Voyage autour de mon jardin

Part 6

Chapter 63,919 wordsPublic domain

_Pourquoi_, demandait un écolier à un autre, _le saumon est-il le plus hypocrite des poissons?_ Le camarade cherchait quelque temps, mais, comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un savant ne dit jamais _je ne sais pas_, il préfère l'erreur à l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul en allant je ne sais où fit une chute de cheval: _Dic mihi, quæso_, disait-on, _dic, sanctus Paulus cur cecidit?_ Dis-moi pourquoi saint Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par être celle-ci: _Quia bene non se tenuit_: Parce qu'il ne s'est pas bien tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a appelé le _lupin triste_, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mot _tristis_. Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement, mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. La _balsamine_, qui avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel; l'_onagre_, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Le _souci pluvial_ ouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Le _nénuphar blanc_, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de nouveau; les _volubilis_, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont ouvertes pendant la nuit. Les _belles-de-jour_ épanouissent à leur tour leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir, oblige l'autre à se fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'oeil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se répandent de toutes parts.

Mais le _léontodon_ se ferme vers trois heures de l'après-midi. Le _souci pluvial_ ne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. La _paquerette_, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient rose. Graduellement, les feuilles de l'_acacia_ se replient ainsi que celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; la _belle-de-jour_ se ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche du _nénuphar_ rassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au loin coasser les _grenouilles_, les _scarabées_ volent lourdement, le _cerf-volant_ et le _rhinocéros_ sortent des creux des chênes, les _stercoraires_ bleus et violets, et plus richement vêtus que les rois, sortent de la bouse de vache.

Voici la nuit.

Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.

La lune est leur soleil.

La _belle-de-nuit_ a ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur. L'_énothère_ étale ses belle coupes jaunes parfumées. Les _volubilis_ attendront le milieu de la nuit.

Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, les _lucioles_ femelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique: c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui est ainsi lumineux. La _luciole_ est au jour un insecte aplati, se traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.

Vous connaissez l'histoire d'_Héro_ et de _Léandre_, c'étaient deux amants séparés par un bras de mer. Chaque nuit _Léandre_ traversait le détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'_Héro_. Je ne sais si _Héro_ était bien belle, mais avec la première venue et des obstacles on fait une passion. _Ovide_ dit qu'elle était ravissante, j'en crois _Ovide_. Une nuit, une tempête s'élève pendant que _Léandre_ s'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête fut sourde et la malheureuse _Héro_ vit arriver à ses pieds le cadavre de son amant.

La _luciole_ n'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule de petits _Léandres_ vagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes. Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et, je le croirais, beaucoup plus nombreux, car il est rare qu'on en voie moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.

Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, la _luciole_ cherche un _homme_ avec sa lanterne, une grande _phalène_ passe auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et de topaze des _belles-de-nuit_ et des _énothères_ un doux nectar est préparé pour elle. La voici au-dessus d'une _énothère_: elle plane sans toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles renferment.

Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que les naturalistes appellent _sphinx_, ait négligé sa parure. Il a les ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par une raie grise.

En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.

Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grand _sphinx_ qui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie: des taches oranges et noires forment, d'une manière parfaitement distincte, la figure d'une tête de mort.

En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce prodige annonçait une peste. M. _de Pontchartrain_, alors secrétaire de la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu vengeur est toujours respectable.»

L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nommé _Atropos_, est produit par le frottement de sa trompe contre les cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.

Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que les _volubilis_ déplissent leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles de l'autruche.

La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris, l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.

Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable qu'elle engendre la plus grande partie des maladies propres aux habitants des villes.

Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres, bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.

Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours le _léontodon_ ouvre ses rayons d'or avant que la _pâquerette_ n'étale ses rayons d'argent; jamais l'_énothère_ ne développe sa corolle avant que le nénuphar n'ait replié ses pétales. Le _merle_ siffle le matin, le _rossignol_ chante pendant la nuit; les _sauterelles_, dans les luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une sorte de coassement pareil à celui des _grenouilles_ dans les mares, quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle, sa richesse et sa splendeur.

LETTRE X.

Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.

Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on les manque.

Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver. Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au hasard.

Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni parfum.

Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant, n'importe quoi.

Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et réelle pour les autres.

Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les paquerettes de mon gazon.

Mes plus grands bonheurs, je les ai trouvés dans un jardin par-dessus lequel j'aurais sauté, dans une chambre où je ne pouvais faire trois pas. Cette chambre, je me la rappelle encore, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la voir, il semble que je la voie dans mon coeur. Elle était meublée de fauteuils en velours d'Utrecht jaune, d'une table à jeu près de la cheminée, d'un vieux piano entre les deux fenêtres. Un jour, _elle_ essayait de m'apprendre à jouer d'un seul doigt un air qu'elle chantait quelquefois, et que j'aimais passionnément. Son père était assis au coin de la cheminée et lisait un journal. D'abord elle joua l'air devant moi, puis elle me dit d'essayer. Je ne pus trouver que les trois premières notes; elle le joua plus lentement, je ne réussis pas davantage. Elle riait beaucoup de ma maladresse. Alors elle prit ma main pour me faire frapper les notes du doigt: c'était la première fois que nos mains se touchaient. Je frissonnai, elle cessa de rire et retira sa main; et nous restâmes tous deux silencieux. Le jour baissait et mêlait un profond recueillement à nos émotions. Nos regards se rencontrèrent et se confondirent; il me sembla que je devenais elle, qu'elle devenait moi; que notre sang se mêlait dans nos veines, notre pensée dans notre âme. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et roulèrent sur ses joues comme deux perles de rosée brillent au matin sur une rose. Alors son père, que nous avions oublié avec le reste du monde, laissa tomber son journal qu'il ne pouvait plus lire, et dit à sa fille de faire allumer la lampe. Vous n'y voyez plus non plus, ajouta-t-il, car voilà déjà longtemps que je n'entends plus le piano.

