Voyage autour de mon jardin

Part 7

Chapter 73,898 wordsPublic domain

Voici passer à son tour un _ichneumon_, semblable pour la forme à celui que j'ai vu déposer ses oeufs dans le corps d'une chenille. Celui-ci seulement est beaucoup plus grand. Lui aussi doit déposer ses oeufs dans le corps d'un autre insecte. Cet insecte est un ver qui doit devenir un assez gros scarabée. Le père sait que ses petits ont des ennemis. Aussi est-ce dans un lieu qui paraît inaccessible qu'il a soin de cacher ses oeufs. Il les dépose sous l'écorce des arbres. Hélas! précaution inutile, soins impuissants! Voici l'_ichneumon_ qui rôde autour du chêne sous lequel je suis couché; il se pose et parcourt le tronc de l'arbre; il s'arrête. La tarière qu'il porte à l'extrémité du corps se divise en trois parties, dont deux sont les deux moitiés du fourreau de l'autre; il enfonce son arme nue et plus fine qu'un cheveu, dans l'écorce. Le travail est long et pénible, mais il finit par réussir. Le voici qui reste immobile pendant quelques secondes, puis il s'occupe de retirer lentement sa scie. Si je voulais je le prendrais avec les doigts. Il sera heureux si quelque oiseau ne le surprend pas ainsi embarrassé. Mais la tarière est dehors, et se cache dans son fourreau. L'_ichneumon_ s'envole. Par un art inconnu, par un instinct merveilleux, il a su, à travers l'écorce épaisse du chêne, discerner l'endroit où le scarabée a caché son oeuf, qui est devenu un ver; et l'_ichneumon_ a à son tour déposé son oeuf à lui dans le corps de ce ver qui lui servira de pâture.

Des papillons de toutes couleurs passent devant mes yeux en se jouant dans l'air. Je vois le _vulcain_ qui est noir et porte sur les ailes des bandes rouges de feu. Quand il était chenille, il était une chenille brune marquée d'une ligne de points jaunes de chaque côté, et couverte de poils. Il vivait alors sur l'_ortie_ et faisait ses délices de ses feuilles qu'il ne regarde pas aujourd'hui, mais qu'il saura bien retrouver pour y pondre ses oeufs quand le moment en sera venu, afin que les petites chenilles qui en doivent sortir trouvent à leur naissance le domicile et l'aliment qui leur conviennent.

Comment dire et peindre tout ce que je vois passer devant mes yeux, tout ce qui s'agite dans l'air, et aussi tout ce que je ne vois pas? A travers un petit intervalle, entre les feuilles du chêne, le soleil glisse un rayon blanc, des myriades de moucherons se jouent dans ce rayon. Ils sont si petits, que l'on ne les voit plus si une nuée vient obscurcir un moment le soleil et éteindre ce rayon.

On a découvert des myriades d'animaux dans une goutte d'eau au moyen du microscope, parce qu'on peut maintenir une goutte d'eau sous le verre de la lentille. Si l'on pouvait de même isoler et contenir une goutte d'air, il est probable qu'on apercevrait des miliers d'insectes qui échappent à notre vue. Il y a des _ichneumons_, nous l'avons vu, qui pondent leur oeuf dans l'oeuf d'un papillon. Qui nous dit que l'oeuf de l'_ichneumon_ n'est pas percé à son tour par un autre insecte que nous ne voyons pas!

On aurait eu tort de nier, avant l'invention du microscope, tous les insectes imperceptibles qu'on a découverts depuis par son moyen. Je n'oserais pas nier davantage qu'il y en ait d'autres tribus que le microscope lui-même ne peut nous montrer. Qui sait si ces maladies qui se répandent régulièrement en certaines saisons, ou qui sévissent irrégulièrement à des époques éloignées, comme les pestes et les épidémies, ne sont pas causées par des insectes que nous respirons avec l'air.

Il y a moucherons et moucherons. On trouve raconté dans un vieux recueil des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit: «Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. _Titus_ mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une bouche de cuivre.

En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne, j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des oeufs d'insectes pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la piqûre de petites mouches qui pondent leurs oeufs dans l'intérieur de la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie, s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient de l'oeuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi pondre dans l'intérieur de ces _galles_ (c'est ainsi qu'on appelle ces excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.

Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes, dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés, divers insectes. Sur les feuilles de la _viorne_ s'élèvent des galles desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles rougeâtres des feuilles du _saule_ renferment une sorte de chenille qui s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance; c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans l'oeuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches. Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance, joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux petits oeufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa piqûre, fait croître la galle. Un _ichneumon_ a pondu le second; ces deux oeufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie, _immortale jecur_. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.

Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île, on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis, d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.

Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous; il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.

A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances; que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se déranger.

Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?

Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.

Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?

Demain je m'étendrai sur le ventre.

LETTRE XII.

DES COULEURS.

Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon imagination.

J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.

Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage, c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.

Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier, de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines notes de musique.

Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec ces deux personnages.

Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à travers des lunettes de ces couleurs.

Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances comprises entre ces deux couleurs:--le jaune, mais seulement certaines nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu foncé, c'est du rouge;--le bleu qui commence à l'amarante et embrasse toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances foncées.

Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison, la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges. Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui, planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa tête verte et luxuriante.--Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme ça, me dit un de mes voisins.--Pourquoi?--Parce que celui-ci ferait un superbe montant d'échelle.--Comme au printemps je regardais les fleurs des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me dit:--Vous regardez que la _marchandise_ commence à pousser.

Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.

En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes, j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis? Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs, aussi éclatant que la sauge appelée _salvia patens_, que le _delphinium vivace_, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant, plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc l'argent?

D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes, ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait. A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix, voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui sont roses.--L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes blanches et des émeraudes jaunes.--La topaze, que vous croyez obligée d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et d'autres presque bleues.--Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé; demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors, par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or, feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que _bleu_ ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et bleu clair, comme on a dit _la_ dièse ou _si_ bémol. Je ne sais si les musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le _bleu bécarre_, le vrai bleu, le _bleu naturel_? On ne peut donc faire comprendre les couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat; mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le myosotis (_ne m'oubliez pas_), la bourrache, la cynoglosse, la sauge étalée (_salvia patens_), la commeline tubéreuse, le bluet des champs, la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles, la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des nuances particulières.