Voyage aux Pyrénées

Part 14

Chapter 143,986 wordsPublic domain

Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l’emmena prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était Franc et chrétien.

Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: «Bos, à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu? Il te laisse valet de mes valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi. On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis, bon chevalier.»

Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: «Je ne suis pas si méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien. Crois-tu que les noix aient des âmes? Allons, décide-toi.»

Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.

Le diable lui dit: «Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu es mon ami.»

Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte, et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus doux qu’un chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave; les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et chantèrent de leur petite voix argentine: «Bos est revenu; Bos est l’ami de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de ton manteau de croisé.»

Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui chantait: «Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour.»

Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage; les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel, déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit. Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l’armée des montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs. Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: «Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour, mieux que les cierges de ton église.»

Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au pied du château de Bénac, et le diable lui dit: «Bon chevalier, va donc retrouver ta femme!» Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.

Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe: des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes, dont les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et s’enfoncèrent sous le porche obscur.

Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: «Bonhomme, reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres.»

Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les Sarrasins, et attendit.

Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces, contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri; puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait les dents.

Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: «Hors d’ici, traîtres! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.

--Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre? Ta figure est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez les chiens sur lui.»

Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou. Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché, s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne s’arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: «Comment, Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme? Le sire d’Angles l’épouse tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois!

--Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici?

--Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans, mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à pleurer! Veux-tu ta femme? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le sire d’Angles embrasse ta femme.»

Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. «Seigneur mon Dieu, dit-il en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur!» Et il fondit en larmes.

Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: «Merci, Seigneur, et faites que j’arrive.»

Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se tourna vers l’assistance, et dit: «J’ai souffert comme Jésus-Christ, et j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois.»

Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.

II.

Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une largeur immense: la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu tendre,

dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une blancheur ravissante. Ces couleurs si pures, si riches, si doucement fondues, sont comme un grand concert où l’on se trouve enveloppé d’harmonie; la lumière arrive de toutes parts; l’air en est pénétré, la voûte bleue scintille depuis le dôme jusqu’à l’horizon. On oublie les autres objets; on s’absorbe dans une sensation unique; on ne peut que jouir de cette sérénité inaltérable, de cette profusion de clarté, de cet épanchement de lumière dorée, ruisselante, qui joue dans un espace sans limites. Ce ciel du Midi ne correspond qu’à un seul état de l’âme, qui est la joie: il n’a qu’une pensée et qu’une beauté, mais il fait concevoir le bonheur plein et durable; il met dans le cœur une source de gaieté toujours prête à jaillir; l’homme en ce pays doit porter légèrement la vie. Nos cieux du Nord ont une expression plus variée et plus profonde; les reflets métalliques de leurs nuages changeants conviennent à des âmes agitées; leur lumière brisée et leurs nuances étranges expriment la joie triste des passions mélancoliques; ils touchent le cœur plus à fond et d’une atteinte plus vive. Mais le bleu et le blanc sont des teintes si belles! D’ici le Nord semble un exil; on n’eût jamais pensé que deux couleurs pussent faire autant de plaisir. Elles s’évanouissent l’une dans l’autre, comme des sons suaves qui se rapprochent et se confondent. Le blanc lointain adoucit la lumière crue et l’emprisonne dans une poussière d’air épaissi. L’azur du dôme émousse les rayons sous sa teinte obscure, les réfléchit, les brise, et semble semé de paillettes d’or. Ces miroitements du ciel, ces horizons noyés dans une bande vaporeuse, cette transparence de l’air infini, cette profondeur d’un ciel sans nuages, valent le spectacle des montagnes.

III.

Tarbes est une assez grande ville, ayant l’aspect d’un bourg, pavée de petits cailloux, d’apparence médiocre. On débarque dans une place où de gros ormeaux poudreux font de l’ombre. A midi les rues sont désertes; on s’aperçoit qu’on est proche du soleil d’Espagne. Quelques femmes seulement, coiffées d’un foulard rouge, vendaient des pêches au coin d’une borne. Un peu plus loin, des soldats de cavalerie traînaient leurs grandes jambes gauches dans l’ombre étroite de leur muraille. On rencontre un carré de quatre bâtiments, au milieu desquels monte un clocher évasé du bas. C’est l’église; elle n’a qu’une seule nef, très-haute, très-large, très-fraîche, peinte de couleurs sombres, qui fait contraste avec la chaleur étouffante du dehors et l’éclat cru des murs blancs; au-dessus de l’autel, six colonnes de marbre bigarré, surmontées d’un baldaquin, font un assez bel effet. Les tableaux sont comme partout: un Christ beurre frais et rose tendre, une passion en estampes coloriées de six sous. Quelques-uns, placés très-haut, dans des coins obscurs, paraissent meilleurs, parce qu’on n’y démêle rien. Un peu plus loin, on vient de bâtir un palais de justice, propre et neuf comme une robe de juge: les moellons sont bien équarris, et les murs parfaitement ratissés; la façade est embellie de deux statues, la Justice, qui a l’air d’une sotte, et la Force, qui a l’air d’une fille. La Force a des demi-bottes et une peau de bête. Au lieu de belles statues, nous avons de vilains logogriphes. Puisqu’on avait l’amour du symbole, ne pouvait-on habiller la Force en gendarme? Pour nous dédommager des statues, nous allâmes visiter les chevaux. A cet endroit, la ville bourgeoise devient ville élégante. Les bâtiments du haras sont simples et de bon goût. Des gazons, des rosiers, des escaliers pleins de fleurs, une belle prairie d’herbe haute; dans le lointain des peupliers rangés en rideaux sur l’horizon limpide: l’habitation des chevaux est un lieu de plaisance. Il y en a cinquante dans une longue écurie qui serait au besoin une salle de bal; ce sont de superbes bêtes, le poil luisant, la croupe ferme, l’œil doux, le front calme; ils mangent paisiblement dans leurs stalles, ayant double natte sous leur litière; tout est brossé, essuyé, frotté. Des écuyers en veste rouge vont et viennent incessamment pour les nettoyer et veiller à ce que rien ne leur manque. Les hommes étaient moins heureux dans le paradis terrestre.

