Voyage autour de mon jardin

Part 21

Chapter 213,917 wordsPublic domain

--Eh bien! que dites-vous de cela? répéta Rémond.

--C'est beau, c'est superbe, mais je connaissais la plante.

--Je ne vous dis pas que vous ne connaissiez pas la plante. Je connais les diamants de la couronne et je ne les ai pas pour cela. Respirez-moi cette odeur, et voyez cette couleur, les feuilles _persistantes_, mon pauvre Ollbruck. Un arbre qui ne se dépouille pas l'hiver, et quel feuillage vert en dessus, doublé d'argent en dessous. Je ne m'attendais pas à vous voir si accablé. Allons, allons, Ollbruck, vous prendrez votre revanche l'année prochaine. Allons voir votre prodige!

--Mon prodige! s'écria Ollbruck comme se réveillant tout à coup. Oui, allons le voir, et si vous n'êtes pas terrifié comme moi...

On part, on entre dans le jardin d'Ollbruck, et il nous montre... quoi!... Précisément le _budleïa_, le même arbrisseau que nous venions d'admirer chez Rémond.

Rémond est écrasé à son tour, car, pour lui comme pour Ollbruck, le _budleïa_ n'a plus de prix. Qu'importe son beau feuillage qui résiste à l'hiver; qu'importe l'éclat et le parfum de ses fleurs.

On cherche à s'expliquer cette bizarre coïncidence. Tous deux sont victimes de la fourberie d'un jardinier.

Le drôle connaissant leur manie était allé les trouver l'un après l'autre; d'abord il s'était présenté chez Rémond.

--Monsieur Rémond, j'ai à vous faire voir une plante rare.

--Voyons ça.

--C'est un _budleïa_.

--Je ne connais pas ce nom-là.

--Je le crois bien; et vous ne connaissez pas la plante non plus; venez la voir chez moi.

Rémond va chez le jardinier et est émerveillé.

--Combien en voulez-vous!

--Un louis.

--Combien en avez-vous de pieds?

--Deux. Je compte offrir le second à M. Ollbruck.

--Gardez-vous en bien. Combien les deux?

--Trois louis.

--Comment, au lieu de me faire une diminution...

--Cela ne me rend aucun service que vous en preniez deux. Je suis bien sûr de placer le second chez M. Ollbruck.

--Allons, mettons cela à deux louis.

--Je ne peux pas, il faut bien que je trouve un avantage pour compenser le plaisir que je me prive de faire à M. Ollbruck qui est une bonne pratique, lui, qui ne prend pas ses dahlias chez Vaulin.

--Écoutez, à propos, je vous retiens vingt-cinq dahlias, dont six à bouts blancs.

--C'est bien, mais écoutez, monsieur Rémond, ne prenez qu'un _budleïa_. Voyez-vous, je trouve aussi que trois louis c'est trop cher, et j'aime mieux manquer à gagner un louis sur les deux et satisfaire en même temps vous et M. Ollbruck.

--Eh bien! va pour trois louis.

--Non, vraiment, j'aime mieux que vous n'en preniez qu'un, M. Ollbruck se fâchera.

--Le marché est fait, j'emporte les plantes et voici les trois louis.

M. Rémond plante un des deux _budleïa_, brise l'autre et le brûle.

A peine est-il sorti, que le jardinier remplace les deux _budleïa_ enlevés par deux autres qu'il avait cachés, puis il va chez Ollbruck et lui joue la même scène, il réserve le second pied pour M. Rémond, etc.

Ollbruck agit entièrement comme Rémond, et chacun presse les jours pour voir arriver celui où il humiliera son rival par l'aspect du fameux _budleïa_.

Le _budleïa_, à leurs yeux, n'est plus bon qu'à brûler. Ollbruck arrache le sien et l'écrase sous ses pieds. Je sauve celui de Rémond qui allait avoir le même sort et je le plante dans mon jardin, où il me fait pardonner les plantes vulgaires et communes, Dieu merci, auxquelles je donne asile.

_Vale._

LETTRE XLIII.

