Voyage autour de mon jardin

Part 20

Chapter 203,927 wordsPublic domain

«Voici un vieil ami qui vient de me sermoner pendant trois heures. Il prétend que j'ai tort de faire dépendre mon bonheur, mon avenir et ma vie, d'une femme et de ses caprices. Je lui ai répondu que celle que j'aime n'est pas une femme, mais un ange, et que le caprice était au-dessous de son esprit et de son coeur. Je n'ai pas tardé à renoncer à lui faire partager ma conviction. Il est des sentiments que tout le monde ne peut pas comprendre, et l'homme est facilement porté à déclarer que ce qu'il ne voit pas n'existe pas, que ce qu'il ne pense pas est une sottise.

«Mais, je puis le dire, il ne s'est élevé dans mon esprit ni un doute ni une crainte, tous les hommes réunis viendraient me dire: elle te trompe, elle t'oublie, elle trahit ses promesses, je ne lui demanderais même pas à elle de me rassurer.

«Non, non, je suis sur d'elle et de son amour. Je ne me pardonnerais pas un moment d'inquiétude, ce serait offenser le ciel qui me l'a fait rencontrer, et qui a mis entre ses mains le bonheur de ma vie. Elle m'attend, elle m'aime. Au moment où j'écris ces notes, elle pense à moi.

«Les hommes, l'envie, le sort, ne peuvent mettre à mon bonheur que des retards.

«Je crois en elle sans restriction; j'irais à l'autre extrémité du monde, qu'au retour, après de longues années, je craindrais de la trouver morte; mais je ne m'adresserais pas une seule fois cette question, est-elle fidèle? m'aime-t-elle encore?»

Les fèves étaient en fleur.

_Juin._

«Quelle maladie noire et triste est-ce donc que la misanthropie? et quels longs et décourageants livres elle a inspirés. J'ai des amis, de vrais amis, sur lesquels je puis compter comme sur moi-même. Ils me l'ont dit et je les crois.

«Comme la vie est une riante et douce chose, que de plaisirs elle donne, que de bonheurs elle promet!

«C'est une route charmante sur laquelle on veut à la fois et marcher pour interroger les brumes de l'horizon qui voilent des choses désirées, et s'arrêter pour ne pas quitter les arbres chargés de fleurs dont elle est bordée.

«Comme mon âme a été doucement émue des protestations d'amitié qu'ils m'ont faites, en sortant de ce dîner qui s'est prolongé assez tard! leur bras, leur épée, leur bourse, tout est à mon service. Certes, je n'abuserai pas de ces offres généreuses, mais cela me donne bien du courage et de la confiance de voir que j'ai une place à moi dans de pareils coeurs.»

Les fèves étaient en fleur.

_Juin._

«Je viens de lire le discours d'un homme d'état, qui se plaint d'être arraché aux douces habitudes de la vie privée et aux joies modestes du foyer domestique. Mais, dit-il, mon pays me réclame et je dois me dévouer à ses intérêts: je reparais sur la brèche, prêt à lui sacrifier ce qui me reste de jours, etc., etc.

«O pasteurs des peuples que ne suivez-vous toujours un si noble exemple!»

Les fèves étaient en fleur.

_Juin._

«Hier soir, je suis arrivé exténué, mais si heureux.

«J'avais fait dix-huit lieues à pied, mais je savais que je la verrais un instant de loin au théâtre. Il y aurait eu cent lieues, j'aurais été bien fatigué, mais je suis sûr que je serais arrivé la même chose et arrivé à temps, quelques obstacles qui se trouvent entre elle et moi. Je ne sais pas toujours comment je les franchirai, mais ce que je sais, c'est qu'ils seront franchis, c'est que nous serons réunis, c'est qu'elle est à moi comme je suis à elle.»

Les fèves étaient en fleur.

Mais ne continuons pas cette froide plaisanterie. Non, ce n'est pas de la folie que d'être sous l'empire des plus beaux, des plus nobles sentiments; ce n'est pas de la folie que de se sentir grand, fort, invincible; ce n'est pas de la folie que d'avoir le coeur bon, honnête et généreux; ce n'est pas de la folie que de croire; ce n'est pas de la folie que de se dévouer; ce n'est pas de la folie que de vivre ainsi hors de la vie réelle.

