Part 11
Nous nous sommes amusés de cette moquerie sèche, dédaigneuse, bien taillée, un peu écourtée, et j’ai soutenu à Paul que Mme de Maintenon ressemble aux ifs de Versailles, éteignoirs en brosse et trop tondus. Là-dessus j’ai dit force mal des paysages au dix-septième siècle, de Le Nôtre, de Poussin et de sa nature architecturale, de Leclerc, de Perelle, et de leurs arbres abstraits, officiels, dont le feuillage, arrondi majestueusement, ne convient à aucune espèce connue. Il m’a semoncé vertement, selon sa coutume, m’appelant esprit étroit; il soutient que tout est beau, qu’il faut seulement se mettre au point de vue. Voici à peu près son raisonnement:
Il prétend que les choses nous plaisent par contraste, et que pour des âmes différentes, les choses belles sont différentes. «Un jour, dit-il, je voyageais avec des Anglais dans la Champagne, par un jour nuageux de septembre. Ils trouvaient les plaines horribles, et moi, admirables. Les guérets mornes s’étendaient comme une mer jusqu’au bord de l’horizon, sans rencontrer une colline. Les tiges du blé scié ras teignaient le sol d’un jaune blafard; la campagne semblait couverte d’un vieux manteau mouillé. Ici des lignes d’ormes bossus; çà et là un maigre carré de sapins; plus loin, une chaumière de craie avec sa mare blanche; de sillon en sillon, le soleil traînait sa lumière malade, et la terre vide de son fruit, ressemblait à une femme morte en couches de qui on a retiré l’enfant.
«Mes compagnons s’ennuyaient fort et maudissaient la France. Leur âme, tendue par les âpres passions politiques, par la morgue nationale, par la roideur de la morale biblique, avait besoin de repos. Ils souhaitaient une campagne riante et fleurie, de molles prairies silencieuses, de beaux ombrages amplement et harmonieusement groupés sur le penchant des collines. Les paysans hâlés, au visage terne, assis près d’une mare de boue, leur répugnaient. Ils pensaient pour se reposer à de jolis cottages entourés de gazons frais, bordés de chèvrefeuilles roses. Rien de plus raisonnable. Un homme obligé de se tenir droit et roide trouve que la plus belle attitude est d’être assis.
«Vous allez à Versailles, et vous vous récriez contre le goût du dix-septième siècle. Ces eaux compassées et monumentales, les sapins façonnés au tour, ces entassements d’escaliers rectangulaires, ces arbres alignés comme des grenadiers à la parade, vous rappellent la classe de géométrie et l’école de peloton. Rien de mieux. Mais cessez un instant de juger d’après vos habitudes et vos besoins d’aujourd’hui. Vous vivez seul ou en famille, dans un troisième étage à Paris, et vous allez, quatre heures par semaine, dans des salons de trente personnes. Louis XIV vivait huit heures par jour, tous les jours, toute l’année en public, et ce public comprenait tous les seigneurs de France. Il tenait salon en plein air; ce salon est le parc de Versailles. Pourquoi lui demander les agréments d’une vallée? Il faut ces charmilles égalisées pour ne point accrocher les habits brodés. Il faut ces gazons nivelés et rasés pour ne point mouiller les souliers à talons. Les duchesses feront cercle autour de ces pièces d’eau circulaires. Rien de mieux choisi que ces escaliers immenses et uniformes pour étaler les robes lamées de trois cents dames. Ces larges allées, qui vous semblent vides, étaient majestueuses quand cinquante seigneurs en brocart et en dentelles y promenaient leurs cordons bleus et leurs beaux saluts. Nul jardin n’est mieux fait pour se montrer en grand costume et en grande compagnie, pour faire la révérence, pour causer, pour nouer des intrigues de galanterie et d’affaires. Vous voulez vous reposer, être seul, rêver; allez ailleurs; vous vous êtes trompé de porte: mais le ridicule suprême serait de blâmer un salon d’être un salon.
