Voyage autour de mon jardin

Part 8

Chapter 83,699 wordsPublic domain

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches: un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici, je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.

Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une susceptibilité égale à la mienne.

LETTRE XIII.

SUR LE VENTRE.

Gravissez des montagnes, mon cher ami, passez des torrents, descendez au fond des précipices, faites-vous traîner par des chevaux, des ânes, des mulets, des rennes, par des chameaux ou des chiens, selon le pays où vous êtes. Me voici revenu sous mon chêne, encore couché dans l'herbe, mais, cette fois, étendu sur le ventre et le visage à quelques pouces de terre, peut-être serai-je aussi heureux que vous dans notre ardeur commune de voir du nouveau.

Après quelque temps, qu'on regarde attentivement et de près les petites choses, on perd graduellement le sentiment des dimensions; cette mousse verte me semble des arbres et les insectes qui errent sur son velours prennent à mes yeux autant d'importance que des cerfs ou des chevreuils dans une forêt.

La mousse est intéressante à plus d'un égard; outre le charme de sa couleur chatoyante, c'est un agent très important de la nature. Le grand ouvrier qui a construit notre demeure, y a établi les choses de telle sorte que tout vit, meurt et se renouvelle de soi-même, et qu'il semble qu'il ait tout arrangé de façon à ne plus avoir à s'en occuper jamais. La vie et la mort des végétaux, comme la vie et la mort des hommes ne sont que des transitions; la mort est l'engrais de la vie; une chose ne périt pas pour ne plus être, mais pour qu'une autre puisse être à son tour, et, quand un certain cercle est rempli, la dernière production de ce cercle meurt à son tour pour faire revivre la première. Voyez une roche nue, elle se couvre d'abord de taches jaunes arrondies; ces taches sont déjà une végétation.

Des moisissures de tous genres pour lesquelles nous avons une grande répugnance, offrent à l'oeil armé d'une loupe de charmantes végétations, de petites forêts qui ont leurs animaux particuliers.

Les champignons qui sont une sorte de moisissure couvrent les lieux arides de leurs formes bizarres et de leurs couleurs variées et souvent éclatantes dans certaines espèces. L'oronge est couleur capucine; le faux oronge est de la même couleur et moucheté de blanc; l'agaric rouge est incarnat, l'agaric visqueux est orangé, d'autres offrent toutes les nuances du pourpre et du brun, ou sont marbrés de diverses couleurs.

Ces premières végétations meurent, et, de leurs débris, laissent sur la roche ou sur le tuf aride un peu d'une sorte de terreau, bien peu, juste ce qu'il en faut pour que certains lichens qui n'en ont presque pas besoin, mais qui cependant ne peuvent s'en passer tout à fait, puissent y végéter à leur tour. Les moisissures que l'on voit sur le pain, sur les confitures, etc., portent à l'extrémité des filaments, de petites têtes qui se crèvent pour laisser échapper une poussière féconde au moyen de laquelle elles se reproduisent. Rien que sur un pot de confitures on peut trouver un grand nombre d'espèces de ces petites végétations, différant entre elles par leur forme et leur fructification.

Il y a une espèce de moisissure particulière qui attaque les grains de blé et qui est simplement une plante parasite.

Les lichens meurent à leur tour et augmentent de leurs détritus, de leurs débris la couche de terre végétale, pour que successivement d'autres espèces de lichens plus fortes s'y étendent et accroissent cette couche de terre en mourant. Ainsi se succèdent des plantes auxquelles on a donné une multitude de noms, jusqu'à ce que la couche de terre ait acquis l'épaisseur et les conditions nécessaires pour que les mousses puissent s'y étaler en tapis de velours.

L'ancienne médecine usait et abusait beaucoup de certain lichens; il y en a un surtout qui était fort en usage, c'est un lichen qui croît sur les crânes des morts, et qui s'appelait usnée du crâne humain (_muscus è cranio humano_).

J'ai un livre portant la date de MDCLXXXIV, et qui doit se trouver dans les bibliothèques, il est intitulé:

REMEDES

SOUVERAINS

ET SECRETS

EXPERIMENTEZ

De Monsieur le Chevalier Digby, Chancelier de la Reine d'Angleterre.

