Part 22
--Pour rien! On connaît cela. Les amateurs de tableaux se divisent en deux classes: ceux de la première ont dépensé des millions pour leur galerie; ceux de la seconde, au contraire, les ont toujours eus pour rien. Leur prétention est de les avoir découverts à l'étalage de quelques marchands d'images, ou en trumeaux sur la cheminée de quelque auberge de village, ou en même temps qu'un lot de vieilles bouteilles. Vous êtes de la seconde classe.
--Croyez là-dessus ce que vous voudrez.
--Mais enfin de qui sont vos meilleurs tableaux?
--Oh! pour cela, il m'est impossible de vous le dire: je n'ai en aucune façon la mémoire des noms. Et, à vous parler franchement, cela m'est bien égal. J'aimerais mieux un beau tableau peint par mon portier, qu'une croûte ébauchée par Raphaël. Et ce qu'il y a de singulier, c'est que cette opinion, digne par sa naïveté d'être mise au rang des maximes et pensées de M. de La Palisse, passerait facilement pour une originalité et une bizarrerie. Je ne cherche dans la peinture que le vrai et le beau.
--Je suis bien impatient de voir les tableaux d'un homme qui a de pareilles idées. Ne vous en rappelez-vous pas quelques-uns?
--Si fait bien. Je me rappellerais facilement, du moins pour une grande partie, ce que mes tableaux représentent.
--Ah! ah!
--Certainement.
--Eh bien!...
--Eh bien, j'en ai un, au-dessus d'ici, c'est une vaste plaine, fermée de tous côtés par des arbres. Sur l'herbe verte, tachetée d'ombre et de lumière par le soleil qui se couche derrière les arbres, sont couchés des moutons. Cela a un charme de calme et de repos qui fait le plus grand plaisir.
--Je suis sûr que c'est de _Van der Doës_. Eh bien, cela n'a pas une grande valeur.
--Ce que je sais, c'est que c'est charmant, et je ne crois pas que ce soit de _Van der Doës_.
--Vous m'étonnez.
--Un autre est un chemin creux, ce qu'on appelle en Normandie _une cavée_. On marche plus bas que la racine des arbres qui se touchent par la cime et étendent sur le mur de terre qui forme les deux côtés du chemin, leurs grosses et longues racines semblables à des serpents noueux.
--Je serai bien étonné si ce n'est pas une copie, et ma raison, une raison que je crois bonne et sans réplique, c'est que je possède l'original, qui est de _J. Ruysdaël_.
--Je vous assure que ce n'est pas une copie.
--Nous verrons bien.
--Je crois qu'en effet le seul aspect du tableau vous fera changer d'idée. A côté on voit l'entrée d'un village; au milieu des arbres à cime arrondie, s'élance le clocher de l'église; le soleil qui lance ses rayons obliques remplit le feuillage des arbres d'étincelles; un paysan ramène une charrette.
--Si c'est, comme je le pense, de _J. Ostade_, c'est un tableau de prix.
--Je ne crois pas qu'aucun _Ostade_ ait jamais fait quelque chose qui approche de cela.
--Mon bon ami, vous ne connaissez pas les _Ostade_.
--Je regardais hier un autre tableau qui m'a bien ravi: un enfant assis sur une fenêtre, faisait des bulles de savon. L'enfant était sérieux et attentif; la bulle, captive encore, grossissait en se balançant à un souffle d'air imperceptible. Les plus éclatantes couleurs se succédaient sur sa frêle glace.
--Oh! celui-ci est bien connu; je l'ai vu chez un amateur auquel vous l'aurez acheté; il est de _J. Miéris_.
--Je ne l'ai pas acheté.
--Oui, on vous l'a donné, ou... vous l'avez trouvé. Comme je vous le disais, amateur de la seconde classe. Vous prétendez avoir eu pour rien un tableau qui vaut plus de =6,000= fr.
--Le fond d'un autre se compose de grands châtaigniers à large feuillage d'un vert doré, qui l'est encore plus par les rayons du soleil couchant; une petite maison, couverte de vignes, est également colorée par les derniers rayons chauds de l'astre du jour; plus près, sur le devant, un _olivier de Bohème_ et un _sureau_ beaucoup plus bas, de sorte que les rayons obliques du soleil passant par-dessus et dans l'ombre, laissent le feuillage blanchâtre du premier et la touffe d'un vert sombre de l'autre. Devant le sureau s'élève un rosier à fleurs pourpres; ses fleurs basses sont dans l'ombre; une seule, qui dépasse le sureau, est traversée par le rayon du soleil, et semble un magnifique rubis.