«Comprenez donc que notre goût moderne sera aussi passager que l’antique; ce qui veut dire qu’il est justement aussi raisonnable et aussi sot. Nous avons le droit d’admirer les sites sauvages, comme jadis on avait le droit de s’ennuyer dans les sites sauvages. Rien de plus laid qu’une vraie montagne au dix-septième siècle. Elle rappelait mille idées de malheur. Les gens qui sortaient des guerres civiles et de la demi-barbarie pensaient aux famines, aux longues traites à cheval sous la pluie et dans la neige, au mauvais pain noir mêlé de paille, aux hôtelleries boueuses, empestées de vermine. Ils étaient las de la barbarie, comme nous sommes las de la civilisation. Aujourd’hui les rues sont si propres, les gendarmes si abondants, les maisons si bien alignées, les mœurs si paisibles, les événements si petits et si bien prévus, qu’on aime la grandeur et l’imprévu. Le paysage change comme la littérature: elle fournissait alors de longs romans doucereux et des dissertations galantes; elle fournit aujourd’hui de la poésie violente et des drames physiologistes. Le paysage est une littérature non écrite; il est comme elle une sorte de flatterie adressée à nos passions, ou de nourriture offerte à nos besoins. Ces vieilles montagnes dévastées, ces pointes blessantes, hérissées par myriades, ces formidables fissures dont la paroi perpendiculaire plonge d’un élan jusqu’en des profondeurs invisibles; ce chaos de croupes monstrueuses qui s’entassent et s’écrasent comme un troupeau effaré de léviathans; cette domination universelle et implacable du roc nu, ennemi de la vie, nous délasse de nos trottoirs, de nos bureaux et de nos boutiques. Vous ne l’aimez que pour cette cause, et cette cause ôtée, vous y répugneriez autant que Mme de Maintenon.
--De sorte qu’il y a cinquante beautés, une par siècle.
--Certainement.
--Alors il n’y en a point.
--C’est comme si vous disiez qu’une femme est nue parce qu’elle a cinquante robes.»
CAUTERETS
I
Cauterets est un bourg au fond d’une vallée, assez triste, pavé, muni d’un octroi. Hôteliers, guides, tout un peuple affamé nous investit; mais nous avons beaucoup de force d’âme, et, après une belle résistance, nous obtenons le droit de regarder et de choisir.
Cinquante pas plus loin, nous sommes raccrochés par des servantes, des enfants, des loueurs d’ânes, des garçons qui par hasard viennent se promener autour de nous. On nous offre des cartes, on nous vante l’emplacement, la cuisine, on nous accompagne, casquette en main, jusqu’au bout du village; en même temps on écarte à coups de coude les compétiteurs: «c’est mon voyageur, je te rosse si tu approches.» Chaque hôtel a ses recruteurs à l’affût; ils chassent, l’hiver à l’isard, l’été au voyageur.
Ce bourg a plusieurs sources: celle du Roi guérit Abarca, roi d’Aragon: celle de César rendit, dit-on, la santé au grand César. Il faut de la foi en histoire comme en médecine.
Par exemple, au temps de François Iᵉʳ, les Eaux-Bonnes guérissaient les blessures; elles s’appelaient _eaux d’arquebusades_; on y envoya les soldats blessés à Pavie. Aujourd’hui elles guérissent les maladies de gorge et de poitrine. Dans cent ans, elles guériront peut-être autre chose; chaque siècle, la médecine fait un progrès.
«Autrefois, dit Sganarelle, le foie était à droite et le cœur à gauche, nous avons réformé tout cela.»
Un médecin célèbre disait un jour à ses élèves: «Employez vite ce remède pendant qu’il guérit encore.» Les médicaments ont des modes comme les chapeaux.
Que peut-on dire contre celle-ci? Le climat est chaud, la gorge abritée, l’air pur; la gaieté du soleil égaye. En changeant d’habitudes, on change de pensées; les idées noires s’en vont. L’eau n’est pas mauvaise à boire; on a fait un joli voyage; le moral guérit le physique: sinon, on a espéré pendant deux mois. Et qu’est-ce, je vous prie, qu’un remède, sinon un prétexte pour espérer? On prend patience et plaisir jusqu’à ce que le mal ou le malade s’en aille, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
II.
A quelques lieues de là, entre les précipices, dort le lac de Gaube. L’eau verte, profonde de trois cents pieds, a des reflets d’émeraude. Les têtes chauves des monts s’y mirent avec une sérénité divine. La fine colonne des pins s’y réfléchit aussi nette que dans l’air; dans le lointain, les bois vêtus d’une vapeur bleuâtre viennent tremper leurs pieds dans son eau froide, et l’énorme Vignemale, taché de neige, le ferme de sa falaise. Quelquefois un reste de brise vient le plisser, et toutes ces grandes images ondulent; la Diane de Grèce, la vierge chasseresse et sauvage l’eût pris pour miroir.