UN DIEU MODERNE.--_Histoire philosophique et théologique du_ CHANVRE ET DU LIN, _leurs fortunes variées depuis leur naissance jusqu'à leur apothéose._

Tout ce qu'on avait adoré jusqu'ici ayant été successivement détruit; toutes les choses auxquelles on obéissait ayant été progressivement abolies, les hommes ont songé à se créer de nouvelles croyances. «L'homme n'est pas, ainsi qu'on l'a trop dit en vers et en prose, un esclave qui aspire à briser ses fers; ce n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maître.» Jamais en politique un tyran n'a été renversé qu'au profit d'un autre plus ou moins éloigné; jamais en morale on n'a abandonné une religion que pour quelque superstition ou pour quelque croyance moins raisonnable.

On a renoncé à jamais à ces _dieux immortels_, on a imaginé un dieu que l'on fait tous les jours pour les besoins de la journée; un dieu tout-puissant le matin, qui trouve déjà des incrédules à midi et des impies à trois heures.

Voici la manière de le faire:

Vers la fin de mars, on sème de la graine de lin en terre légère et de la graine de chanvre en terre bien amendée.

Au mois de juillet, le chanvre montre des fleurs verdâtres insignifiantes, et bientôt ses graines grises arrondies dont les oiseaux sont si avides et qu'ils viennent lui arracher; c'est directement qu'on peut dire de lui:

Aux petits des oiseaux il donne la pâture.

Dès le mois de juin, les champs de lin se sont couverts de petites fleurs bleues sur des tiges grêles qui roulent sous le vent comme les vagues de la mer.

Quand tous deux jaunissent, on les arrache et on les met _rouir_, c'est-à-dire qu'on les plonge dans l'eau. Là, la puissance terrible qu'ils auront plus tard commence à se manifester; les poissons qui habitent l'eau, où ils sont immergés, fuient ou meurent; les hommes qui travaillent le chanvre et le lin, sont frappés d'une toux sèche et ne vivent guère au-delà de cinquante ans.

Tous deux continueront leurs incarnations plus nombreuses que celles de Vitznou qui en a eu cependant un grand nombre.

Le chanvre et le lin sont métamorphosés en fil.

Le chanvre devient des cordages pour remorquer les bateaux dans les rivières, et de la ficelle pour les toupies et pour les cerfs-volants des enfants.

Mais quelle foule avide et curieuse se précipite par les rues? Un homme pâle et les yeux fixes se dirige, escorté par des soldats, vers la place publique, on le livre au bourreau qui lui passe au col une corde de chanvre et le lance dans l'éternité.

Et ici, comme de temps en temps, quelques croyants reconnaissent le Dieu. On sait avec quelle avidité les bonnes femmes se disputent les plus petits morceaux de la corde d'un pendu.

Sur la mer, de nombreux vaisseaux glissent comme de grands cygnes aux ailes étendues. Ces ailes blanches sont encore le chanvre devenu de la toile.

Pendant ce temps, le lin, de son coté, métamorphosé en toile plus fine et plus légère, remplace la feuille de figuier qui faisait le seul vêtement de nos premiers pères et qui a subi d'étranges vicissitudes. Toujours est-il, qu'aujourd'hui la feuille de figuier doit avoir dix aunes de long sur au moins une demi-aune de large.

A ce propos, je ne sais pourquoi, tant de gens s'obstinent à vêtir et nos premiers pères, et les statues des jardins publics, d'une feuille de vigne, tandis qu'il est parfaitement établi que Noé ne planta la vigne qu'après le déluge, et que conséquemment, c'était de feuilles de figuier que s'étaient affublés Adam et Ève.

Le lin enveloppe, cache et préserve du contact de l'air et du contact plus brûlant des regards le corps de satin des femmes.

Mais tous deux vont bientôt cesser de jouer ces rôles charmants; la tempête a déchiré les voiles de chanvre; la mode a réformé les vêtements de lin.

Une fois sur la pente rapide de la décadence et du déshonneur, ils ne tardent pas à devenir de tristes lambeaux, de honteux chiffons jetés avec dédain aux coins des bornes et parmi les boues de la ville.

Mais cette humiliation est le chemin de ronces qui conduit à la toute-puissance, c'est le bûcher qui purifie Hercule et en fait un dieu.

En général, les demi-dieux, les grands hommes meurent de faim, et arrivent à l'immortalité un peu plus tôt qu'ils ne le voudraient, et alors leurs contemporains les déifient volontiers dans des fêtes touchantes auxquelles se mêle la joie d'être débarrassés d'eux.