_Avec plusieurs autres Secrets et parfums curieux pour la conservation de la beauté des Dames._

A PARIS,

Chez GUILLAUME CAVELIER,

au quatrième Pillier de la grande Salle du Palais, au Palmier.

* * * * *

M. DC. LXXXIV.

_AVEC PRIVILEGE DV ROY._

Ce livre contient, entre autres choses curieuses, des remèdes secrets qui étaient alors comme aujourd'hui de véritables bottes secrètes que la mort enseigne aux médecins, entre autres, la véritable recette pour faire l'orviétan. Je copie:

_La véritable composition de l'Orviétan, ou composition Antidotaire, plus excellente que la Theriaque_

Miel, 1 livre; Sirop de limon, 4 dragmes; Sucre fin, une demi-livre; Eau thériacale, 1 livre; Racines de: angélique, 1 once; Coraline, tormentille, scorsonère, rhaphane, dictame blanc, pyrèthre, de chacun 1 once, excepté la tormentille dont il ne faut qu'une demi-once.

Ces racines doivent être pilées et tamisées; vingt et une autres qui suivent, et dont je vous épargne les noms, doivent être pilées, mais non tamisées. On ajoute une dizaine de semences; puis enfin 1 once du premier bois d'un cerf (de la branche droite), 1 dragme de coeur de cerf pilé; une demi-once de perles écrasées, un coeur de lièvre séché au four; le coeur et le foie de deux vipères; une demi-once de corail blanc et de la RACLURE DE CRANE HUMAIN, seulement une demi-once.

Je ne puis m'empêcher de citer encore deux remèdes différents contre l'épilepsie: le premier est excellent, mais pas plus excellent que tous ceux que renferme le livre; il est annoncé sans recommandation particulière: il suffit d'avaler de la fiente de paon, autant qu'il en peut tenir sur une pièce de quinze sous, et l'on est guéri. Voici une considération qui ne s'est pas présentée à l'esprit des financiers qui ont, de ce temps-ci, démonétisé et proscrit les pièces de quinze sous: quand il n'y aura plus de pièces de quinze sous, comment pourra-t-on reconnaître la dose précise de la fiente de paon? heureusement qu'il y a, page 19, une autre recette encore supérieure à celle-ci.

«Remède pour l'épilepsie ou mal caduc, éprouvé par M. Digby, lequel guérit le fils d'un ministre à Francfort en Allemagne, l'an 1659.

«Prenez polipode de chêne bien séchée et réduite en poudre subtile, de la mousse _du crâne humain_ d'une personne qui a souffert _une mort violente_, raclures d'ongles humains des pieds et des mains, de chacun deux dragmes; racine de péone séchée, une demi-once; du vrai gui de chêne, demi-once. Il faut le recueillir au déclin de la lune, etc.

Avant d'en finir avec ce livre, j'ajoute ici une copie abrégée du privilége du Roi qui est à la fin.

Extrait du privilége du Roi.

_Par Grace et Privilege du Roy: Il est permis à_ JEAN MALBEC DE TRESFEL, _Medecin Spargirique, de faire imprimer, vendre et debiter un Manuscrit par lui traduit du Latin et de l'Anglois, en langue Françoise qui contient quantité_ de Remedes experimentez en Medecine et Chirurgie; _et ce pendant le temps et espace de sept années entières et accomplies; avec defenses à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'imprimer ou de faire imprimer ledit Livre, sous prétexte de deguisement ou changement qu'ils y pourroient faire, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de tous dépens, dommages et interests, et de trois mille livres d'amende; comme il est plus au long porté par ledit privilege. Donné à Paris le quatrième jour de Novembre, l'an 1668, et de nostre Regne le 26. Signé par le Roy en son Conseil._

_TRUCHOT._

_Registré sur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires et Imprimeurs de cette ville, suivant, etc._

_ANDRE SOUBRON syndic._

Or le roi dont il est question n'est autre que Louis XIV, Louis-le-Grand qui, en effet, est monté sur le trône, le 14 mai 1643.