Eh bien! pour trouver ce bonheur--je ne m'en rappelle pas un aussi grand dans le reste de ma vie,--je n'avais fait que descendre un étage, quatorze marches, et venir de ma chambre dans la chambre aux fauteuils jaunes. Et ma chambre si petite, si pauvrement meublée, que de joies elle a renfermées! C'est là que j'ai fait pour elle dix-mille vers, dont elle n'a jamais vu un seul; c'est là que je lui ai écrit tant de lettres; c'est là que j'ai relu les quelques lettres qu'elle m'a écrites, tant de fois que la bibliothèque d'Alexandrie ne m'aurait pas fourni plus de lecture.

Et cet escalier, ces quatorze marches qui nous séparaient, combien de fois je l'ai descendu et monté pour la rencontrer, pour rencontrer son père ou sa servante, pour voir sa porte, pour voir la sonnette qu'elle avait touchée, le paillasson en jonc sur lequel elle avait posé ses pieds! et aussi dans l'espoir qu'elle reconnaissait mes pas, qu'elle m'entendait monter et descendre, qu'elle disait: Le voilà!

J'ai fait trois cents lieues dans cet escalier là, mon ami, et à chaque pas j'ai trouvé un bonheur ou au moins une émotion.

Que de belles fleurs au printemps de notre vie, et comme elles se sont fanées! que de choses sont mortes en nous dont nous ne songeons pas à porter le deuil; loin de là nous prenons nos mutilations pour des retranchements utiles, nous nous enorgueillissons de nos pertes, nous appelons nos infirmités des vertus; l'estomac ne digère plus, nous nous disons sobres; notre sang est refroidi, nous nous disons revenus de l'amour, quand c'est l'amour qui s'en est allé de nous; nos cheveux, nos dents meurent, et nous ne pensons pas que nous devons mourir bientôt tout entiers. Nous nous agitons, nous nous tourmentons pour un avenir que tout nous raconte que nous ne verrons pas.

J'ai entendu un homme de quatre-vingts ans me dire: Il faut cependant que je m'occupe de mon avenir!

Et, cependant, les avertissements ne nous manquent pas: tout nous parle de la mort.

Cette maison que nous habitons a été bâtie pour un homme mort depuis longtemps, par des maçons qui sont morts. Ces arbres sous lesquels nous rêvons ont été plantés par des jardiniers qui sont morts. Les tableaux dont nous ornons nos logis ont été peints par des morts. Nos habits, nos souliers sont faits avec les poils ou la peau d'animaux qui sont morts. Le bateau sur lequel vous vous promenez entre les rives vertes, c'est un arbre mort qui en fournit les planches. Ce feu devant lequel vous causez est alimenté par des membres de cadavres d'arbres. Vos festins joyeux, vos repas de chaque jour, offrent à vos yeux et à votre appétit des cadavres d'animaux morts. Ce vin, dont vous vantez la vieillesse vous rappelle que celui qui l'a récolté, que celui qui a fait les tonneaux, que celui qui l'a mis en bouteille, et que tous ceux qui vivaient alors sont morts. Et le soir, quand vous allez au théâtre voir représenter Cinna ou Mithridate, ces personnages que vous regardez, ne sont-ce pas des morts que vous évoquez pour qu'ils viennent gambader devant vous et vous divertir.

Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille, sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.

_Vale_

LETTRE XI.

SUR LE DOS.

Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un _pinson_ chante du haut de l'arbre, des _abeilles_ bourdonnent, quelques bouffées d'un vent frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air, s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle _fil de la Vierge_: on prétend que ce sont des fils échappés de la quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une espèce d'araignée.

Une graine de _scorsonère_, surmontée d'un petit parachute en duvet, vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de _giroflée_, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit décorer de ses étoiles d'or. Voici une _abeille_ qui passe, les pattes chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.

J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les _abeilles_ et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et devient féconde.

Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes, entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre, mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un oeillet blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui mûriront dans son sein ne produiront que des oeillets blancs. Il arrive cependant que de ces graines naissent des oeillets blancs, des oeillets rouges et des oeillets panachés de rouge et de blanc; quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.

Quelle horreur! direz-vous, ne pas pouvoir se contenter de dix époux! Hélas! quand on en a dix à soi, le onzième fait précisément l'effet que produit le second quand on n'en a qu'un.

C'est à de pareilles erreurs que nous devons les nombreuses variétés de fleurs dont nos jardins sont ornés. Cela, du reste, n'a pas les mêmes inconvénients que parmi les hommes; d'abord, l'amour parmi les fleurs n'est pas égoïste; on est heureux d'aimer et de fleurir, on ignore la jalousie, ce sentiment qui se compose d'avarice, d'orgueil et d'amour aigri; ensuite, ce n'est pas comme dans les pauvres familles humaines des gens qu'on appelle riches, où un enfant qui survient est pour les autres un spoliateur, la richesse que les fleurs laissent à leurs enfants est immense et éternelle; elle se compose de terre, de soleil, de rosée; il n'y a rien à craindre, il y en aura toujours pour toutes.