--Il n'y a pas de personnages?
--Non.
--Alors je ne sais de qui c'est.
--Je suis sûr que vous reconnaîtrez le maître en voyant le tableau.
--C'est possible, c'est même probable; mais toujours est-il que ma mémoire ne me rappelle rien qui ressemble à cela.
--J'en voyais encore un ce matin qui m'a fort intéressé.
--Qu'est-ce que c'était?
--C'était une fort belle femme qui tenait un oeillet à la main.
--Très-connu; c'est de _Rubens_.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr; mais vous me permettrez d'être moins sûr d'une chose.
--Volontiers: et quelle est la chose dont vous êtes moins sûr?
--C'est que ce tableau vous appartienne.
--Je ne dis pas précisément qu'il m'appartienne; mais ce que je dis, c'est que je l'ai vu chez moi ce matin.
--Tenez, mon cher ami, permettez-moi de vous parler franchement. Il y a une chose que je crains pour vous; c'est que vous soyez la dupe de quelque brocanteur, de quelque marchand de tableaux, qui se sera joué de vous et vous aura fait payer fort cher de mauvaises croûtes.
--Gardez pour d'autres ce touchant intérêt, mon ami; je vous assure que les tableaux dont je vous parle sont tout ce qu'il y a de plus beau, et je n'en ai vu, dans aucune galerie, qui puissent rivaliser avec les miens, ni pour la vérité, ni pour le dessin, ni pour la couleur.
--Je suis accoutumé à entendre chaque amateur, fût-il le maître de trois copies médiocres et de cinq ou six esquisses non signées, chercher à se faire croire à lui-même qu'il possède des miracles. Mais, on peut vous dire cela à vous, parce que non-seulement vous n'avez pas la prétention d'être riche, mais encore vous avez un peu la prétention de ne l'être pas. Eh bien, je connais la valeur des tableaux que vous m'avez désignés, et je vous déclare que, si vous les possédez réellement, si, comme vous me le dites, ce n'est là qu'une _faible partie_ de votre collection, si vous ne vous êtes pas amusé à vous moquer de moi...
Combien avez-vous de tableaux?
--J'en ai trop pour les compter.
--Eh bien, votre galerie ne vous coûte pas moins de 200,000 francs.
--Laissez donc, cela ne me coûte rien.
--Vous êtes dans ce genre-là plus audacieux qu'aucun amateur que j'aie jamais rencontré: je voudrais être à demain.
Le lendemain arrive: je fais monter mon homme dans une grande pièce meublée de quatre fenêtres, et je lui dis: Voici mes tableaux, et les fenêtres sont les cadres.
--Oh! c'était une plaisanterie?
--Nullement; regardez, quelques-uns de mes tableaux ont un peu changé depuis la dernière fois que je les ai regardés, mais ils n'en sont pas moins beaux pour cela. Voilà celui que vous pensiez être d'Ostade, et qui est, comme les autres, tout simplement du bon Dieu. Voici les arbres et le clocher; la charrette n'y est plus; mais elle est remplacée par une fille qui conduit ses vaches au pâturage.
Croyez-vous que J. Ostade ait jamais atteint cette vérité, ce dessin, ce coloris, cette lumière?
Par ici, à gauche, par l'autre fenêtre, est le chemin creux, qui n'est pas de J. Ruysdaël, dont vous prétendez posséder l'original; j'avais cependant bien raison de vous dire que le mien n'est pas une copie, il est évident qu'entre les deux tableaux, quelque original que soit votre tableau, c'est lui qui est la copie.
Tenez, voici encore la prairie sur laquelle se jouent l'ombre et le soleil; les grands arbres qui la ferment et les moutons qui se reposent sur l'herbe; c'est encore du bon Dieu, et non pas de Van der Doës.
--Allons, allons, c'est une plaisanterie.
