Voyage aux Pyrénées

Part 10

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Les figures ici sont jolies: c’est plaisir de regarder les enfants avant que le soleil et le travail aient déformé leurs traits. Ils trottinent joyeusement dans la poussière, et tournent vers le passant leur minois rondelet, déluré, leurs yeux parlants, avec des mouvements menus et brusques. Lorsque les jeunes filles en jupe rouge retroussée, en capulet de grosse étoffe rouge, s’approchent pour vous demander l’aumône, vous voyez, sous la couleur crue, l’ovale pur d’une figure fine et fière, un teint mat, presque pâle, et le doux regard de deux grands yeux calmes.

II.

L’église est fraîche et solitaire; elle appartint jadis aux Templiers. Ces moines soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de l’Europe. Le clocher est carré comme un fort; le mur d’enceinte a des créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait aisément défendu. Sur sa voûte très-basse on démêle un Christ demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. A l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre une porte basse par laquelle passaient les _cagots_, race maudite. Ce premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une bonne femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris et les souvenirs du moyen âge épars autour de nous.

Mais les gens ont au fond du cœur je ne sais quel amour du ridicule et de l’absurde qui réussit à tout gâter: les arceaux dédorés de cette pauvre église traversaient une voûte d’azur lessivée et d’étoiles salies, de flammes, de roses, de petits chérubins rouges, cravatés d’ailes. Un ange rose brun, pendu par un pied, s’élançait, une couronne d’or à la main. Dans l’autre nef, on voyait la figure du Soleil, avec les joues rondes, les sourcils en demi-cercle et l’air bête qu’il a dans les almanachs. L’autel était chargé d’une profusion de dorures ternies, d’anges jaunâtres, de visages niais et piteux comme ceux des enfants qui ont trop dîné. Cela prouve que leurs cabanes sont fort tristes, fort nues et fort ternes. Au sortir de la boue, on aime la dorure. La plus fade confiture paraît délicieuse quand on a mangé longtemps des racines et du pain sec.

III.

Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers; quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics se réunissaient à Luz.

«Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux de bois, qu’ils appelaient _totchoux_, c’est-à-dire bâtons. Chaque communauté avait son _totchou_, sur lequel le secrétaire faisait avec un couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur. L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784 à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres; il arriva suivi de deux charretées de totchoux.»

Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers principaux des communes, et des _députés des vallées_. Dans ces assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée, inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter l’ennemi au passage, l’écraser sous les roches; en hiver, la neige et les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières? Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres! Les hardis grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux. Ainsi dura l’indépendance en Suisse.

Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes. Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.

La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes. L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes; le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.

On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare «qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier.» En 1592, les gens de Comminge, ayant dévasté la contrée, «les paysans de Bigorre abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus grande partie d’iceux prit la route d’Espagne.» Il n’y a pas cent ans, on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers. Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. «Ils s’éclairent avec des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande.»

Que de misères en ce peu de mots! qu’il en a fallu pour rompre l’attache par laquelle l’homme s’accroche au sol natal! Un vieux texte d’histoire, une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais chemin où il avance; mais qu’est-ce qu’une ronce et une pierre? Il en reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de l’an seize cent cinquante? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr progrès est de s’y résigner.

IV.

Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes. Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à l’ombre des haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route. Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave. Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et les noirs escarpements de monts ébréchés, montent dans le ciel bleu, sous leur manteau de neige.

Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui: l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne sont-elles pas heureuses? Le mamelon est désert, personne ne les foule; elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie! Trois enfants arrivaient, tous en guenilles: «Qu’est-ce que vous cherchez ici?

--Des papillons.

--Pour quoi faire?

--Pour les vendre.»

Le plus jeune avait une sorte de bouton au front: «Un sou, monsieur, pour le petit qui est malade.»

SAINT-SAUVEUR--BARÈGES

I.

Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui sente l’hôtel improvisé et le décor d’Opéra, n’ayant ni la grossièreté rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut: à droite, elles s’adossent contre des roches à pic, d’où l’eau suinte; à gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du précipice.

Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un style élevé et simple; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent vers les hauteurs; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate et suave. Au-dessous du mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qu’on n’aperçoit pas.

Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent jusqu’au Gave; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni, et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia. Le flanc de ce chemin s’enfonce à six cents pieds, rayé de ravines; au fond de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de midi n’atteint qu’à peine; la pente est si rapide qu’en plusieurs endroits on ne l’aperçoit pas; le précipice est si profond que son mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les corniches et bouillonne dans les cavernes; à chaque pas il blanchit d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux, ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et blessé. Mais le plus étrange spectacle est celui de la muraille de roches qui fait face: la montagne a été fendue perpendiculairement comme par une immense épée, et l’on dirait qu’ensuite des mains acharnées et plus faibles ont mutilé cette première entaille. Du sommet jusqu’au Gave, la roche a la couleur du bois mort écorcé; le prodigieux tronc d’arbre, fendillé et déchiqueté, semble moisir là depuis des siècles; l’eau suinte dans ses déchirures noircies comme dans celles d’un bloc

vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment une poutre pétrifiée, débris de Babel.

Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres choses encore, en disant que le roc est schisteux.

Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une corde pour le moissonner.

II.

Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en pierre. Ces îles sont des bancs de roche bleuâtre que tachent des galets d’une blancheur crue; l’hiver, elles sont noyées; encore maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques creux ont gardé des morceaux de limon; des bouquets d’ormes en sortent comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur les cailloux arides; alentour, l’eau assoupie chauffe dans les cavernes. Cependant des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les cascades grondent comme un tonnerre; vingt ravines étagées les engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage par-dessus toute cette tempête: elle s’arrête entre les arbres et oppose sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil.

III.

J’ai souvent gravi la montagne par un temps clair, avant le lever du soleil. Pendant la nuit, la vapeur du Gave, accumulée dans les gorges, les a comblées; l’on a sous les pieds une mer de nuages, et sur la tête un dôme d’un bleu tendre rayonnant de splendeur matinale; tout le reste a disparu: on ne voit que l’azur lumineux du ciel et le satin éblouissant des nuages; la nature est dans ses vêtements de vierge. L’œil glisse avec volupté sur les molles rondeurs de la masse aérienne. Les crêtes noires s’avancent dans son sein comme des promontoires; les têtes des monts qu’elle baigne se lèvent comme un archipel d’écueils; elle s’enfonce dans les golfes dentelés, et ondule lentement autour des pics qu’elle gagne. L’âpreté des crêtes chauves ajoute encore à la grâce de sa ravissante blancheur. Mais, à mesure qu’elle monte, elle s’évapore; déjà les paysages des profondeurs apparaissent sous un crépuscule transparent; le milieu de la vallée se découvre. Il ne reste de la mer flottante qu’une ceinture blanche, qui traîne contre les versants; elle se déchire, et les lambeaux pendent un instant aux têtes des arbres; les derniers flocons s’envolent, et le Gave, frappé par le soleil, resplendit autour de la montagne comme un collier de diamants.

IV.

Paul et moi nous sommes allés à Baréges; la route est une longue montée de deux lieues.

Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit de toutes les hauteurs; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé sur les cascades; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit d’ardoise sourit pourtant et jette son éclair entre les herbes. Il n’y a rien ici que de gracieux et d’aimable; les bords du Gave gardent leur fraîcheur sous le soleil brûlant; les ruisseaux laissent à peine entre eux et lui une étroite bande verte; on est entouré d’eaux courantes; l’ombre des frênes et des aunes tremble dans l’herbe fine; les arbres s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole d’ardoise va frôlant les tiges vertes; elle court si vite qu’elle semble frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur la côte verdoyante; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le bleu pur du ciel; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. Des ronces en fleur descendent le long du rocher et vont toucher les crêtes des vagues. Plus loin, le dos de la montagne, chargé de broussailles, s’allonge dans une teinte chaude d’un bleu sombre. Les bois lointains dorment enveloppés de cette moiteur vivante, et la terre qui s’en imprègne semble respirer avec elle la force et la volupté.

V.

Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent; il n’y a plus sur le versant que de mauvaises broussailles: on aperçoit Baréges. Le paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’éboulements blanchâtres; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves; la pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas; la terre est comme éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans ses entrailles; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu; on marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés; le Gave lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid que triste; ces débris sont sales et petits; ils sont d’hier: on sent que la dévastation recommence tous les ans. Pour que des ruines soient belles, il faut qu’elles soient grandioses ou noircies par le temps; ici les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la boue; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements: on dirait une carrière abandonnée.

