Part 9
L’ancien chevau-léger reparaissait sous le général. Aussi resta-t-il toujours le camarade de ses soldats. Quand quelqu’un avait offensé le moindre de ses cavaliers, il menait avec lui ce cavalier et lui faisait rendre raison d’une façon ou d’une autre.
«La Vieuxville, depuis surintendant, lui donna son fils aîné pour apprendre le métier de la guerre. Ce jeune homme traita Gassion à l’armée magnifiquement. «Vous vous moquez, dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises? Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.» Il pensait à son cheval autant qu’à lui-même.
Il était méchant courtisan et ne s’inquiétait guère des cérémonies. Un jour, il alla à la cène devant le prince palatin, et, le dimanche suivant, ayant trouvé sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu’un gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs. Du reste, peu galant avec les dames et sur ce point très-indigne d’Henri IV.
«A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajolaient et lui disaient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles choses du monde.--Cela s’entend bien,» disait-il. Une ayant dit: «Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,» répondit-il.
«Il disait de Mlle de Ségur, vieille et laide: Elle me plaît, cette fille; elle ressemble à un Cravate.»
«Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeurait trop longtemps à Paris l’hiver, il lui écrivait: «Vous vous amusez à ces femmes, vous périrez malheureusement; ici vous verriez quelque belle occasion. Quel diable de plaisir d’aller au Cours et de faire l’amour! Cela est bien comparable au plaisir d’enlever un quartier!»
Son frère Bergeré paraissait peu goûter ce plaisir. Gassion, alors colonel, lui ordonna en une occasion d’aller à la charge avec cinquante reîtres, et lui déclara que s’il lâchait pied, il lui passerait l’épée au travers du corps. Excellente manière de former les hommes! Bergeré s’en trouva bien, et depuis alla aux coups tout comme un autre.
Ces deux aventuriers eurent une fin toute militaire. Leur frère le président, pour épargner l’argent, fit embaumer Bergeré par un valet de chambre qui le charcuta horriblement. Pour Gassion, il attendit trois mois une sépulture. «Le président, se lassant de payer le louage des draps funèbres, les rendit et en fit mettre d’autres qui lui coûtaient dix sols de moins par jour. Enfin il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux cimetière; il les fit ensevelir un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans qu’on pût dire qu’on y était allé pour eux.» Les trois quarts des héros ont été enterrés ainsi, comme des chiens.
Le dernier de ces d’Artagnan, coureurs héroïques d’aventures profitables, naquit à Pau, rue du Tran, nº 6[C]. Tambour en 1792, il était en 1810 prince royal de Suède. Il avait fait son chemin, et perdu ses préjugés en route. Comme Henri IV, il trouvait qu’un royaume vaut bien une messe; il fit aussi «le saut périlleux,» mais en sens inverse, et laissa là sa religion comme une vieille casaque; affaire de friperie: un manteau royal et tout neuf valait mieux.
III
LA VALLÉE DE LUZ
ROUTE DE LUZ
I
La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine, et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit, l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup entre deux dentelures, part, comme une flèche éblouissante, le premier regard du soleil.
II.
Au delà de Pau, s’étend un pays riant, doré de moissons, où le Gave tord ses replis bleus entre des grèves blanches. Sur la droite, dans un voile lointain de vapeur lumineuse, les Pyrénées lèvent leurs cimes dentelées et les pointes nues de leurs rocs noirs. Leurs flancs, que les eaux d’hiver sillonnent, sont parfaitement rayés et comme labourés par un râteau de fer. On voit s’ouvrir le pays pittoresque et les grandes montagnes; les clôtures des champs sont en galets roulés; dans leurs fissures foisonnent des graminées ondoyantes, de jolies bruyères, des touffes de sédums jaunes et surtout de petits géraniums roses qui brillent au soleil comme des étoiles de rubis. On est tout porté à chercher des nymphes; nous en rencontrons six dans un verger, non pas à la vérité dansantes, mais crottées. Elles mangent du pain et du fromage, et nous regardent la bouche béante, accroupies sur leurs talons.
III.
Coarraze garde encore une tour et un portail, débris d’un château. Ce château a sa légende, et Froissart la conte d’un style si coulant, si aimable, si détaillé et si expressif, qu’il faut le copier tout au long.
Le sire de Coarraze était en dispute avec un clerc; le clerc partit en faisant des menaces. «Quand le chevalier y pensoit le moins, environ trois mois après, vinrent en son chastel de Coarraze, là où il se dormoit en son lit de lez de sa femme, messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce chastel, en tel manière, que il sembloit que ils dussent tout abattre; et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas montrer courage d’homme ébahi; et aussi il étoit hardi assez pour attendre les aventures.