IV.

Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans après, le pays était presque désert.

Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.

«Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: «Gentilshommes, mes amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne saurions choisir une mort plus honorable.» Et ainsi nous marchâmes tous d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et regardai deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres. J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche et par le nez: «Où voulez-vous aller? vous voulez vous épouvanter pour moi? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat.» Et dis aux gentilshommes: «Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive, et vengez-moi, si vous m’aimez.» Je pris un gentilhomme par la main, et ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chair de visage, qui était toute froissée.

«Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais mort, et me dit: «Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et assurez-vous que nous vengerons votre blessure.» Alors je lui dis: «Je loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et _gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué_.»

«Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées.»

Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer? «On a beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant reparaît toujours.»

BAGNÈRES-DE-BIGORRE

I

On repart pour Bagnères à cinq heures du soir, dans la poussière, à la suite de coucous chargés de monde. Cette route est encombrée, comme les chemins de la banlieue autour de Paris le samedi soir. La diligence prend, en passant, autant de paysans qu’elle en rencontre; on les met en tas sous la bâche, parmi les malles, à côté des chiens; ils ont l’air fier et content de cette haute place. Les jambes, les bras, les têtes, s’agencent comme elles peuvent; ils chantent, et la voiture a l’air d’une boîte à musique. C’est dans cet équipage triomphal qu’on arrive à Bagnères, le soleil couché. On dîne à la hâte, on se fait conduire à la promenade des Coustous, et l’on est tout surpris de trouver le boulevard de Gand aux Pyrénées.

Quatre rangées d’arbres poudreux; des bancs réguliers à intervalles égaux; sur les deux côtés, des hôtels de figure moderne, dont l’un est occupé par M. de Rothschild; des files de boutiques illuminées, des cafés chantants autour desquels on s’amasse; des terrasses remplies de spectateurs assis; sur la chaussée, une foule noire qui s’agite sous les lumières; voilà le spectacle qu’on a sous les yeux. Les groupes se font, se défont, se serrent; on suit la foule; on rapprend l’art d’avancer sans marcher sur les pieds qu’on rencontre, de frôler tout le monde sans coudoyer personne, de n’être pas écrasé et de ne pas écraser les autres; bref, tous les talents enseignés par la civilisation et l’asphalte. On retrouve les bruissements des toilettes, le bourdonnement confus des conversations et des pas, l’éclat blessant des lumières artificielles, les figures obséquieuses et ennuyées des marchands, l’étalage savant des boutiques, et toutes les sensations qu’on a voulu quitter. Bagnères-de-Bigorre et Luchon sont aux Pyrénées les capitales de la vie élégante, le rendez-vous des plaisirs du monde et de la mode, Paris à deux cents lieues de Paris.

Le lendemain matin, au soleil, l’aspect de la ville est charmant. De grandes allées de vieux arbres la traversent en tous sens. Des jardinets fleurissent sur les terrasses. L’Adour roule le long des maisons. Deux rues sont des îles qui rejoignent la chaussée par des ponts chargés de lauriers-roses, et mirent leurs fenêtres vertes dans le flot clair. Les ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places et de toutes les rues; ils se croisent, s’enfoncent sous terre, reparaissent, et la ville est remplie de leurs murmures, de leur fraîcheur et de leur gaieté. Une petite fille, assise sur la dalle ardoisée, trempe ses pieds dans le courant; l’eau froide les rougit, et la pauvrette retrousse avec grand soin sa mauvaise robe, de peur de la mouiller. Une femme agenouillée lave du linge à sa porte; une autre se penche et puise de l’eau pour sa marmite. Les deux rigoles noires et brillantes, enserrent la route blanche comme deux cordons de jais. Dans la cour intérieure ou dans le vestibule de chaque maison, les femmes assemblées cousent et filent, les unes sur les marches de l’escalier, les autres au pied d’une vigne; elles sont dans l’ombre, mais sur la crête du mur les belles feuilles vertes sont traversées par un rayon de soleil.