Il en est du reste de même aujourd'hui. Moyennant une somme qui varie de 500 à 1500 francs, le roi brevète n'importe quelles industries ténébreuses ou ridicules.

Revenons à la mousse: la mousse périt à son tour après avoir laissé échapper de ses petites urnes une poussière féconde qu'elle confie au vent, et qui la reproduira au loin. On reconnaît facilement dans les mousses les mâles et les femelles, quelquefois, et dans certaines espèces réunies sur le même pied, et séparées dans d'autres espèces: le mâle porte de petits boutons, la femelle, de petites urnes recouvertes d'un opercule qui se détache quand les semences sont mûres, pour que les grains puissent s'envoler sans obstacles.

La civilisation proscrit tout doucement dans les campagnes une chose bien ravissante: les toits de chaume recouverts de mousse, et surmontés d'iris, avec leurs feuilles aiguës et leurs riches fleurs violettes; les tuiles, les ardoises qui flattent l'orgueil des propriétaires sont loin de flatter autant les yeux.

Aux mousses mortes succèdent les fougères: les fougères ont de grandes feuilles empennées, qui ont tout-à-fait le port d'ailes d'oiseaux. La fructification des fougères est fort singulière: sous les feuilles ou plutôt à l'envers des feuilles, vous voyez rangées régulièrement plusieurs lignes de ronds de couleurs brunes; ces ronds sont formés par les semences qui sont comme collées sur l'épiderme inférieur de la feuille. Dans quelques espèces, ces semences sont renfermées dans une membrane qui se déchire.

Les savants se sont emparés des fougères; ils ont appelé les graines _spores_; ne me demandez pas pourquoi. Les paquets de graines ont reçu le nom de _sores_; d'autres savants les appellent _sporanges_; l'anneau qui les entoure, et qu'on aurait pu simplement appeler anneau, de même qu'on aurait pu appeler les graines, graines, et les paquets de graines, paquets de graines, l'anneau a été appelé d'abord _gyrus_; mais d'autres savants sont venus, qui lui ont donné le nom de _symplokium_. La membrane qui recouvre les graines s'est appelée d'abord _indusium_, puis _involucrum_, puis _tegumentum_, puis _perisporangium_; je ne crois pas qu'on l'ait jamais appelée _membrane_.

Il y a une espèce de fougère, appelée ophyoglosse, qui a passé pour guérir la morsure des serpents; plus tard on a découvert qu'elle ne valait rien contre la morsure des serpents, mais qu'elle était excellente pour faire repousser les cheveux; elle n'est en réalité bonne qu'à faire des matelas pour les enfants, et à former de ses débris une terre sur laquelle pourront croître de plus grands végétaux.

Des savants ont classé, il y a longtemps, l'ophyoglosse, et ont dit que c'était une _osmonde_; mais cette fougère a été depuis démasquée par d'autres savants; elle a été chassée des osmondes comme une intrigante; elle n'est plus qu'un _bostrichium_.

O mon Dieu! avez-vous permis aux savants de persécuter ainsi les plantes qu'il vous a plu de répandre sur la terre, et d'ennuyer ceux qui les aiment presque au point de les leur rendre odieuses!

Mais Dieu s'occupe moins des savants que des petits oiseaux.

Voici étalés dans l'herbe, la morgeline, le mouron blanc, qui fait pour eux toute l'année de la terre une table bien servie; et, pour qu'ils n'en manquent jamais, le mouron est, doué d'une fécondité que ne possède aucune plante; pendant l'espace d'une année, le mouron a le temps de germer, de laisser tomber ses graines, et d'en porter d'autres sept ou huit fois. Sept ou huit générations de mouron couvrent la terre chaque année; il occupe naturellement les champs et il envahit nos jardins; il est impossible de le détruire: d'ailleurs, de toutes les herbes habitantes naturelles de la terre, qui disputent le sol aux usurpatrices que nous y introduisons, le mouron est celui qui fait le moins de mal à nos cultures; on dirait qu'il veut se faire tolérer; à peine s'il tient à la terre par quelques racines fines et déliées.