Non, certes; je ne plaisante pas, et je crois que c'est vous, au contraire, qui plaisantez ou qui me prenez pour un idiot, d'espérer me faire croire que vous attachez plus de valeur à ce petit arbre, barbouillé sur une toile, plat, sans ombre, sans fleurs, sans parfums, sans chants d'oiseaux, qu'à ce grand arbre vivant, qui nous couvre de son ombre fraîche, parfumée et harmonieuse.
Quoi! vous payez =200,000= francs l'imitation imparfaite d'un arbre qui vaut cinq francs! voulez-vous parler de la difficulté vaincue?
Pourquoi donc payez-vous l'imitation des diamants et des rubis moins cher que des rubis et des diamants véritables? Et cependant cette imitation est bien plus parfaite, elle arrive au point de tromper presque tous les yeux. Ces fausses pierreries, ainsi que les vraies, brillent et attirent, sur celles qui les portent, l'admiration, la haine et l'envie; tandis que personne ne se trompe sur la peinture; les oiseaux qui, selon Pline, voulurent manger le raisin de Zeuxis, ne s'y laissent plus prendre aujourd'hui; il n'y en a pas un seul qui s'avisera jamais d'essayer à faire son nid dans un arbre de peintre.
Eh quoi! c'est pour payer si chèrement de pâles imitations de toutes les belles choses que l'on a pour rien, que l'on se ruine, que l'on remplit sa vie de chagrins et de soucis, et que l'on bourre son oreiller d'épines.
Non, non; c'est vous qui plaisantez et qui vous moquez de moi; ou alors je croirais que, vous et ceux qui vous ressemblent, vous êtes de vrais fous.
_Vale._
LETTRE XLVII.
Voici ce que me raconte un gros prunier qui s'étale au-dessus d'un coin du gazon; c'est une histoire de ma jeunesse.
Comme j'avais fait de _brillantes études_, c'est-à-dire comme je savais le latin et un peu de grec, j'étais très embarrassé de trouver un moyen honnête de _gagner_ ma vie.
Lorsqu'un jour, je rencontrai dans la rue un homme qui m'aborda et me tendit la main. Je ne le reconnus pas d'abord, mais c'était en tout cas une marque de bienveillance et je lui donnai ma main qu'il secoua cordialement. Il avait été, au collége où j'avais étudié, ce qu'on appelle _pion ou chien de cour_, c'est-à-dire surveillant des récréations positives ou négatives, c'est-à-dire des récréations où on jouait et des récréations que l'on passait à copier:
A peine nous sortions des portes de Trézène.
Ce qui m'empêchait de le reconnaître, c'est qu'il étalait sur sa personne une splendeur inusitée. Il était vêtu de noir et portait une montre avec une riche chaîne d'or; il se nomma et m'expliqua le changement survenu dans sa position; il avait quitté le collége pour entrer, au même titre, chez le maître d'une petite pension particulière. Ce maître de pension faisait d'assez mauvaises affaires; pour se mettre à l'abri de ses créanciers, il imagina de placer, et sa pension et son mobilier, sous un nom étranger; il jeta les yeux sur Levasseur; il passa six mois à lui seriner, nuit et jour, ce qu'il fallait répondre aux examens pour recevoir un brevet de capacité; puis il lui fit une vente simulée de sa pension, de son mobilier, etc., en se faisant donner une contre-lettre.
Peu de temps après, il tomba subitement malade en un voyage, et mourut dans une chambre d'auberge. Levasseur déchira la contre-lettre que le mort avait laissée en partant dans la maison commune, et resta seul maître de l'établissement.
Il s'agissait en ce moment, pour lui, de trouver un sous-maître, d'abord parce qu'il était entièrement incapable, ensuite parce qu'il voulait se donner un peu de _bon temps_, comme il disait, et ne pas rester toujours à la chaîne.
Quand il me rencontra, il fut sans doute frappé de la modestie de mon costume autant que je fus surpris de la magnificence du sien, remarque à laquelle sans doute je dus qu'il me proposât de venir avec lui:
--Ecoutez, me dit-il, nous serons comme deux frères, je partagerai tout avec vous; je n'ai rien pour le moment, parce qu'il m'a fallu soutenir un procès contre les créanciers de mon prédécesseur, parce que tout était en si mauvais état..... c'était un homme qui n'avait pas d'ordre, et qui m'a fait bien du tort. Les capitaux que j'ai mis dans cette affaire ont failli être perdus pour moi. Je me suis endetté, et pour le procès, et pour les réparations et les améliorations indispensables; ainsi donc, je ne puis pas vous offrir d'argent pour le moment; vous serez logé comme moi, nourri comme moi; et à mesure que nos efforts réunis produiront quelque succès, vous partagerez ma bonne fortune comme vous aurez partagé ma mauvaise. Cela vous va-t-il?