Comme on la voit renaître, en de pareils sites! ses marbres sont tombés, ses fêtes sont évanouies; mais au frissonnement des sapins, au bruit des glaciers qui craquent, devant l’éclat d’acier de ces eaux chastes, elle reparaît comme une vision. Toute la nuit, dans les clameurs du vent, les pâtres pouvaient entendre l’aboiement de ses lévriers et le sifflement de ses flèches; le chœur indompté de ses nymphes courait à travers les précipices; la lune luisait sur leurs épaules d’argent et sur la pointe de leurs lances. Au matin elle venait laver ses bras dans le lac; et plus d’une fois on l’avait vue debout sur une cime, les yeux fixes, le front sévère; son pied foulait la neige sanglante, et sous le soleil d’hiver brillaient ses seins de vierge.
III.
La Diane du pays est plus aimable; c’est la vive et gracieuse Marguerite de Navarre, sœur et libératrice de François Iᵉʳ. Elle venait à ces eaux avec sa cour, ses poëtes, ses musiciens, ses savants, poëte elle-même et théologienne, infiniment curieuse, lisant le grec, apprenant l’hébreu, occupée de calvinisme. Au sortir de la routine et de la discipline du moyen âge, les disputes de dogme et les épines de l’érudition paraissaient agréables, même aux dames; Jeanne Grey, Élisabeth, s’en mêlaient: c’était une mode, comme deux siècles plus tard il fut de bon goût de disputer sur Newton et sur l’existence de Dieu. L’évêque de Meaux écrivait à Marguerite: «Madame, s’il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût apprendre de la grammaire autant qu’il est possible d’en savoir, et un autre de la rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussi des sept arts libéraux, chacun par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu.» Elle y courait et s’encombrait. Ce lourd butin philosophique opprimait sa pensée frêle encore. Ses poésies pieuses sont enfantines comme les odes que fit Racine à Port-Royal. Que nous avons eu de peine à sortir du moyen âge! L’esprit plié, faussé et tordu, avait contracté les façons d’un enfant de chœur.
Un poëte du pays composa sur elle une jolie chanson que voici:
Aüs Thermés de Toulouso, Uë fontaine claru y a. Bagnan s’y paloumettos (colombes) Aü nombre soun de tres. Tant s’y soun bagnadette (baignées) Pendant dus ou tres més, Qu’an près la bouladette (envolées) Taü haüt de Cauterès. Digat-mé, paloumettes, Qui y ey à Cauterès? «Lou rey et la reynette Si bagnay dab (avec) nous tres. Lou rey qu’a üe cabano Couberto qu’ey de flous (fleurs); La reyne que n’a gu’aüte, Couberto qu’ey d’amous (d’amour).»
Ceci n’est-il point gracieux et tout méridional? Marguerite est moins poétique, plus française; ses vers ne sont pas brillants, mais parfois très-touchants, à force de tendresse vraie et simple.
Car quand je puis auprès de moi tenir Celui que j’aime, mal ne me peut venir.
Une imagination mesurée, un cœur de femme tout dévoué et inépuisable en dévouements, beaucoup de naturel, de clarté, d’aisance, l’art de conter et de sourire, la malice agréable et jamais méchante, n’est-ce point assez pour aimer Marguerite et lire ici l’Heptaméron?
IV.
Elle fit ici cet Heptaméron; il paraît qu’un voyage aux eaux était moins sûr alors qu’aujourd’hui.
«Le 1ᵉʳ jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Caulderets plusieurs personnes tant de France, Espagne, que d’autres lieux; les uns pour boire l’eau, les autres pour s’y baigner, les autres pour prendre de la fange, qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnés des médecins s’en retournent tous guéris. Mais sur le temps de leur retour, vinrent des pluies si grandes, qu’il semblait que Dieu eût oublié la promesse qu’il avait faite à Noé de ne plus détruire le monde par eau; car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d’eau qu’il fut impossible d’y demeurer.