C'est une chose curieuse que de voir avec quelle ardeur certaines plantes autochtones, comme disent les historiens, c'est-à-dire originaires du sol, reviennent promptement à la charge dans les jardins qu'on néglige.

Quittez votre jardin, faites un voyage, et revenez au bout d'une année d'absence.

Certains petits trèfles traçants, le chiendent, les orties, le mouron couvrent la terre en quelques semaines, en telle profusion qu'elles semblent en vouloir dévorer les sucs, pour qu'il ne reste rien aux étrangères; elles affament et étouffent les plantes basses; les arbres que nous avons imposés au sol semblent braver leurs efforts; mais le lierre grimpe lentement de leurs pieds à leurs cimes, les étreint, les domine triomphalement de ses vertes guirlandes: l'arbre dès-lors est vaincu, il faudra qu'il succombe; il vient une saison où les arbres ont perdu leurs feuilles; c'est la saison où les grands vents commencent à régner: d'ordinaire leurs branches nues résistent, parce qu'elles ne donnent pas de prises, mais les feuilles serrées du lierre forment une voile qui reçoit le vent, fait ployer l'arbre et le brise; les lichens l'ont aidé, ils ont couvert le tronc et les branches de l'arbre d'une cuirasse qui lui a dérobé les douces influences de la pluie et du soleil; il a perdu beaucoup de sa force, quand le lierre, au moyen du vent, le renverse sur l'herbe.

Les ronces, de leur côté, armées de pointes aiguës, montent à l'assaut des arbrisseaux; semblable à ce géant fils de Tellus, qui lutta contre Hercule, et qui recouvrait ses forces chaque fois qu'il touchait la terre, la ronce prend racine par toutes les parties de ses longs bras qui rencontrent le sol; elle forme des arceaux et des noeuds inextricables; elle les enlace et les étrangle.

Ce n'est pas tout: la révolte s'est propagée parmi les plantes que nous croyions nos alliées ou nos esclaves les plus fidèles et les plus soumises.

L'églantier a fait mourir de faim le roi que nous lui avions imposé; et, autour de la tête séchée et sans couronne du roi détrôné, il élève avec insolence ses rameaux épineux.

L'amandier sur lequel nous avions greffé les pêchers, a refusé sa sève à l'usurpateur; le pêcher est mort, mais l'amandier a produit de nombreux rejetons, ses enfants à lui, qu'il nourrit avec amour.

La pièce d'eau est devenue un marais rempli de grenouilles; l'herbe a disjoint le marbre du bassin; les allées que vous aviez tracées, que vous aviez battues et couvertes de sables, sont aujourd'hui cachées sous une herbe épaisse; tandis que ces pelouses que vous aviez tenues si unies, si pures d'herbes étrangères, ce _ray-grass_ que vous aviez fait venir d'Angleterre; ces pelouses ont été envahies par le trèfle, par la mousse, par toutes sortes de plantes et de champignons.

Tout est changé, tout est détruit, les exilés sont rentrés, les esclaves ont brisé leurs chaînes, les usurpateurs et les tyrans sont détruits, votre jardin est plus sauvage que les champs les plus abandonnés. Il y a une réaction terrible contre l'homme: les plantes indigènes sont dans l'effervescence du triomphe, elles se livrent à des saturnales, à des orgies de végétation et de liberté.

_Vale._

LETTRE XIV.

Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire, et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque je la connais et que je l'aime comme elle est.

Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il s'est fait trois cent mille vers pour le moins.

La violette n'est pas modeste.

Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance humble et obscure.

Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?

Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et tailler pour leur arracher leur éclat?

Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se trouvent que dans les gouffres de la mer.

Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste! voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la pourpre, la violette modeste!

Mais voyez donc ses agaceries, ses coquetteries: la voici blanche, la voici double comme une petite rose, blanche, violette, grise, rose.