Romulus ne passe dieu qu'après avoir été déchiré en morceaux. Claude arrive à l'immortalité par les champignons, le poison et la colique. Beaucoup, en des temps plus modernes, n'ont eu accès au Panthéon qu'après avoir été jetés un peu à la voirie.

Et l'on ne devient dieu qu'à force d'avanies.

Aussi le chanvre et le lin ne se découragent pas, et attendent philosophiquement au coin des bornes les nouvelles humiliations qui, comme un chemin, les séparent, il est vrai, du pouvoir suprême, mais les y conduisent cependant.

La nuit, des hommes déguenillés, hâves, une lanterne à la main, viennent chercher ces lambeaux, qu'ils entassent dans des cuves, ou bientôt le lin et le chanvre deviennent une sorte de boue infecte.

De cette boue on fait du papier.

Devenus papier, ils ne sont pas encore des dieux, on les vend à la rame et au cahier; mais cela ne va pas tarder.

Pendant ce temps, d'un autre côté, d'autres hommes concassent, broient, délaient des poisons, les mélangent et les tournent sur le feu jusqu'à ce qu'ils deviennent de la couleur du deuil, de la couleur de l'enfer...

Les prêtres du dieu que l'on va faire s'enferment alors avec le papier, et ils tracent dessus des caractères.

Ces caractères sont au nombre de vingt-quatre; mais, par leur position, ils changent de signe et de valeur.

S'ils mettent telle de ces figures avant telle autre, après celle-ci, entre ces deux-là,

un homme à cent lieues de là relève la tête, se sent gonflé de joie et d'orgueil, et les autres le vénèrent et l'envient.

Si, au contraire, c'est une autre figure qui est après telle autre et avant telle autre, ce même homme s'abat sous la douleur et la honte, il n'ose plus sortir de chez lui, il évite les regards.

Tout le monde l'attaque, le raille, le bafoue.

On plie le dieu en quatre et on le glisse sous les portes.

Certes, on ne peut pas dire de lui ce que Virgile dit de la déesse de la beauté en un demi vers charmant:

_Et vera incessu patuit dea._

«Sa démarche révèle une déesse.»

* * * * *

Il entre par-dessous les portes, c'est vrai; mais, une fois entré, il est le maître de chaque maison; il commence à rendre des oracles, puis des oracles aux miracles il n'y a qu'un pas; d'un sot il fait un homme d'esprit, d'un homme d'esprit un crétin, d'un sordide ambitieux un citoyen vertueux et désintéressé; il envoie un roi en exil et couronne qui lui plaît.

Alors les gens qui regrettent les vieilles croyances peuvent éprouver des jouissances bien douces. Ils les voient toutes revivre; mais considérablement augmentées.

Le dieu vous annonce des eaux miraculeuses qui empêchent les cheveux de blanchir, des cirages qui raccommodent les vieilles bottes, et l'on y croit.

Le dieu promet la réalisation de ce fameux chou qui ne pouvait être cuit que dans un pot grand comme une église, et l'on y croit.

Il vous promet des hommes en place incorruptibles et incorrupteurs, des citoyens désintéressés et dévoués à la chose publique, et l'on y croit.

Le dieu vous raconte, pour éprouver votre foi, les histoires les plus saugrenues, et vous y croyez.

Jamais Dieu ne fut si ponctuellement obéi.

Mais, le jour est près de finir; le jour finit, le dieu voit ses autels abandonnés. Le lendemain matin, il ne trouve plus dans ses plus fervents adorateurs que des iconoclastes dédaigneux; il est exposé à plus d'insultes qu'il n'en avait essuyées dans toute la vie pleine de vicissitudes que nous avons racontée.

Jamais dieu ne fut ainsi traité, on le découpe en rond pour couvrir des pots de confiture.

En long pour allumer les pipes.

En carré pour faire aux enfants des poules, des bateaux et des salières.

Il n'est pas d'usage domestique honteux et immonde auquel le pauvre dieu d'hier ne soit exposé aujourd'hui.

Pendant ce temps un autre dieu, qui s'est également glissé sous la porte, vient rendre à son tour ses oracles; il est écouté et obéi avec le même respect et le même aveuglement, jusqu'à ce que le lendemain il aille aux confitures et serve à allumer le feu.

Telle est l'histoire vraie et sans broderie, de la grandeur et de la décadence du chanvre et du lin.

