé du dôme. Cette blancheur donne une sensation tendre et délicieuse, mélange de rêverie et de volupté; elle touche, trouble et ravit, comme la chanson de Chérubin dans Mozart. Un vent frais arrive de la vallée; le corps est aussi à l’aise que l’âme; on trouve dans son être une harmonie qu’on n’y connaissait pas; on ne porte plus le poids de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on devient tout animal, c’est-à-dire parfaitement heureux.

Le soir, on va se promener dans la plaine. Il y a dans les champs de maïs des sentiers détournés où l’on est seul. Les têtes, hautes de sept pieds, font comme un taillis d’arbres. La large fusée des feuilles vertes finit par des colonnettes minces de grains rosés, et le soleil oblique glisse ses flèches d’or entre les tiges. On rencontre des prairies coupées de ruisseaux que les paysans barrent, et qui, pendant plusieurs heures, inondent l’herbe pour la rafraîchir. Le jour tombe, la grande ombre des montagnes assombrit la verdure; des nuages d’insectes bourdonnent dans l’air alourdi. Le souffle d’une brise expirante fait un instant frissonner les feuilles. Cependant les voitures et les cavalcades reviennent sur toutes les routes, et le cours s’illumine pour la promenade du soir.

LE MONDE

Il est convenu que la vie aux eaux est fort poétique, et qu’on y trouve des aventures de toute sorte, surtout des aventures de cœur. Lisez les romans, _l’Anneau d’argent_, de Charles de Bernard; _Lavinia_, de George Sand, etc.

Si la vie aux eaux est un roman, c’est dans les livres. Pour y voir de grands hommes, il faut les apporter reliés en veau, dans sa malle.

Il est également convenu qu’aux eaux la conversation est extrêmement spirituelle, qu’on n’y rencontre que des artistes, des hommes supérieurs, des gens du grand monde; qu’on y prodigue des idées, la grâce et l’élégance, et que la fleur de tous les plaisirs et de toutes les pensées y vient s’épanouir.

La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup de pêches, qu’on y dit beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.

Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:

Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac, officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions. Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales, l’avaient éteint.

A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie: bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.

On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé, orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles. Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais, on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains, sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.

Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et racontait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps. Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.

Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés, qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.

Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains, attentive au chaud, au froid, aux courants d’air, aux assaisonnements, décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui trottait tout le jour, et le soir caressait son chien? D’un abbé et de son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations mondaines? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.

Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil monde? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de semblable.

Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase suivante: «Monsieur, faites-moi gagner mille francs.»

Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme, gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: «Madame, permettez-moi d’être votre très-humble serviteur.»

Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en présence; abrégé de leur conversation: «Vous êtes un grand homme.--Vous en êtes un autre.»

Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple: «Voulez-vous du thé? Mon cigare est éteint.» Ou, ce qui est mieux, on ne dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions qui signifient: «Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service au besoin.»

Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième siècle. Genre aujourd’hui fossile.

Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve, d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par l’affectation de moralité.

Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il? La conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M. Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et sourire extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et ailleurs.

Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.

II.

La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux, qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes. Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de plaisir.

Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous dormez maussadement dans votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.

Les promenades sont trop propres et rappellent le bois de Boulogne; çà et là un balai fatigué appuie contre un arbre sa silhouette oblique. Du fond d’un fourré, les sergents de ville lancent sur vous leur regard d’aigle, et le crottin décore les allées de ses monticules poétiques.

* * * * *

Un malade amène toujours avec lui un ou plusieurs compagnons. Quel est l’être assez déshérité du ciel pour ne pas avoir un parent ou un ami qui s’ennuie? et quel est l’ami ou le parent assez ingrat pour refuser un service qui est une partie de plaisir? le malade boit et se baigne; l’ami chausse des guêtres ou monte à cheval: de là l’espèce des touristes.

Cette espèce comprend plusieurs variétés, qu’on distingue au ramage, au plumage et à la démarche. Voici les principales:

I.

La première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en avant, les pieds larges et forts, les mains vigoureuses, excellentes pour serrer et accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et les hôtels. Elle arpente le terrain d’une façon admirable, monte avec selle, sans selle, de toutes les manières, toutes les bêtes possibles. Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques belles phrases toutes faites.

J’ai trouvé et ramassé aux Eaux-Chaudes le journal d’un de ces touristes marcheurs. Il est intitulé: _Mes impressions_.

«15 juillet. Ascension du Vignemale. Départ à minuit, retour à dix heures du soir. Appétit sur le sommet, excellent dîner, pâté, volailles, truites, bordeaux, kirsch. Mon cheval a bronché onze fois. Pieds écorchés. Rondo, bon guide. Total: soixante-sept francs.

«20 juillet. Ascension du Pic du Midi de Bigorre. Quinze heures. Sanio, médiocre guide, ne sait ni chansons ni histoires. Bon sommeil d’une heure au sommet. Deux bouteilles cassées, ce qui a un peu gâté les provisions. Trente-huit francs.

«21 juillet. Excursion au val d’Héas. Trop de pierres sur la route. Sept lieues. Il faut m’exercer tous les jours; demain j’en ferai huit.

«24 juillet. Excursion au val d’Aspe. Neuf lieues.

«1ᵉʳ août. Lac d’Oo. Bonne eau, très-froide; les bouteilles ont bien rafraîchi.

«2 août. Vallée de l’Arboust. Rencontre de trois caravanes, deux d’ânes, une de chevaux. Dix lieues. Gosier pelé. Durillons au pied.

«3 août. Ascension de la Maladetta. Trois jours.

Coucher à la Rencluse de la Maladetta. Mon grand manteau double à collet de poil m’empêche d’être gelé. Le matin, je fais moi-même l’omelette. Punch à la neige. Seconde nuit dans le vallon de Malibierne. Traversée du glacier. Mon soulier droit se déchire. Arrivée au sommet. Vue de trois bouteilles laissées par les précédents touristes. Pour me distraire, je lis un numéro du _Journal des chasseurs_. Au retour, je suis fêté par les guides. Cornemuses le soir à ma porte, gros bouquet avec un ruban. Total: cent soixante-huit francs.

«15 août. Départ des Pyrénées. Trois cent quatre-vingt-onze lieues en un mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture. Onze ascensions, dix-huit excursions. J’ai usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons, cinq paires de souliers. Bonne année.

«_P. S._ Pays sublime. Mon esprit plie sous ces grandes émotions.»

II.

La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques, ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des truites au lieu qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce, au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion, à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût? on n’en sait rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et qu’ils

sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes _dociles_.

III.

La troisième variété marche en troupes et fait ses excursions en famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille: le père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis, et quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes, qui sont rétifs; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux; un coup d’œil retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de leur mère. Les caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe; un signe infaillible est le goût des petits jeux de société. Cette variété est rare aux Eaux-Bonnes, plus fréquente à Bagnères-de-Bigorre et à Bagnères-de-Luchon. Elle est remarquable par sa prudence, par ses instincts culinaires, par ses habitudes économiques. Les individus qui font l’excursion s’arrêtent dans un endroit choisi dès la veille; on débarque des pâtés et des bouteilles. Si l’on n’a rien apporté, on va frapper à la cabane voisine pour avoir du lait; on s’étonne de le payer trois sous le verre; on trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre, et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas trop propre. On regarde curieusement l’étable noire, demi-souterraine, où les vaches ruminent sur un lit de fougères: après quoi, les gens gros et gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album et copie un pont, un moulin et autres paysages d’album. Les jeunes filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe; les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.

IV.