Voyage aux Pyrénées

Part 12

Chapter 123,772 wordsPublic domain

Les païens étaient bien aveugles dans leurs pensées sur la grandeur de la nature. Qu’est-ce que notre terre, sinon un petit défilé entre deux mondes éternels? Là-dessous, sous nos pieds, sont les réprouvés et leurs peines; ils hurlent dans leurs cavernes, et le sol tremble; sans le signe de Dieu, ces murs demain seraient engloutis dans leur abîme; ils en sortent souvent par les précipices déserts; les passants entendent leurs éclats de rire dans les cascades; derrière ces hêtres bosselés, on a vu parfois leurs visages grimaçants, leurs yeux de flamme, et plus d’un pâtre, qui la nuit s’est égaré vers leur repaire, a été retrouvé le matin les cheveux hérissés et le col tordu. Mais là-haut, dans l’azur, au-dessus du cristal, sont les anges; la voûte maintes fois s’est ouverte, et, dans une traînée de lumière, les saints ont paru plus rayonnants que l’argent fondu, subitement entrevus, puis tout d’un coup évanouis. Un moine les a vus; le dernier abbé a connu par eux, dans une vision, la source qui l’a guéri de ses maladies. Un autre, il y a bien longtemps, chassant un jour les bêtes sauvages vit un grand cerf s’arrêter devant lui, les yeux pleins de larmes; ayant regardé, il aperçut sur sa ramure la croix de Jésus-Christ, tomba à genoux, et, de retour au couvent, vécut trente ans dans sa cellule, sans vouloir sortir, faisant pénitence. Un autre, tout jeune, étant allé dans la forêt de pins, entendit de loin un rossignol qui chantait merveilleusement; il avança étonné, et il lui sembla que toutes les choses se transfiguraient: les ruisseaux coulaient comme un long flot de larmes, et d’autres fois lui paraissaient pleins de perles; les franges violettes des sapins luisaient magnifiquement, comme une étole, sur leurs troncs funèbres. Les rayons couraient sur les feuilles, empourprés et bleuis comme par des vitraux; des fleurs d’or et de velours ouvraient leur cœur sanglant au milieu des roches. Il approcha de l’oiseau, qu’il ne vit pas entre les branches, mais qui chantait aussi bien que les plus belles orgues, avec des sons si perçants et si tendres, que son cœur tout à la fois se déchira et se fondit. Il ne vit plus rien de ce qui était autour de lui, et il lui sembla que son âme se détachait de sa poitrine, et s’en allait jusqu’à l’oiseau, et se confondait avec la voix qui montait toujours plus vibrante par un chant de ravissement et d’angoisses, comme si c’eût été le discours intérieur du Christ avec son père lorsqu’il mourait sur la croix. Étant revenu vers le couvent, il s’étonna de trouver que les murs tout neufs étaient devenus bruns comme de vieillesse, et que les petits tilleuls dans le jardin étaient maintenant de grands arbres, et que nul visage de moine ne lui était connu, et que personne ne se souvenait de l’avoir vu. A la fin, un vieux moine infirme se rappela qu’on lui avait parlé autrefois d’un novice, lequel était allé, il y avait de cela cent ans, dans la forêt de pins, mais n’était pas revenu, tellement que nul n’avait su jamais ce qui lui était arrivé. Ainsi vivront oubliés et ravis ceux qui écouteront les voix intérieures. Dieu nous enveloppe, et il ne faut que nous abandonner à lui pour le sentir.