Qui croirait cela du lin, surtout, qui a l'air si innocent, si pur, quand il ouvre au matin ses petites fleurs bleues si légères et si fragiles!

_Vale._

LETTRE XLIV.

Voici une loi singulière que je n'ai jamais vu enfreindre:

Entre les plantes grimpantes, toutes ne forment pas dans le même sens les spirales dont elles embrassent l'arbre ou le treillage auquel elles s'accrochent.

Le _volubilis_ qui ouvre le matin, un peu avant le jour, ses belles cloches de toutes couleurs,--Le _haricot_ qui élève jusqu'au sommet des arbres, après lesquels il grimpe, ses fleurs d'écarlate,--La _glycine_ aux grappes bleues qui tapisse ma maison,--forment leurs spirales de gauche à droite.

Tandis que le _chèvrefeuille_, mon cher chèvrefeuille, de même que le _houblon_, tourne après les arbres de droite à gauche, et cela toujours sans exception.

Jamais un chèvrefeuille, jamais un houblon n'entortillera un arbre en tournant de gauche à droite.

Jamais un _volubilis_, jamais un _haricot_, jamais une _glycine_ ne grimpera en faisant des spirales de droite à gauche.

Les autres plantes grimpantes ont des manières particulières de s'élever, la _vigne_, la _grenadille_ qui a l'air d'une croix de Saint Louis, la _clématite_ aux petites fleurs parfumées, le _pois de senteur_ avec ses papillons odorants s'accrochent par des vrilles élastiques en forme de tire-bouchons.

Le _lierre_ monte tout droit en poussant de petites racines dans les arbres ou dans les fentes du mur.

C'est ainsi qu'agit le _bignonia radicans_; seulement, lui n'attache ainsi que son vieux bois, et laisse pendre les branches de l'année chargées de bouquets et de longues fleurs rouges en tuyaux.

Le _jasmin_ aux étoiles d'argent appuie ses nouvelles pousses sur ses vieilles branches.

Ainsi fait la _morelle_ qui laisse succéder à des bouquets de fleurs violettes, des girandoles magnifiques d'émeraudes ou de corail (je dis corail faute d'une pierre aussi éclatante que les baies de la _morelle_), selon le degré de maturité de son fruit.

La _ronce_ et la _pervenche_ grimpent par la seule force de la sève, retombent quand elles arrivent à une certaine hauteur, reprennent aussitôt racine par le point où elles touchent la terre, et s'élancent avec une vigueur toute nouvelle.

Dans une de mes lettres précédentes, mon ami, à propos des couleurs, je demandais s'il était un savant qui pût dire quelle était précisément la couleur de la pourpre des anciens.

Le hasard m'a fait tomber ce matin sur un passage de Pline, qui dit que la fleur de l'amaranthe est d'un plus beau pourpre que tout ce que peuvent faire les teinturiers.

Malheureusement l'amaranthe est une fleur qui _joue_ beaucoup; il y en a de tous les rouges carminés depuis le rose jusqu'au violet, il y en a de blanchâtres et de jaunes. Si Pline avait choisi pour terme de comparaison une fleur à couleur fixe, nous saurions à quoi nous en tenir.

Cela me rappelle que Virgile, au livre IV des Géorgiques, dit que le safran est rouge:

_Crocumque rubentem._

Le safran est violet et a des étamines oranges. Je ne sais laquelle de ces deux couleurs s'appelle rouge en latin. Il est également à regretter que nous n'ayons plus la violette noire dont il est ailleurs question.

_Et nigræ violæ sunt._

Un savant a calculé quelle est la marche des _orchidées_. Il faut d'abord dire comment les orchidées changent de place: l'orchidée est un épi de petites fleurs violettes, roses, blanches ou bigarrées qui sort de deux bulbes dont l'une est très petite, vidée et comme amaigrie, l'autre est blanche et gonflée de suc.

Dieu sait les sottises que cela fait dire, et l'influence que la médecine a pendant longtemps accordée à ces bulbes: l'une supérieure au nénufar dans la propriété chimérique d'éloigner toute pensée contraire à la chasteté; l'autre, au contraire, rendant la jeunesse et la vigueur aux centenaires.