Le moment était admirablement choisi, tout m'allait; d'ailleurs, je prenais ces mensonges pour de la franchise: j'acceptai en me reprochant de trouver à un si brave homme l'air faux et bête. Dès le lendemain, j'entrai chez lui.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que s'il me traitait en frère, c'était en frère cadet, et qu'il conservait de la façon la plus rigoureuse les traditions même les plus oblitérées du droit d'aînesse.
Ma chambre était sous les toits, et meublée d'un lit de sangle et d'une chaise; sur quatre carreaux appartenant à la lucarne qui donnait plus de froid que de jour à mon domicile, l'un était en papier. Pour la nourriture, je dînais avec lui et avec sa femme, une sorte de grisette engraissée. Le premier jour, on m'invita à boire après le dîner du café que je n'aimais guère alors et de la liqueur que je n'aimais pas du tout, et que je me proposais de refuser désormais. Le second jour, au moment du café, M. Levasseur prêta l'oreille et me dit:
--Monsieur Stéphen, je crois qu'ils font du bruit à la classe.
Je me levai et j'allai rétablir l'ordre qui, du reste, n'avait pas été troublé.
Le lendemain, précisément au moment où on allait apporter le café, M. Levasseur crut encore entendre du bruit à la classe. Cela me parut singulier. Je me levai et trouvai tout le monde parfaitement tranquille.
Le jour suivant, le même bruit frappa ses oreilles justement au même instant.
Je compris alors que l'on ne voulait pas me donner de café. Cela me délivra d'un ennui, à savoir de tenir table avec eux, et je pris l'habitude, aussitôt que j'avais mangé à peu près, de me lever de table et d'aller dans la classe, où je pouvais lire, ou penser, ou écrire une lettre que j'espérais glisser le vendredi suivant, et j'étais plus heureux comme cela que je ne l'avais été de ma vie.
Chaque jour on faisait de nouveaux empiètements sur nos conventions mutuelles.
D'abord, je devais être libre tous les soirs. Puis, un jour, il eut besoin de sortir et _me pria_ de rester pour cette fois. Ce n'était pas un vendredi, cela m'était bien égal.
Quelques jours après, même prière et même succès. Le lendemain, c'est la femme qui vient me trouver et qui me dit que si j'étais _bien aimable_, je leur _permettrais_ d'aller ce soir au spectacle. Je reste.
Le lendemain, ils sortent sans rien dire, et je reste.
Le jour suivant était _vendredi_.
Vous me demanderez, mon cher ami, ce qu'était pour moi le _vendredi_, je vais vous le dire:
C'était tout.
C'était toute ma vie, tout mon espoir, tout mon courage.
Ce jour-là je voyais Magdeleine.
Je ne sais quels entrepreneurs avaient établi un théâtre aux portes de la ville, on avait demandé de l'argent à M. Muller qui en avait donné, et recevait pour une bonne partie des intérêts, le droit d'avoir une loge par semaine à ce théâtre. Cette loge, il la prenait d'ordinaire le vendredi.
Ce jour-là, Dieu sait comme j'étais occupé! je cirais une paire de bottes, que je réservais exclusivement pour ce grand jour; je battais, brossais, rebattais et rebrossais ma redingote; je passais de l'encre sur les coutures blanchies; je rattachais quelque bouton ébranlé (pendant toute la semaine j'avais travaillé à m'assurer du linge blanc); j'avais une paire de gants que je raccommodais, que je nettoyais avec de la gomme élastique. Malgré ces travaux et la plus stricte économie, il y avait toujours quelque menue dépense à faire. M. Levasseur ne me donnait pas d'argent, j'y suppléais en copiant quelques écritures à mes moments de loisir; ils étaient peu nombreux, et d'ailleurs, je voulais lire un peu, et puis il me fallait écrire un gros volume sous forme de lettres, que je réussissais quelquefois à glisser à Magdeleine le vendredi, puis je faisais des vers; enfin au moyen de mes écritures, je gagnais à peu près deux francs par semaine. L'entrée du théâtre me coûtait un franc, le reste passait à la blanchisseuse, et de temps en temps aux gants qui, pour être respectés et soignés, n'étaient cependant pas immortels.