«Ce tempêtement et effroi fait en plusieurs lieux parmi le chastel dura un long espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les mesnies de l’hôtel s’assemblèrent et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut découché et lui demandèrent: «Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce que nous avons anuit ouy?» Le sire de Coarraze se feignit et dit: «Non; quelle chose avez-vous ouy?» Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit tempêté aval son chastel et retourné et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce n’avoit été que vent. «En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy.»
«Quant ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces tempêteurs mener plus grand’noise que devant et bûcher les coups moult grands à l’huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus en my son lit, et ne se put ni se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât «Qui est-ce là, qui ainsi bûche en ma chambre à cette heure?»
«Tantôt lui fut répondu: «Ce suis-je, ce suis-je.» Le chevalier dit: «Qui t’envoye ici?--Il m’y envoye le grand clerc de Casteloigne à qui tu fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te lairay en paix, tant que tu lui en auras fait bon compte et qu’il soit content.» Dit le chevalier: «Et comment t’appelle-t-on, qui es si bon messager?--On m’appelle Orton.--Orton, dit le chevalier, le service d’un clerc ne te vaut rien, il te fera trop de peine si tu veux le croire; je te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré.»
«Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier et dit: «Le voulez-vous?--Oui, dit le sire de Coarraze; mais que tu ne fasses mal à personne de céans; je me chevirai bien à toi et nous serons bien d’accord.--Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire autre mal que de toi réveiller et destourber ou autrui, quand on devrait le mieux dormir.--Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons bien d’accord, et laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers.--Et puisque tu le veux, dit Orton, et je le veuil.»
«Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il lui hochoit son oreiller, ou il heurtoit grands coups à l’huys ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui disoit: «Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie.--Non ferai, disoit Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles.» Là avoit la femme du chevalier si grand paour, que tous les cheveux lui dressoient, et se muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier:
«Et quelles nouvelles me dirois-tu et de quel pays viens-tu?» Là disoit Orton: «Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Hongrie, ou d’un autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y sont avenues.» Si savoit ainsi le sire de Coarraze par Orton tout quant que il avenoit par le monde; et maintint cette ruse cinq ou six ans et ne put s’en taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière que je vous dirai.
«Le premier an, quand le sire de Coarraze venoit vers le comte à Ortais ou ailleurs, le sire de Coarraze lui disoit: «Monseigneur, telle chose est avenue en Angleterre, ou en Écosse, ou en Allemagne, ou en Flandre, ou en Brabant, ou autres pays;» et le comte de Foix, qui depuis trouvoit ce en voir (vrai), avoit grand’merveille dont telles choses lui venoient à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Coarraze lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la vérité, il en eut trop grand’joie et lui dit: «Sire de Coarraze, tenez-le à amour; je voudrois bien avoir un tel messager; il ne vous coûte rien, et si savez véritablement tout quant que il avient par le monde.» Le chevalier répondit: «Monseigneur, aussi ferai-je.»
«Ainsi était le sire de Coarraze servi de Orton, et fut longtemps. Je ne sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Coarraze et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues en pays où il avait conversé, et le sire de Coarraze en escriptoit au comte de Foix, lequel en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde, qui plus volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de Coarraze avec le comte de Foix; si jangloient entre eux deux ensemble de Orton et chéy à matière que le comte lui demanda: «Sire de Coarraze, avez-vous point encore vu votre messager?» Il répondit: «Par ma foi, monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé.--Non? dit-il. C’est merveille; si me fût aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en mettez en peine, si me saurez à dire de quelle forme il est, et de quelle façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou vous.--Par ma foi, dit le sire de Coarraze, c’est la vérité, il le parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous; et par ma foi, je me mettrai en peine de le voir, puisque vous me le conseillez.»
«Avint que le sire de Coarraze, comme les autres nuits avoit été, étoit en son lit en sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoit jà toute accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit plus nul doute, lors vint Orton, et tire l’oreiller du seigneur de Coarraze qui fort dormoit; le sire de Coarraze s’éveilla tantôt et demanda: «Qui est-ce là?» Il répondit: «Ce suis-je, voir Orton.--Et d’où viens-tu?--Je viens de Prague en Bohême; l’emperière de Rome est mort.--Et quand mourut-il?--Il mourut devant hier.--Et combien a de ci à Prague en Bohême?--Combien? dit-il; il y a bien soixante journées.--Et si en es-tu sitôt venu?--M’ait Dieu! voire, je vais aussitôt ou plustôt que le vent.--Et as-tu ailes?--M’ait Dieu! Nennil.--Et comment donc peux-tu voler sitôt?» Répondit Orton: «Vous n’en avez que faire du savoir.--Non, dit-il, je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme et façon tu es.» Répondit Orton: «Vous n’en avez que faire du savoir; suffise vous quand vous me oyez et je vous rapporte certaines et vraies nouvelles.--Par Dieu! Orton, dit le sire de Coarraze, je t’aimerois mieux si je t’avois vu.» Répondit Orton: «Et puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre lit, ce serai-je.--Il suffit, dit le sire de Coarraze. Or, va, je te donne congé pour cette nuit.»
«Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Coarraze se commença à lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point ne se leveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle se levât. «Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, ne le veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer.» Or dit le sire de Coarraze: «Et ce fais-je.» Il sault tout bellement hors de son lit, et cuidoit bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il ne vit rien chose que il pût dire: «Vecy Orton.» Ce jour passé, la nuit vint. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et commença à parler ainsi comme accoutumé avoit. «Va, va, dit le sire de Coarraze, tu n’es qu’un bourdeur; tu te devois si bien montrer à moi hier qui fut, et tu n’en as rien fait.--Non! dit-il, si ai, m’aist Dieu!--Non as.--Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton, quand vous saulsistes hors de votre lit, aucune chose?--Oil, dit-il, en séant sur mon lit, et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement, qui tournèrent ensemble et se jouoient.--Et ce étois-je, dit Orton, en cette forme-là, m’étois-je mis.» Dit le sire de Coarraze: «Il ne me suffit pas; je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te puisse voir et connoître.» Répondit Orton: «Vous ferez tant que vous me perdrez et que je me tannerois de vous, car vous me requérez trop avant.» Dit le sire de Coarraze: «Non feras-tu, ni te tanneras point de moi; si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais voir.--Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que la première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre chambre, ce serois-je.--Il suffit, dit le sire de Coarraze; or, t’en va meshuy, je te donne congé, car je veuil dormir.»
«Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en une galeries qui regardoient en mi la cour du chastel. Il jette les yeux et la première chose que il vit, c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu, mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et la pel; et avoit un museau long et tout affamé. Le sire de Coarraze s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et commanda à ses gens: «Or tôt mettez les chiens hors, je veuil que cette truie soit pillée.» Les varlets saillirent avent, et defrêmèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint.
«Le sire de Coarraze rentra dans sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Orton, et dit: «Je crois que j’ai huy vu mon messager; je me repens de ce que j’ai huyé et fait huïer mes chiens sur lui; fort y a si je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus.» Il dit vérité: oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Coarraze, et mourut le chevalier dedans l’an suivant.»
Cet Orton, les fadets, la reine Mab, sont les pauvres petits dieux populaires, fils de l’étang et du chêne, engendrés par les rêveries tristes et craintives de la fileuse et du paysan. Une grande religion officielle couvrait alors toutes les pensées de son ombre; le dogme était fait, imposé; les hommes ne pouvaient plus, comme en Grèce ou en Scandinavie, bâtir le grand poëme qui convenait à leurs mœurs et à leur esprit. Ils le recevaient d’en haut, et répétaient la litanie docilement, sans bien l’entendre. Leur invention ne portait que sur des légendes de saints ou des superstitions de clocher. Ne pouvant toucher à Dieu, ils se forgeaient des lutins, des ermites et des gnomes, et exprimaient par ces figures bonasses ou fantastiques leur vie rustique ou leurs terreurs vagues. Cet Orton qui la nuit tempête aux portes et casse la vaisselle, n’est-ce pas le cauchemar de l’homme demi-éveillé, écoutant avec anxiété le frôlement du vent qui tâtonne aux portes, et les bruits soudains de la nuit grossis par le silence? L’enfant a des craintes pareilles quand, dans son lit, il se bouche les yeux et les oreilles pour ne pas voir l’ombre étrange de l’armoire, et pour ne pas entendre les cris étouffés du chaume sur le toit. Ces deux brins de paille qui tournoient convulsivement, enlacés comme des jumeaux, et luisent d’un éclat mystérieux sous le soleil pâle, laissent dans une tête maladive une inquiétude vague. Ainsi naissait le peuple des farfadets et des fées, êtres agiles, voyageurs soudains, aussi capricieux et aussi prompts que le rêve, qui malignement s’amusaient à coller les crins des chevaux ou à aigrir le lait, tendres pourtant quelquefois et domestiques, attachés au foyer comme le grillon à son âtre, pénates de campagne et de ferme, puissants et invisibles comme des dieux, bizarres et violents comme des enfants. Toutes les légendes conservent et embellissent ainsi des mœurs et des sentiments évanouis, semblables à ces forces minérales qui, là-bas, au cœur des montagnes, transforment le charbon et la pierre en marbre et en diamant.
IV.