La plus petite des deux bulbes, la bulbe ridée, est celle dont la fleur tire sa sève et sa nourriture, l'autre nourrira la fleur de l'année prochaine. Or, ces deux bulbes étant distantes de quelques lignes, quand la vieille se dessèchera tout-à-fait et qu'une nouvelle bulbe aura crû à côté de l'autre, la plante se sera déplacée de l'espace qui est cette année entre les deux bulbes, c'est-à-dire d'à peu près six lignes, ce qui fait qu'il ne lui faut pas plus de douze mille ans pour faire une lieue.

_Vale._

LETTRE XLV.

Il paraît qu'autrefois les arbres et les plantes avaient avec les hommes toutes sortes de bonnes relations qui ont été interrompues je ne sais trop pourquoi ni comment: il serait difficile de dire qui a eu les premiers torts.

Si un berger quittait un moment son pays, tout le rappelait, tout se plaignait de son absence.

_Te Tityre pinus, Ipsi te fontes, ipsa hæc arbusta vocabant._

«Il naît un fils à Pollion.

«Cela fait plaisir au seigle et au froment, ils prennent une part touchante au bonheur du lieutenant d'Auguste:

_Flavescet campus aristâ._

Les moutons ne se trouvant pas assez bien mis pour la circonstance, se font un devoir et un plaisir de se teindre eux-mêmes en rouge et en jaune.

_Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti_ _Murice, jam croceo mutabit vellera luto._

«Gallus est en proie à un amour malheureux, les lauriers le plaignent sincèrement, et les bruyères répandent quelques larmes sur son sort.»

_Illum etiam lauri, illum etiam flevêre myricæ._

«Anacréon veut boire, les roses viennent d'elles-mêmes couronner ses cheveux blancs:»

(Grec:) To rhodon to tôn erôtôn To rhodon to kalliphullon.

Pour moi je suis, aujourd'hui, heureux autant qu'on peut l'être, je suis débarrassé d'un ennui. Edmond est parti, rien ne me prouvait qu'il ne resterait pas ici dix-huit ans.

De malheurs évités, le bonheur se compose.

Je suis heureux et je cherche en vain dans mon jardin un peu de sympathie.

Certes je ne sais pas bon gré aux roses d'être en fleur, aux chèvrefeuilles de laisser tomber leurs odeurs du haut des arbres. Ce n'est ni pour moi ni pour s'associer à ma joie qu'ils agissent ainsi.

Mais il est quelques fleurs que je comptais mettre à l'épreuve; le _gorteria_, cette belle fleur au feuillage vert doublé de blanc, aux fleurs d'une belle couleur orange qui ne s'ouvre qu'au soleil, m'eût montré une attention délicate en étalant ses rayons aujourd'hui, quoique le temps soit sombre.

Les _tigridia_, ces belles coupes de pourpre et d'or qui ne durent que quelques heures, auraient pu prolonger leur épanouissement de quelques instants en signe de réjouissance.

L'_aristea_ qui sur le feuillage en miniature d'un iris étale de charmantes petites roses bleues, qui se ferment à l'ombre, aurait pu garder ses fleurs ouvertes.

Les _bruyères_ et les _lauriers_ pourraient pleurer de joie comme ils ont pleuré de pitié pour Gallus.

Mes pigeons auraient pu devenir verts ou bleus;

Les roses, ce me semble, n'auraient pas été bien malheureuses de se tresser un peu en couronnes.

Le seigle et le froment.... je n'ai pas à me plaindre d'eux; je ne sais pas ce qu'ils auraient fait ni comment ils se seraient conduits, il n'y en a pas dans mon jardin.

Mais les autres...

Voici une rose... savez-vous ce qu'elle fait? Elle enveloppe de ses pétales une cétoine qui veut dormir.

Les _gorteria_ ont replié leurs pétales en deux dans leur longueur; les _aristea_ ont roulé les leurs et dorment absolument comme si Edmond n'était pas parti.

Les pigeons... les pigeons ont bien autre chose à faire qu'à se teindre en vert ou en bleu; ils se trouvent, du reste, fort bien comme ils sont et paraissent fort occupés à se le dire les uns aux autres.

Les _tigridias_, chiffonnés comme des cornets de papier mal fermés, sont près de tomber sur la terre; mais rien n'égale l'indifférence des bruyères et des lauriers.

Sérieusement, cette fiction, dont les poètes bons ou mauvais ont tous abusé, de montrer les arbres et les fleurs, partageant notre tristesse et notre deuil, est pour moi une poésie moins élevée que la superbe indifférence de la nature.