Non, non, cette froide sagesse qui juge si sévèrement tout ce qu'elle ne peut plus faire; cette sagesse qui ne naît que de la mort de tant de grandes, de nobles et de douces choses; cette sagesse qui n'arrive qu'avec les infirmités, et qui les décore de tant de beaux noms;

Qui appelle le délabrement de l'estomac et la perte de l'appétit, sobriété;

Le refroidissement du coeur et la stagnation du sang, retour à la raison;

L'impuissance envieuse, dédain des choses futiles:

Cette sagesse serait la plus grande, la plus triste des folies, si elle n'était le commencement de la mort du coeur et des sens.

_Vale._

LETTRE XLI.

Il est des moments où je m'accuse d'une grande inquiétude d'esprit et d'une remarquable propension au vagabondage, quand je vois tout le chemin que j'ai déjà fait dans mon jardin pour voir de nouvelles choses, quand il y en a tant sur lesquelles je passe sans y laisser tomber un regard.

Comme j'allais aujourd'hui me mettre en route, pour reprendre mon voyage d'une touffe de _lin_ à laquelle je m'étais arrêté hier, je me suis aperçu qu'il y avait sur le bras de mon vieux fauteuil, de la vie, des moeurs, des ruses, de l'industrie, en un mot toutes les choses que l'on va explorer au loin.

De petits papillons très agréablement nuancés de gris que l'on voit voler le soir dans les appartements, n'ont pas, de même que les autres papillons, toujours joui de ce vol capricieux, de cette légèreté charmante; ils ont été des chenilles comme les autres; mais ces chenilles ne se sont nourries pendant leur vie ni de feuilles ni de fleurs, et au moment de se transformer elles ne se sont pas filé un linceul de soie.

Ce sont de très petites chenilles qui ont seize jambes, et qu'il est assez difficile de voir, quoiqu'on ne voie que trop les traces de leur passage, sur les étoffes de laine et sur les fourrures, où elles se font un large chemin, relativement à leur grosseur, où elles ravagent et détruisent sans relâche.

Pendant l'été ces petits papillons gris qui voltigent dans les maisons, déposent des oeufs blancs, sur quelque tenture, de petites chenilles sortent de leurs oeufs, et s'occupent tout de suite de se nourrir et de s'habiller. L'étoffe sur laquelle elles sont nées leur offre à la fois des vêtements et de la nourriture, elles arrachent des brins de laine et s'en font un fourreau, qu'elles allongent et élargissent à mesure qu'elles croissent. Quand le vêtement est convenable, elles continuent à arracher des brins de laine, mais pour les manger.

Une de ces petites chenilles que l'on appelle teigne est-elle sur du drap rouge, son fourreau sera rouge; c'est ce qui arrive sur le bras de mon fauteuil en velours de laine; si elle est sur quelque tapisserie de diverses couleurs, ces couleurs se reconnaîtront également sur son vêtement. Ceci qui semble tellement nécessaire, qu'il paraît inutile de le dire, n'est cependant pas sans exception. Il arrive quelquefois qu'une teigne placée sur du drap rouge se fait un habit blanc, qu'une autre née sur du drap gris se tisse un vêtement bleu ou rouge.

Mais si vous regardez ces étoffes à la loupe, vous verrez dans le drap rouge des poils blancs, dans le drap gris des poils de toutes couleurs, dont il a plu à la teigne, par des raisons que j'ignore, de faire un choix exclusif.

Soit qu'elle préfère certaine couleur pour son vêtement, soit qu'elle aime mieux les autres pour sa nourriture, je n'ai pu trouver aucun indice qui me fasse décider si la coquetterie chez cet insecte l'emporte sur la gourmandise.

Cependant il faut dire, qu'en cas de disette, la teigne mange son habit et paraît le trouver un mets délicieux: d'autres trouvent sur les fourrures de quoi satisfaire ces deux besoins impérieux, jusqu'au moment où elles vont se cacher dans quelque coin où elles attendent, dans une mort apparente, le moment de devenir papillons.

Je croirais facilement que les teignes étaient inconnues des anciens, si je m'en rapportais aux gens qui disent que l'on voyait encore, cinq cents ans après sa mort, les habits de Servius Tullius.

Mais Pline donne un moyen de se préserver des teignes, qui prouve que les meubles des grands hommes qui nous font faire dans notre enfance tant de thèmes, de versions et de pensums, n'en étaient pas plus à l'abri que mon vieux fauteuil.

Il prétend, très-sérieusement, qu'un habit mis quelques instants sur un cercueil, n'est jamais attaqué par les teignes.