Car il ne se communique pas seulement par les choses du dehors; il est en nous, et nos pensées sont ses paroles. Celui qui se retire en soi-même, et qui n’écoute plus les nouvelles de ce monde, et qui efface de son esprit les raisonnements et les imaginations, et qui se tient dans l’attente et le silence et la solitude, voit peu à peu se lever en lui une pensée qui n’est pas la sienne, qui vient et s’en va sans qu’il le veuille et quoi qu’il veuille, qui l’occupe et l’enchante, comme ces paroles qu’on entend en rêve et qui assoupissent l’âme de leur chant mystérieux. Elle écoute et n’aperçoit plus la fuite des heures; toutes ses puissances s’arrêtent, et ses mouvements ne sont plus que les impressions qui lui viennent d’en haut. Le Christ parle, elle répond; elle demande, et il enseigne; elle s’afflige, et il console. «Mon fils, je t’apprendrai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté.--Faites-le, Seigneur, comme vous le dites, car il m’est agréable d’entendre.--Étudie-toi, mon fils, à faire plutôt la volonté des autres que la tienne. Préfère toujours d’avoir moins que plus. Cherche toujours la place inférieure et à être au-dessous des autres. Un tel homme entre promptement dans la paix et le repos.--Seigneur, votre discours est bref, mais il contient en soi beaucoup de perfection. Il est petit en paroles, mais plein de pensée et abondant en fruit.» Que tout est languissant auprès de cette compagnie divine! Comme tout ce qui s’en écarte est laid! «Quand Jésus est là, tout est bien, et rien ne paraît difficile. Quand Jésus est absent, tout est pénible. Quand Jésus ne parle pas au dedans, toute consolation est vide; mais si Jésus prononce seulement un mot, on sent une grande consolation. Que tu es aride et dur sans Jésus! Que tu es insensé et vain, si tu désires quelque chose en dehors de Jésus! N’est-ce pas une plus grande perte que de perdre tout l’univers? Celui qui a trouvé Jésus a trouvé un bon trésor, bien plus, un trésor au-dessus de tout bien. Et celui qui perd Jésus perd beaucoup trop et bien plus que tout l’univers. Celui-là est très-pauvre qui vit sans Jésus, et celui-là est très-riche qui est bien avec Jésus. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande science que de savoir retenir Jésus. Sois humble et pacifique, et Jésus sera avec toi. Sois dévoué et paisible, et Jésus demeurera avec toi. Tu peux promptement faire fuir Jésus et perdre sa grâce, si tu te détournes vers les choses extérieures. Et si tu le fais fuir, et que tu le perdes, vers qui te réfugieras-tu, et qui chercheras-tu alors pour ami? Sans ami, tu ne peux vivre bien, et si Jésus n’est pas ton ami au-dessus de tous les autres, tu seras trop triste et abandonné.--Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus, et que puis-je désirer de plus heureux? Mon Dieu est tout: cette parole est assez pour qui comprend, et la répéter souvent est doux pour qui aime.»

Plusieurs moururent de cet amour, perdus dans des extases, ou noyés d’une langueur divine. Ce sont les grands poëtes du moyen âge.

GAVARNIE

I

De Luz à Gavarnie il y a six lieues.

Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet, un quadrupède quelconque, de visiter Gavarnie; à défaut d’autres bêtes, il devrait, toute honte cessant, enfourcher un âne. Les dames et les convalescents s’y font conduire en chaise à porteurs.

Sinon, pensez quelle figure vous ferez au retour.

«Vous venez des Pyrénées, vous avez vu Gavarnie?

--Non.

--Pourquoi donc êtes-vous allé aux Pyrénées?»

Vous baissez la tête, et votre ami triomphe, surtout s’il s’est ennuyé à Gavarnie. Vous subissez une description de Gavarnie, d’après la dernière édition du guide-manuel. Gavarnie est un spectacle sublime; les touristes se dérangent de vingt lieues pour le voir; la duchesse d’Angoulême se fit porter jusqu’aux dernières roches; lord Bute s’écria, lorsqu’il vint là pour la première fois: «Si j’étais encore au fond de l’Inde, et que je soupçonnasse l’existence de ce que je vois en ce moment, je partirais sur-le-champ pour en jouir et pour l’admirer!» Vous êtes accablé de citations et de superbes sourires; vous êtes convaincu de paresse, de lourdeur d’esprit, et, comme disent certains voyageurs anglais, _d’insensibilité inesthétique_.

Il n’y a que deux ressources: apprendre par cœur une description ou faire le voyage. J’ai fait le voyage, et je vais donner la description.

II.

On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard, sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc; derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires. C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes; on ne savait si elles faisaient une plainte ou une prière. Ils marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le cimetière de Luz.

A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave; le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.

Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces; rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.

III.

Nous tournons un second pont, et nous entrons dans la campagne de Gèdres, verdoyante et cultivée, les foins sont en tas; on coupe les moissons; nos chevaux marchent entre deux haies de noisetiers; nous longeons des vergers; mais la montagne est toujours voisine; le guide nous montre un rocher haut comme trois hommes, qui roula il y a deux ans et broya une maison.

Nous rencontrons plusieurs caravanes singulières: une bande de jeunes prêtres en chapeaux noirs, en gants noirs, en soutane noire retroussée, en bas noirs, très-apparents, cavaliers novices qui, à chaque pas, sursautent comme le Gave; un gros bonhomme tout rond, en chaise à porteurs, les mains croisées sur le ventre, qui nous regarde d’un air paterne, et lit son journal; trois dames d’un âge assez mûr, très-élancées, très-maigres, très-roides, qui, par dignité, mettent leurs bêtes au trot dès que nous nous approchons d’elles. Le cavalier servant est un gentilhomme osseux et cartilagineux, fiché perpendiculairement sur sa selle, comme un poteau de télégraphe. Nous entendons un gloussement aigre, comme d’une poule étranglée, et nous reconnaissons la langue anglaise.