Je ne sais d'ailleurs s'ils ont bien raison de faire ce mensonge pour augmenter la tristesse de leur récit.

La cloche de l'église tinte: les paysans disent: Ah! on _sonne au mort_.

Pendant ce temps le soleil, qui a triomphé des nuages, donne à tout la couleur de la joie et de la vie, comme un regard d'amour et de bonté que Dieu laisse tomber sur la terre.

Les fleurs, épanouies comme une brillante illumination, semblent aspirer le soleil. Les insectes se cherchent sous les feuilles; les abeilles bourdonnent; les oiseaux chantent; de douces odeurs s'exhalent de toutes parts.

Et la cloche funèbre continue à tinter, et l'on porte au cimetière cette belle fille qui aimait tant les fleurs, le soleil, les parfums, le bourdonnement des abeilles et le chant des oiseaux; cette belle fille qui a planté tous ces rosiers; cette belle fille qui a soigné ces abeilles.

On la porte au cimetière, et au fond du trou qu'on va creuser dans la terre pour l'enterrer, un rayon de soleil descend et dore la fosse, et deux papillons se poursuivent au-dessus, et dans quelques mois l'herbe aura caché la tombe, l'oubli aura étouffé le souvenir; des fleurs s'épanouiront sur cette tombe, dans les corolles de ces fleurs se cacheront des amours d'insectes; le sourire renaîtra sur les lèvres de celui qu'elle aimait, et un autre amour s'épanouira dans son coeur, et il en parlera à une autre femme; sous ces mêmes arbres, le même rayon de soleil se jouera dans les cheveux de celle-ci, les mêmes parfums, les mêmes chants d'oiseaux rempliront l'air; et peut-être il lui donnera une rose d'un des rosiers que la morte a plantés.

_Vale._

LETTRE XLVI.

Comme il est venu hier me voir un homme que j'ai beaucoup connu lorsque j'habitais la ville, nous parlâmes de nos goûts divers et des choses qui occupent notre vie.

Il ne tient, pour sa part, aucun compte des fleurs, ni des arbres, ni du ciel, ni de la lune, ni des hommes, ni des animaux; tout cela n'a droit de l'intéresser qu'après que cela a été rapetissé, aplati, défiguré, et retracé sur une toile, au moyen de couleurs et d'un pinceau. Il achète à un haut prix les images des choses qui n'ont à ses yeux aucune valeur; il a payé un tableau de _Van Huysum_ =9,950= francs.

Ce tableau représente un vase de fleurs.

Le bouquet réel, le bouquet vivant, avec son éclat et ses parfums vaudrait bien =20= sous.

Le portrait du bouquet, c'est-à-dire une imitation plate, fausse de couleurs, sentant l'huile: il l'a payé =9,950= francs! et il est fier et heureux d'avoir fait une si bonne affaire!

Je l'ai promené dans le jardin, il n'a presque rien regardé. Une branche de roses à cent feuilles, courbée sous le poids des fleurs, a cependant un moment attiré son attention; il l'a regardée, puis il a dit: C'est absolument comme un bouquet de roses de _Van Daël_ que j'ai chez moi.

Il était évident qu'il pensait que la nature avait cherché à imiter son tableau.

Le soir, comme après souper on avait apporté des pipes et du tabac d'Orient, nous causâmes de toutes choses; mais il trouvait moyen de rattacher toujours les sujets à quelqu'un de ses tableaux, par quelque fil imperceptible.

--Écoutez, lui dis-je: j'ai aussi des tableaux, mais je ne vous les montrerai qu'au jour; demain matin.

--Et quels tableaux avez-vous, me demanda-t-il avec un air plus qu'à moitié dédaigneux?

--Mais j'en ai un assez grand nombre.

--Sont-ce des tableaux de maîtres?

--Je le suppose; car je n'en ai jamais vu de plus beaux, de plus grands dans leur ensemble, de plus finis dans leurs détails.

--Nous verrons cela.

--Oh! mon Dieu! je ne les cache à personne. Je ne suis pas de ces amateurs égoïstes qui trouvent moins de plaisir dans la possession de leurs tableaux que dans la conviction que les autres n'en ont pas ou n'ont pas les mêmes.

--Votre collection vous a-t-elle coûté cher?

--Je l'ai eue pour rien.