Quelques savants plus modernes n'ont pas cru devoir ajouter foi à la recette de Pline, mais ils ont conseillé d'envelopper les étoffes que l'on veut préserver dans une peau de lion, pensant, sans doute, que ces petits insectes avaient pris au sérieux la royauté que l'homme a concédée au lion, et qu'ils respecteraient ce monarque même vaincu, dépouillé et devenu tapis.

C'est une expérience qui ne réussit pas plus aux lions qu'aux autres monarques. Les teignes mangent les étoffes dans une peau de lion absolument avec la même assurance que l'on a cassé le testament de Louis XIV.

Mais il est bien vrai que je suis un coureur comme vous: si je suis resté tout ce temps sur mon fauteuil, c'est que le ciel était gris et triste. Mais un rayon de soleil vient de déchirer les nuages, et je vais au jardin voir cette petite touffe de lin auprès de laquelle j'avais terminé hier mon étape.

On m'a montré un homme que de crédule on avait rendu complètement fou. On lui avait d'abord dit innocemment, en lui montrant un paysan qui tenait du lin: Voici un homme qui sème des chemises. Il avait souri. On lui avait affirmé sérieusement et avec raison, que de cette graine sortirait une plante qui, au moyen de préparations, deviendrait de la toile excellente, et que de cette toile on ferait des chemises. Cette idée n'était pas entrée dans son cerveau sans y causer un peu de tumulte, et les gens qui l'entouraient s'étaient amusés à lui donner sur le règne végétal les idées les plus bizarres.

Un jour, on lui dit qu'il y avait au jardin du Roi un saucissonnier de toute beauté.

--Qu'est-ce qu'un saucissonnier? avait-il demandé.

--Parbleu! un saucissonnier, belle question; qu'est-ce qu'un abricotier?

--C'est l'arbre qui produit des abricots.

--Eh bien?

--Eh bien!

--Eh bien, le saucissonnier est l'arbre qui produit des saucissons.

--Comment, comment; mais ce sont les charcutiers qui font des saucissons.

--Je sais bien que les charcutiers font des saucissons, vous n'avez pas, mon bon ami, l'intention de nous l'apprendre; les charcutiers font des saucissons, c'est vrai, mais quels saucissons?

C'est comme la petite Eulalie qui demeure sur votre carré, elle fait des fleurs, mais en étoffes. Vous étonnez-vous pour cela parce qu'Eulalie fait des roses, que les rosiers en produisent aussi. Eulalie fait des fleurs artificielles.

--Quoi! les charcutiers font donc des saucissons artificiels?

--Comme vous dites, mon bien bon ami; mais les saucissons des charcutiers sont comme les roses d'Eulalie, ce qu'est à la nature, ce qu'est le faux au vrai. Si vous aviez mangé le fruit du saucissonnier, vous ne voudriez plus toucher du bout des dents cette grossière imitation que vous avez mangée jusqu'ici.

--Ah! çà, vraiment, est-ce qu'il y a des saucissonniers?

A cette marque d'incrédulité chancelante, les amis ne daignèrent répondre qu'en haussant les épaules, et continuèrent à causer entre eux du saucissonnier, sans paraître vouloir admettre plus longtemps l'incrédulité dans leur conversation.

--Est-ce la variété à l'ail qui est au jardin du Roi, demanda l'un.

--Oui, répondit l'autre.

--Ah! c'est la plus rare.

--Mais l'arbre a peu de fruits cette année. Vous savez que le saucissonnier est originaire de pays chauds, et les hivers d'ici le font beaucoup souffrir; une partie des fleurs a été gelée par les gelées tardives.

--C'est dommage qu'on n'en puisse pas avoir un, on convaincrait monsieur l'esprit fort.

--J'en pourrais avoir un facilement parce que je suis très-lié avec le jardinier en chef; mais je ne tiens pas du tout à le convaincre; je hais ces grands esprits dédaigneux des croyances du vulgaire, qui croient produire beaucoup d'effet en n'ajoutant foi à rien, qui semblent prendre les hommes pour des niais, au milieu desquels ils font une brillante et unique exception.

--Mais, dit notre homme, je ne demande pas mieux que de croire, quand on m'aura donné des preuves.

--Des preuves! Ne vous ai-je pas déjà prouvé qu'on semait des chemises et qu'on les récoltait. Ne savez-vous pas que le coton vient sur le cotonnier, que le sucre est le produit d'un roseau. Mais vous ne croyez peut-être pas tout cela.

--Mille pardons, je le crois.

