Part 13
Quelle vue! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos, cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant. Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel. Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon. Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif, de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages. Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle arrondit et amollit les formes qu’elle façonne; elle brode dans les vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive, elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.
II.
La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris. Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés en une seule phrase! Le temps est une solitude où nous posons çà et là des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.
Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva, formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce mur de feu fit en se dressant dans cette mer bouleversée, l’imagination de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. «Elle se figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes pétrifiées.»
Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante? Les monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre que nous ne voyons pas.
Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les flancs, l’entassa sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.
Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.
Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse masse des calcaires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds; les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.
Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine? Combien de temps l’homme durera-t-il encore? Un retrait de la croûte qui le porte fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite pour eux?
III.
Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de voyage:
«Départ à quatre heures du matin dans la vapeur. Les pâturages de Tau à travers la vapeur; on voit la vapeur. Le lac d’Oncet à travers la vapeur; même vue.
«Hourque des cinq Ours. Plusieurs taches blanchâtres ou grisâtres, dans un fond blanchâtre ou grisâtre. Contempler, pour s’en faire une idée, cinq ou six pains à cacheter, d’un blanc sale, collés derrière une feuille de papier brouillard.
«Commencement de l’escarpement; montée au pas, à la queue l’un de l’autre; cela me rappelle le manége Leblanc, et les cinquante chevaux qui avancent gracieusement dans la sciure de bois, chacun ayant le nez contre la queue du précédent, et la queue contre le nez du suivant, le jeudi, jour de sortie et d’équitation pour les colléges. Je me berce voluptueusement dans ce souvenir poétique.
«Première heure: vue du dos de mon guide et de la croupe de son cheval. Le guide a une veste de velours bouteille avec deux raccommodages à gauche et un à droite; le cheval est d’un brun sale et porte les marques de la cravache. Quelques gros cailloux sur le sentier. Le brouillard. Je pense à la philosophie allemande.
«Deuxième heure: La vue s’élargit; j’aperçois l’œil gauche du cheval du guide. Cet œil est borgne; il ne perd rien.
«Troisième heure: La vue s’élargit encore. Vue de deux croupes de cheval et deux vestes de touristes, qui sont à quinze pieds au-dessous de nous. Vestes grises, ceintures rouges, bérets. Ils jurent et je jure. Cela nous console un peu.
«Quatrième heure: Joie et transports; le guide me promet, pour la cime, la vue d’une mer de nuages.
«Arrivée: Vue de la mer de nuages. Par malheur nous sommes dans un des nuages. Aspect d’un bain de vapeur quand on est dans le bain.
«Bénéfices: Rhume de cerveau, rhumatisme aux pieds, lumbago, congélation, bonheur d’un homme qui aurait fait huit heures antichambre, dans une antichambre sans feu.
--Et cela arrive souvent!
--Deux fois sur trois. Les guides jurent que non.»
PLANTES ET BÊTES
I
Les hêtres s’avancent haut sur les versants, jusqu’à plus de trois mille pieds. Leurs gros piliers s’enfoncent dans les creux où il s’est amassé de la terre. Leurs racines entrent dans les fentes du roc, le soulèvent, et viennent ramper à la surface comme une famille de serpents. Leur peau, blanche et tendre dans les plaines, se change en écorce grisâtre et solide; leurs feuilles tenaces reluisent d’un vert vigoureux, sous le soleil qui ne peut les traverser. Ils vivent isolés, parce qu’ils ont besoin d’espace, et s’échelonnent de distance en distance comme des lignes de tours. De loin, entre les bruyères ternes, leur môle se lève éclatant de lumière, et bruit de ses cent mille feuilles, comme par autant de clochettes de corne.
II
Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes, avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas, sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres. Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres qui tombent en pluie dès qu’on touche une branche. Le gazon est mort, le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin dans l’obscurité la forêt des piliers.
Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres. Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi grandiose que le mont qui la nourrit.
III.
Plus haut, sur les escarpements stériles, le buis jaunâtre tord ses pieds noueux sous des pierres. C’est un être triste et tenace, rabougri et resserré sur lui-même; écrasé entre les roches, il n’ose s’élancer ni s’épandre. Ses petites feuilles épaisses se suivent en rangées monotones, lourdement ovales et d’une régularité compassée. Ses tiges, courtes, grisâtres, sont âpres au toucher; le fruit rond enferme des capsules noires, dures comme l’ébène, qu’il faut déchirer pour avoir la graine. Tout dans la plante est calculé en vue de l’utile: elle ne songe qu’à durer et à résister; elle n’a ni ornements, ni élégance, ni richesse; elle ne dépense sa sève qu’en tissus solides, en couleurs ternes, en fibres durables. C’est une ménagère économe et vivace, seule capable de végéter dans les fondrières qu’elle remplit.
Si l’on continue à monter, les arbres commencent à manquer. Le sapin broussaille rampe dans un tapis de gazon. Les rhododendrons poussent en touffes et couronnent la montagne de bouquets roses. Les bruyères serrent leurs grappes blanches, petites fleurs ouvertes, en forme de vase, d’où sort une couronne d’étamines grenat. Dans les creux abrités, les campanules bleues balancent leurs jolies clochettes; le moindre vent les couche; elles vivent pourtant et sourient, tremblantes et gracieuses. Mais, entre toutes ces fleurs nourries de lumière et d’air pur, la plus précieuse est la rose sans épines. Jamais pétales n’ont formé une corolle plus frêle et plus mignonne; jamais vermillon si vif n’a coloré un tissu plus délicat.
IV.
Au sommet croissent les mousses. Battues par le vent, desséchées par le soleil, elles perdent la teinte verte et fraîche qu’elles ont dans les vallées, au bord des sources. Elles se roussissent de tons fauves, et leurs filaments lisses ont le reflet des poils du loup. D’autres, jaunies et pâles, couvrent de leurs couleurs maladives les crevasses qui saignent. Il y en a de grises, presque blanches, qui poussent comme des restes de cheveux sur les rochers chauves. De loin, sur le dos de la montagne, toutes ces teintes se fondent, et ce pelage nuancé jette un éclat sauvage. Les derniers végétaux sont des croûtes rougeâtres, collées aux parois des roches, qui semblent faire partie de la pierre, et qu’on prendrait non pour une plante, mais pour une lèpre. Le froid, la sécheresse et la hauteur, ont par degrés transformé ou tué la végétation.
V.
Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.
L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse fourrure est un excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne, qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il les rencontre, et de mal danser.
Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement, dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées, froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’intention manifeste de lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond, il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à coups de balles.
L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et tous disparaissent en un moment.
VI.
Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts, on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc, marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant, vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.
VII.
Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création! Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche, toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait, on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et de moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature! Il n’y a dans toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il passe vite et ils ne les prévoient pas.
VIII.
Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres; le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés, violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court; ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les autres d’humidité.
Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit bouillant et la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et soulevé dix mille pieds de roche.
IV
BAGNÈRES ET LUCHON
DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE
I
Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du pays, par exemple celle que voici:
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