Le bourg de Baréges est aussi vilain que son avenue: tristes maisons, mal recrépies; de distance en distance, une longue file de baraques et de cahutes de bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la gauche dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan de rue; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol est enseveli sous quinze pieds de neige; tous les habitants émigrent: on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller aux maisons et aux meubles. Souvent ces pauvres gens ne peuvent arriver jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines.

L’établissement des bains est misérable, les compartiments sont des caves sans air ni lumière; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés. Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires; celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines, basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir.

L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, est un triste bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité militaire. Les malades enveloppés d’une capote grise trop large, montent un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres; ils se chauffent au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air résigné. Les journées d’un malade sont si longues! Ces figures amaigries reprennent un air de gaieté quand un camarade passe; on échange une plaisanterie: même à l’hôpital, même à Baréges, un Français reste Français!

On rencontre de vieux pauvres en béquilles, malades, qui montent la rue si roide. Ces visages rougis par les intempéries de l’air, ces lamentables membres repliés ou tordus, ces chairs gonflées ou affaissées, ces yeux mornes, déjà morts, font peine à voir. A cet âge, habitués à la misère, ils doivent ne sentir que la souffrance du moment, ne point s’affliger du passé, ne plus s’inquiéter de l’avenir. On a besoin de penser que leur âme engourdie vit comme une machine. Ce sont les ruines de l’homme auprès des ruines du sol.

L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus sur la vallée comme une menace éternelle. Ces arêtes, si âpres, si multipliées, si anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en vient un vent froid, qui pousse vers Baréges de pesants nuages; les seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue et babillent bruyamment sur les cailloux bleus.

VI.

Nous avons lu ici pour nous consoler, quelques lettres charmantes; en voici une du petit duc du Maine, âgé de sept ans, que Mme de Maintenon avait amené pour le guérir. Il écrivait à sa mère, Mme de Montespan, et la lettre devait certainement passer sous les yeux du roi. Quelle école de style que cette cour!

«Je m’en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon cher petit cœur, et j’écrirai bien mieux quand je penserai que c’est pour vous, madame. Mme de Maintenon passe tous les jours à filer, et, si l’on la laissait faire, elle y passerait les nuits, ou à écrire. Elle travaille tous les jours pour mon esprit; elle espère bien d’en venir à bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu’il pourra pour en avoir, mourant d’envie de plaire au roi et à vous. J’ai lu en venant l’histoire de César, je lis à présent celle d’Alexandre et je commencerai bientôt celle de Pompée. La Couture n’aime pas à me prêter les jupes de Mme de Maintenon, quand je veux me déguiser en fille. J’ai reçu la lettre que vous écrivez au cher petit mignon; j’en ai été ravi; je ferai ce que vous me dites, quand ce ne serait que pour vous plaire; car je vous aime au superlatif. Je fus charmé, et je le suis encore, du petit signe de tête que le roi me fit quand je partis, mais fort mal content de ce que tu ne me paraissais pas affligée: tu étais belle comme un ange.»

Peut-on être plus gracieux, plus flatteur, plus insinuant, plus précoce? Il fallait plaire en ce temps, plaire à des gens du monde, et d’esprit vif. Jamais on ne fut plus agréable: c’est que jamais on n’eut plus grand besoin d’être agréable. Celui-ci, élevé parmi les jupes des femmes, a pris dès l’abord leur vivacité, leurs coquetteries, leurs sourires. On voit qu’il monte sur les genoux, qu’il est embrassé, qu’il embrasse, qu’il amuse; il n’y a point de plus joli bijou de salon.

Mme de Maintenon, dévote, circonspecte et politique, écrit aussi, mais avec la netteté et la brièveté d’une abbesse mondaine ou d’un président en jupon. «Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux que je ne puis vous le dire; pour comble de misère, nous y gelons. La compagnie y est mauvaise; on nous respecte et on nous ennuie. Toutes nos femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes qui ont trouvé le monde bien grand dès qu’elles ont été à Étampes.»