Quand elle a vu qu'on la mêlait à la politique, loin de se dérober aux ovations et aux persécutions qui les préparent, elle a eu le charlatanisme de se montrer tricolore! Voyez-la ici, sa corolle extérieure est violette, les pétales internes sont bleues et roses; déguisée ainsi, les jardiniers l'appellent violette de Bruneau.

La violette modeste! elle a été proscrite, persécutée, exilée, ce qui n'est qu'autant de coquetteries.

La violette modeste! allez à l'Opéra, deux cents femmes ont des bouquets de violettes à la main.

Comme elle se venge d'être née à l'ombre!

Mais il faut que je vous révèle encore une des ruses qu'elle emploie pour se faire valoir; les autres fleurs laissent conserver leurs parfums dans des essences; les parfumeurs nous vendent l'hiver l'odeur des roses, celle des jasmins, des héliotropes. La violette seule a toujours refusé de se séparer de la sienne, ce n'est que dans sa corolle qu'on la trouve; les parfumeurs sont obligés de faire avec la racine de l'iris de Florence, certaine fausse et âcre odeur de violette, dont vous reconnaissez l'insuffisance au printemps.

«Vous voulez respirer l'odeur de la violette, ma bien bonne amie, dit-elle à la femme qui la désire, attendez que je revienne; respirez des roses, respirez des jasmins, il n'y a pas besoin pour cela de roses et de jasmins, les parfumeurs mettent leur odeur en bouteille; mais moi, ma chère, il faut m'attendre.» Ainsi parle la modeste violette.

La violette est une espèce particulière de Cincinnatus, comme en ont produit les temps modernes, qui ne se retirent à la campagne et ne mettent la main à la charrue, qu'à condition qu'on les y vienne chercher pour les faire consuls, généraux ou dictateurs.

Les anciens poëtes prétendent que, lorsque Jupiter eut métamorphosé Io en génisse, il fit naître la violette, pour lui offrir des herbages dignes d'elle; c'est ce qui m'a donné l'idée de former une pelouse entièrement composée de violettes.

Il s'exhale souvent de certaines fleurs plus et peut-être mieux que des parfums; je veux parler de certaines circonstances de la vie qui y restent attachées, de certains souvenirs qui ne s'en séparent plus, comme les hamadryades ne pouvaient quitter leurs chênes!

Il y a longtemps, mon cher ami, quelqu'un que je ne vous nommerai pas, s'avisa assez sottement d'une violente fantaisie pour une femme extrêmement coquette. Le bon jeune homme avait quelque raison de penser que la belle n'était pas insensible; un matin qu'il lui faisait une visite et qu'elle avait du monde, on vint à parler d'une grande soirée qui devait avoir lieu le jour même. Etes-vous invité? lui demanda-t-elle. Oui, Madame. Y viendrez-vous! Le jeune homme remarqua qu'elle n'avait pas dit: y irez-vous? Donc, elle y allait et elle voulait l'en avertir.

A peine sorti, il s'empressa de lui envoyer un bouquet; c'était un simple bouquet de violettes, mais de violettes rares et peu connues, de violettes roses doubles, qui sont peut-être moins jolies que les autres, mais dont on ne voit jamais chez les bouquetières, je ne sais trop pourquoi. Il savait que les femmes, en général, ne veulent pas tant être aimées qu'être préférées, et que la fleur qu'une femme sera la plus heureuse de recevoir, ne sera pas la plus jolie; mais celle que les autres femmes ne peuvent avoir.

Il ne faut pas croire que l'amour que les femmes ont pour les bijoux et les pierreries soit de l'avarice: les femmes sont des dieux qui mesurent leur puissance à la beauté des victimes qu'on immole sur leurs autels; la plupart ont le bon sens de ne pas se croire plus belles, parce qu'elles ont beaucoup de diamants; mais elles aiment à faire voir combien on les a trouvées belles, puisqu'on leur a donné tant de si beaux diamants.

Il comptait beaucoup sur le bouquet de violettes roses:

Les amants ont, entre autres avantages sur les maris, celui-ci que les maris doivent _donner_ des diamants, et que les amants ne _peuvent_ donner que des fleurs.