Pour la nation française, elle est mal représentée à Gèdres. D’abord paraît un long douanier moisi, qui vise le laisser passer des chevaux; avec son habit jadis vert, le pauvre homme a l’air d’avoir séjourné une semaine dans la rivière. Sitôt qu’il nous lâche, une bande de polissons, garçons et filles, fond sur nous: les uns tendent la main, les autres veulent nous vendre des pierres: ils font signe au guide d’arrêter; ils réclament les voyageurs, deux ou trois tiennent la bride de chaque bête, et tous ensemble crient: «La grotte! la grotte!» Force est de se résigner et de voir la grotte.

Une servante ouvre une porte, nous fait descendre deux escaliers, jette en passant une motte de terre dans une lagune pour réveiller les poissons qui dorment, fait six pas sur deux planches. «Eh bien! la grotte?--La voilà, monsieur.» Nous voyons un filet d’eau entre deux rochers sous des frênes. «Est-ce tout?» Elle ne comprend pas, ouvre de grands yeux et s’en va. Nous remontons et nous lisons cet écriteau: _On paye dix sous pour visiter la grotte._ L’affaire s’explique: les paysans des Pyrénées ont beaucoup d’esprit.

IV.

Après Gèdres est une vallée sauvage qu’on nomme le Chaos, et qui est bien nommée. Là, au bout d’un quart d’heure, les arbres disparaissent, puis les genévriers et les buis, enfin les mousses; on ne voit plus le Gave, tous les bruits cessent. C’est la solitude morte et peuplée de débris. Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont descendues de la cime jusqu’au fond. L’effroyable marée, haute et longue d’un quart de lieue, étale comme des flots ses myriades de pierres stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et leurs pointes âpres blessent l’œil; elles se froissent et s’écrasent encore. Pas un buisson, pas un brin d’herbe; l’aride traînée grisâtre brûle sous un soleil de plomb; ses débris sont roussis d’une teinte morne, comme dans une fournaise. Une montagne ruinée est plus désolée que toutes les ruines humaines.

Cent pas plus loin, l’aspect de la vallée devient formidable. Des troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces croupes colossales reluisent d’une fauve couleur ferrugineuse; les plus énormes boivent au bas l’eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc, couchés dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes difformes sont reployées; leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs dos monstrueux s’appuient les uns sur les autres. Lorsqu’on entre dans cette prodigieuse bande, l’horizon disparaît, les blocs montent à cinquante pieds en l’air; le chemin tournoie péniblement entre les masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains; ces croupes rouillées montent en étages jusqu’à la cime, et la noire armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui viennent troubler son sommeil.

La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, a secoué ses sommets, comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête; mais leurs assises sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées. Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d’eux la roche manque tout d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus bas, sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le désastre. Mais quel jour que celui de la ruine! Elle n’est pas très-ancienne, peut-être du VIᵉ siècle, et de l’année d’un terrible tremblement raconté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se broyer dans une pluie d’étincelles, il a contemplé le plus grand spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains.

A l’occident, un môle perpendiculaire, fendillé comme une vieille ruine, se dresse à pic vers le ciel. Une lèpre de mousses jaunâtres s’est incrustée dans ses pores et l’a vêtu tout entier d’une livrée sinistre. Cette robe livide sur cette pierre brûlée est d’un effet splendide. Rien n’est laid comme les cailloux crayeux qu’on tire d’une carrière; ces déterrés semblent froids et humides dans leur linceul blanchâtre; ils ne sont point habitués au soleil, ils font contraste avec le reste. Mais le roc qui vit à l’air depuis dix mille ans, où la lumière a tous les jours déposé et fondu ses teintes métalliques, est l’ami du soleil; il en porte le manteau sur ses épaules; il n’a pas besoin d’un manteau de verdure; s’il souffre des végétations parasites, il les colle à ses flancs et les empreint de ses couleurs. Les tons menaçants dont il s’habille conviennent au ciel libre, au paysage nu, à la chaleur puissante qui l’environne; il est vivant comme une plante; seulement il est d’un autre âge, plus sévère et plus fort que celui où nous végétons.

V.

Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre qu’on vient visiter. Lorsqu’on

l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers, parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades; des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les plis du ruisseau de fleurs.

Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.

Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants; on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à des plâtras entassés, et ceux qui les ont admirés ont de l’admiration à revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se laissa choir, et sortit demi-mort «avec la rapidité d’une truite.» Nous avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.

VI

Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux, afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous regardons.

Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de deux contrées et de deux races; c’est elle que Roland voulut rompre, lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir. Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut. Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et rejaillit en poussière d’argent; la fraîche et transparente vapeur se balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans une forêt.

Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon du soleil.

Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur la porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose, et très-contents d’être venus aux Pyrénées.

LE BERGONZ--LE PIC DU MIDI

I

Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour avoir au moins une ascension à raconter.

Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons derrière nous le dos blanc, arrondi, d’un beau nuage qui s’éloigne, et dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue, où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la plus haute cime.