Je m'arrangeais toujours de manière à avoir pour le vendredi mes vingt sous pour entrer au théâtre.
Là je voyais Magdeleine, là je m'enivrais de sa présence, mes regards rencontraient les siens et y puisaient de la force et du courage, de l'espérance et de la foi; puis, comme on sortait, à la faveur de la foule, je réussissais le plus souvent à lui glisser une lettre que j'avais écrite pendant toute la semaine; et quand elle me donnait en échange, un petit papier, une lettre d'elle! mon Dieu! quand je pense au bonheur que je ressentais, il me semble que j'offense le ciel, par les plaintes que j'ai quelquefois exhalées, quand il m'a accablé de sa colère.
Nous étions donc arrivés _au vendredi_. Cela me donnait par moments des frissons de bonheur; mais je craignais qu'on ne voulût me faire rester; je savais bien que je ne resterais pas; je savais bien que je serais au théâtre; mais je ne voulais pas me fâcher avec M. Levasseur, chez lequel j'avais trouvé mes seuls moyens d'existence.
Je ne voulais pas _refuser_ de rester si on me le demandait; je ne voulais pas les _empêcher_ de sortir, si je les voyais s'apprêter comme la veille.
Je voulus, sans annoncer que je sortais moi-même, ce qui eût été presque faire abdication de mes droits, je voulus manifester mon intention avant que la leur ne se fût montrée, par un commencement d'exécution.
Je m'habillai d'avance, et vins dîner en grande tenue. M. Levasseur et sa femme échangèrent quelques regards; madame Levasseur oublia deux fois de me servir; puis M. Levasseur entendit trois ou quatre fois du bruit dans la classe; puis, comme je demandai du pain à la servante, madame Levasseur fit tout haut la remarque qu'il n'y avait pas dans Paris une maison où l'on mangeât comme chez elle.
Je me sentis rougir; j'étais au supplice. Le dîner fini, je les saluai, ils me rendirent à peine mon salut, et je partis. Ce jour-là Magdeleine ne vint pas au théâtre.
Pendant la semaine qui suivit, d'abord on fut froid à mon égard dans la maison Levasseur: puis on essaya derechef les empiétements, et comme je ne m'y opposai point, les choses redevinrent comme devant; ils se remirent à sortir chaque soir; seulement j'étais bien résolu à ne pas m'exposer une seconde fois aux humiliations du vendredi. Je réservai pour ce jour-là quelques sous en surplus du prix de mon billet au théâtre.
J'avais envie de leur proposer de rester tous les jours, excepté le vendredi; mais je tenais à mes soirées, parce que d'un moment à l'autre, le jour de spectacle de Magdeleine pouvait changer, et ensuite si j'avais dû rester _par convention_, on aurait exigé de moi des travaux qui m'eussent empêché d'écrire mes chères lettres ou de griffonner quelques-uns des soixante mille vers que j'ai faits pour Magdeleine, et dont elle n'a jamais vu un seul.
Je saisis un moment dans la journée où je rencontrai madame Levasseur dans le jardin pour lui dire, que je n'aurais pas ce jour-là _l'honneur de dîner avec elle_.
Elle ne me répondit pas, et appela M. Levasseur. Ils parlèrent bas assez longtemps; pour moi j'étais dans une autre partie du jardin, occupé à surveiller la récréation; d'ailleurs je devais voir Magdeleine le soir: après un vendredi perdu, la mauvaise humeur de Monsieur et de Madame Levasseur n'était rien en comparaison des armées ennemies, des feux infernaux, des monstres fabuleux, que j'aurais voulu traverser et dompter pour me rendre digne de mon bonheur.
L'heure arrivée, je partis, et rôdai autour du théâtre pour voir où je pourrais dîner pour mes quelques sous.
J'avais bon appétit à cet âge-là, mon ami, et de chaque porte de restaurant ou de gargote s'exhalaient de savoureuses odeurs de gibelottes ou de boeuf à la mode, qui m'attiraient involontairement; puis je pensais à l'exiguité de mes finances, et je cherchais des endroits plus modestes.