A Lestelle, à peine arrivés, de toutes parts on nous déclare qu’il faut visiter la chapelle. Nous passons entre des rangées de boutiques chargées de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. Après quoi nous sommes libres d’admirer l’édifice, et nous n’usons pas de cette liberté. Il y a bien sur le portail une vierge assez jolie dans le style du dix-septième siècle, quatre évangélistes en marbre, et dans l’intérieur quelques tableaux passables; mais le dôme bleu étoilé d’or a l’air d’une bonbonnière, les murs sont déshonorés d’estampes achetées rue Saint-Jacques, l’autel est encombré de colifichets. Ce trou doré est prétentieux et triste; en si beau pays le bon Dieu est mal logé.
La pauvre petite chapelle s’adosse comme un nid à une grosse montagne boisée de buissons verts serrés, qui s’étale opulemment sous la lumière et chauffe son ventre au soleil. La route arrêtée brusquement se courbe et traverse le Gave. Le joli pont, d’une seule arche, pose ses pieds sur la roche nue et laisse pendre sa chevelure de lierre dans l’eau glauque tournoyante. On monte sur de belles collines boisées où pâturent les vaches et dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la rivière. On approche de Saint-Pé, frontière du Bigorre et du Béarn.
Saint-Pé renferme une curieuse église romane à porte sculptée. Une poussière lumineuse dansait dans son ombre chaude; les yeux plongeaient avec volupté dans le profond enfoncement; les reliefs y nageaient dans une noirceur vivante. Puis tout d’un coup un tintamarre de coups de fouets, de roues grinçantes et roulantes, de pavés froissés qui pétillent; puis l’interminable haie des murs blancs qui courent à droite et à gauche, plaqués de lumière crue; puis la subite ouverture du ciel et le triomphe du soleil, dont la fournaise flamboie au plus haut de l’air.
V.
Près de Lourdes, les collines se pèlent et le paysage s’attriste. Lourdes n’est qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée, entassés au-dessous de la route. Les deux petites tours du fort dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme, d’une seule pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer: on dirait un éléphant dans une baraque de planches. Le voisinage des montagnes rend mesquines toutes les constructions humaines.
De lourds nuages montaient dans le ciel, et l’horizon terni s’encaissait entre deux rangs de montagnes décharnées, tachées de broussailles maigres, fendues de ravines; un jour pâle tombait sur les sommets tronqués et dans les crevasses grises. Aux relais, des bandes de mendiants s’accrochaient à la voiture avec des sons rauques, inarticulés, l’air idiot, le cou tors, le corps déformé, les tendons saillants boursouflaient leur peau rugueuse, et, sous les guenilles en loques, leur chair montrait sa couleur de brique brûlée.
On entra dans la gorge de Pierrefitte. Les nuages avaient gagné et noircissaient tout le ciel; le vent s’engouffrait par saccades et fouettait la poussière
en tourbillons. La voiture roulait entre deux murailles immenses de roches sombres, tailladées et déchiquetées comme par la hache d’un géant désespéré: sillons abrupts, labourés d’entailles béantes, plaies rougeâtres, déchirées et traversées par d’autres plaies pâlies, blessure sur blessure; le flanc perpendiculaire saigne encore de ses coups multipliés. Des masses bleuâtres, demi-tranchées, pendaient en pointes aiguës sur nos têtes; mille pieds plus haut, des étages de bloc s’avançaient en surplombant. A une hauteur prodigieuse, les cimes noires crénelées s’enfonçaient dans la vapeur. Le défilé semblait à chaque pas se fermer; l’obscurité croissait, et, sous les reflets menaçants d’une lumière livide, on croyait voir ces saillies monstrueuses s’ébranler pour tout engloutir. Les arbres pliaient et tournoyaient, froissés contre la pierre. Le vent se lamentait en longues plaintes aiguës, et, sous tous ces bruits douloureux, on entendait le grondement rauque du Gave, qui se brise furieux contre les roches invincibles, et gémit lugubrement comme une âme en peine, impuissant et obstiné comme son tourment.
La pluie vint et brouilla les objets. Au bout d’une heure, les nuages dégonflés traînaient à mi-côte; les roches dégouttantes luisaient d’un vernis sombre, comme des blocs d’acajou bruni. L’eau troublée bouillonnait en cascades grossies; les profondeurs de la gorge étaient encore noircies par l’orage; mais une lumière jeune jouait sur les cimes humides, comme un sourire trempé de larmes. La gorge s’ouvrait; les arches des ponts de marbre s’élançaient dans l’air limpide, et, dans une nappe de lumière, on voyait Luz assise entre des prairies étincelantes et des champs de millet en fleur.
LUZ
I
Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes; les maisons grises se serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés, des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs charrettes. Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en vont sur la place: on fiche en terre des parapluies rouges. Les femmes s’asseyent auprès de leurs denrées; autour d’elles, des marmots aux joues rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de souris: on vend des provisions, on achète des étoffes. A midi, les rues sont désertes; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le bruissement léger des ruisseaux sur leur lit de pierres.