«Les seigneurs français et dames, pensant retourner aussi facilement à Tarbes comme ils étaient venus, trouvèrent les petits ruisseaux si crus qu’à peine purent-ils les gayer. Mais quand ce vint à passer le Gave béarnais, qui en allant n’avait point deux pieds de profondeur, le trouvèrent tant grand et impétueux, qu’ils se détournèrent pour chercher les ponts, lesquels, pour n’être que de bois, furent emportés par la véhémence de l’eau. Et quelques-uns, cuidant rompre la violence du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportés si promptement, que ceux qui voulaient les suivre perdirent le pouvoir et le désir d’aller après.» Sur quoi ils se séparèrent cherchant chacun un chemin. «Deux pauvres dames, à demi-lieue deçà Pierrefitte, trouvèrent un ours descendant de la montagne, devant lequel elles prirent leur course à si grande hâte que leurs chevaux à l’entrée du logis tombèrent morts sous elles; deux de leurs femmes, qui étaient venues longtemps après, leur contèrent que l’ours avait tué tous leurs serviteurs.
«Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait. C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes, lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.
«L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs chevaux qui fussent en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes.»
Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi «elle ne manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ.» L’après-midi était employée d’une façon très-différente: «ils allaient dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis.» Et chacun à son tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et grand’mère de La Fontaine.
Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité, laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac: tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait une chute, la gouvernante doit dire: «Madame, M. Henri est tombé sur l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac.»
Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre; mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval; Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours, et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les discours qu’on tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris, ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.
V.
Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense, et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air; on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un fleuve.
SAINT-SAVIN
I
Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne; les pierres croulent, rongées et roussies; les dalles, disjointes, sont incrustées de mousse; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par le soir; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée pâle.
Il était doux ici d’être moine: c’est en de tels lieux qu’il faut lire l’_Imitation_; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge; tout la blessait et la rebutait alentour.
Alentour, quel horrible monde! Des seigneurs brigands qui pillent les voyageurs et s’égorgent entre eux; des artisans et des soudards qui s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes; des paysans dont on brûle la hutte, dont on viole la femme, qui par désespoir et par faim s’en vont au sabbat. Nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. Qu’il est doux de renoncer à l’action, à la compagnie, à la parole, de se cacher, d’oublier toutes les choses extérieures, et d’écouter dans la sécurité et dans la solitude les voix divines qui, semblables à des sources recueillies, murmurent pacifiquement au fond du cœur!
Ici qu’il est aisé d’oublier le monde! Ni livres, ni nouvelles, ni sciences; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout l’univers; de temps en temps, un paysan, un homme d’armes passe. Un instant après, il est passé; l’esprit n’en a pas gardé plus de traces que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées au bord du ciel. Les rocs s’éclairent, la cime des forêts tremble sous la brise qui s’élève, l’ombre tourne au pied des chênes, et l’esprit prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors. Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes images. L’âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va l’emplir.
Loin d’elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot au lieu de l’accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la tendresse intérieure? «Le royaume de Dieu n’est pas dans les discours, mais dans la piété.» Il faut que le cœur s’agite, que les larmes coulent, que les bras s’ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble subit ne sera point l’œuvre des livres, mais l’attouchement de la main divine. C’est cette main «qui élèvera en un moment l’âme humble;» c’est elle «qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de sentiments, sans faste d’ambition, sans combat d’arguments.» Une lumière perce, et tout d’un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau ciel.
Les hommes du siècle n’aperçoivent dans les événements que les événements eux-mêmes; le solitaire découvre derrière le voile des êtres la présence et la volonté de Dieu. C’est lui qui par le soleil échauffe la terre, et par les pluies la rafraîchit. C’est lui qui soutient les montagnes et les enveloppe, au soleil couché, dans le repos de la nuit. Le cœur sent partout, autour des choses et dans l’intérieur des choses, une bonté immense, comme un vague océan de clarté qui pénètre et anime le monde; il s’y confie et s’y abandonne, comme un enfant qui le soir s’endort sur les genoux de sa mère. Cent fois par jour les choses divines lui deviennent palpables. La lumière ruisselle dans la brume matinale, aussi chaste que le front de la Vierge; les étoiles luisent comme des yeux célestes, et là-bas, quand le soleil tombe, les nuages s’agenouillent au bord du ciel, comme un chœur enflammé de séraphins.