Enfin je me décidai pour une sorte de grande cour, plantée de pruniers, sous lesquels s'étendait un immense tapis de gazon; les prunes étaient mûres: je demandai pour trois sous de pain bis et une vingtaine de prunes. Je fis un dîner délicieux, puis j'entrai au théâtre. Elle y était.
Je me reprochai même d'avoir pensé à dîner; je me reprochai le fugitif petit chagrin que m'avait donné l'impuissance d'entrer manger de cette gibelotte, dont l'odeur provoquante m'avait saisi au passage.
J'échangeai ma lettre avec Magdeleine; puis comme, après le théâtre, ils se retiraient à pied, je les suivis de loin.
Comme j'aurais désiré qu'on les attaquât, pour les protéger, pour les défendre! comme je me rappelais toutes les histoires de voleurs, comme je ne mettais pas un moment en doute la certitude de ma victoire, quel que fût le nombre des assaillants!
Le vendredi suivant, je fus moins heureux; je ne possédais que mes vingt sous bien juste. J'étais décidé à ne quitter la maison Levasseur qu'après dîner. Mais, quoique j'eusse glissé le matin que je sortirais _le soir_, je m'aperçus que la servante, en mettant la table, négligeait de mettre mon couvert, conformément aux ordres qu'elle avait reçus. Je ne dînai pas ce jour-là, je n'avais pas d'argent pour aller recommencer mon excellent repas sous les pruniers. Le soir j'avais l'estomac vide; mais je rentrai avec une lettre de Magdeleine.
Enfin il vint un vendredi où je fus très inquiet. Madame Levasseur dès l'aube gourmandait sa servante, et l'envoyait voir chez la couturière si elle aurait _sa robe neuve_. M. Levasseur s'était fait raser, quoiqu'il se fût fait raser la veille, et qu'il n'eût l'habitude de se faire faire la barbe que de deux jours l'un.
Je prévis un orage, et je voulus aller au-devant en faisant une concession. J'abordai M. Levasseur, et lui offris de rester tous les soirs, excepté le vendredi.
Il me répondit, en hésitant, qu'il verrait cela; puis il alla conférer avec sa femme; puis il revint et me dit: vous sortirez vendredi prochain, mais aujourd'hui...
--Aujourd'hui, repris-je, il est indispensable que je sorte.
--Il faudra pourtant vous en dispenser, car on ne peut laisser la maison seule, et nous allons au spectacle.
--Mon cher monsieur Levasseur, lui dis-je, je ne voudrais pas vous fâcher; mais il faut cependant que je vous rappelle que, d'après nos conventions, je dois sortir tous les soirs, et qu'en me réservant seulement le vendredi, je vous fais une concession que vous ne pouvez qu'accepter avec empressement.
--_Je n'entre pas dans ces raisons-là_, me dit-il, et je veux être maître chez moi; je veux bien vous permettre de sortir le vendredi, mais pas aujourd'hui.
Je croyais avoir payé assez cher la rançon de mon cher vendredi, en abandonnant les autres jours de la semaine. Je répliquai que j'étais désolé, mais que je ne pouvais faire autrement que de sortir.
Il me quitta en me disant: vendredi prochain, si vous voulez, mais aujourd'hui, il n'y faut pas penser.
Resté seul, je m'indignai contre moi de ma lâcheté; j'attendis l'heure convenable, je m'habillai et me préparai à sortir. Je trouvai sur le seuil de la porte M. et madame Levasseur en grande parure; madame surtout était goudronnée, et sa robe tenait une place incroyable. Ils avaient espéré me prévenir, pensant qu'eux, une fois partis, je n'oserais pas laisser la maison à l'abandon et je resterais. Je les saluai et passai devant eux. M. Levasseur m'appela; je revins vers eux, en m'excusant sur ce que j'étais pressé.
--Monsieur, me dit M. Levasseur, violet de colère, je vous avais défendu de sortir.
--Monsieur, dis-je froidement, croyez-vous en avoir le droit? Pensez-vous vous conduire avec moi loyalement et honnêtement? Est-ce là ce dont nous sommes convenus?
--_Je n'entre pas dans ces raisons-là_, me dit-il, je veux être le maître chez moi. Quand je vous défends de sortir, vous ne devez pas sortir.