--Vous révoquez en doute, j'en suis sûr, que le chenevis est de la graine de corde, comme le tabac est de la graine d'idées qu'on se sème dans le cerveau par le nez. Comme vous ne croyez peut-être pas que les pêches viennent sur des pêchers, vous aimez mieux, sans doute, croire que ce sont aussi les charcutiers qui font les pèches?

--Je ne dis pas cela.

--Vous ne croyez pas non plus que les rosiers produisent des roses, vous pensez que toutes les roses sont faites par mademoiselle Eulalie, n'est-ce pas?

--Non pas, je sais très bien...

--Vous ne savez rien du tout. Savez-vous que la poudre à canon est de la graine de mort? Savez-vous que les pommes viennent des arbres? Mais vous n'en croirez rien sans preuve, de même que pour les bretelles qui viennent sur le bretellier des Indes.

--Oh! ça, je ne savais pas. Comment les bretelles viennent sur un arbre comme les pommes sur les pommiers?

--Je ne vous dis pas que ce soit un arbre pareil au pommier, au contraire, c'est un figuier qu'on appelle _ficus elastica_, parce que en dépeçant les bretelles qu'il produit on en tire la gomme élastique.

--Ah! c'est différent, je croyais que vous parliez des bretelles avec des élastiques en métal.

--Vous croyez toujours comme cela. Ces élastiques de métal sont des élastiques artificielles, une imitation malheureuse du _ficus elastica_ ou bretellier des Indes, comme les roses de mademoiselle Eulalie, comme les saucissons des charcutiers.

--Allons, prouvez-lui que les bretelles viennent sur le bretellier.

--Je le veux bien. Tenez, ouvrons un ouvrage de botanique.

Ficus.

_Ficus religiosa._ Ce n'est pas cela.

_Ficus bengalensis._ Non plus.

_Ficus virens, ficus scabra, ficus mauritana._ Ce n'est pas encore cela.

_Ficus populifolia, ficus ulmifolia._ Non plus.

_Ficus laurifolia, ficus citrifolia, ficus crassi nervia, ficus ferruginea, ficus racemosa._

_Ficus phytolaccoefolia, ficus glaucophylla, ficus scandens._

_Ficus rubiginosa, ficus macrophylla, ficus nympheoefolia._

Non.

Ah! le voici:

_Ficus elastica._

Eh bien, le _ficus elastica_ existe-t-il, oui ou non? répondez. Savez-vous lire? qu'est-ce qu'il y a là?

--_Ficus elastica._

--Eh bien! croyez-vous que les Indes existent? Si vous ne croyez pas que les Indes existent, il faut le dire, on va vous les faire voir sur une carte; d'ailleurs vous connaissez les poules-d'Inde et les marrons-d'Inde.

Maintenant, voici des bretelles provenues du _ficus elastica_, elles ne valent rien, elles ont poussé en serre-chaude au Jardin des Plantes. Il n'y a de bonnes que celles qu'on apporte de l'Inde tous les ans, c'est comme les ananas; tous les fruits étrangers ne sont bons que dans le pays. On dit que la récolte a été excellente cette année, les bretelliers sont chargés.

Eh bien, me croyez-vous maintenant? Avez-vous assez de preuves comme cela?

--Oui, quand on me donne des raisons.

--C'est comme le saucissonnier; est-ce plus étonnant que le bretellier ou _ficus elastica_? Si vous ne voulez croire qu'à ce que vous avez vu, vous ne croirez pas à grand'chose, mon bon ami.

Le lendemain, on apporte au déjeuner un cervelas à l'ail.

--Eh bien! tenez, voulez-vous des preuves, en voici.

On goûte le cervelas.

--Croyez-vous que les charcutiers soient capables d'en faire de pareils.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Et encore celui-ci n'est pas ce qu'il pourrait être; d'abord il n'est pas venu dans son pays natal, ensuite il n'est pas tout à fait mûr, mais tel qu'il est, c'est encore bien autre chose que ceux qu'imitent grossièrement les charcutiers.

--Mais enfin c'est bien étonnant!

--Qu'y a-t-il d'étonnant? Vous savez bien que l'ail vient dans la terre. La nature n'a-t-elle pas produit les porcs, c'est-à-dire que vous admettez que la nature ait produit les deux éléments avec lesquels les charcutiers font leur mauvaise charge de saucisson à l'ail, et vous ne voulez pas qu'elle ait pu réunir ces éléments en un seul et même fruit?

N'a-t-elle pas donné à certains arums l'odeur d'un gigot pourri?

N'a-t-elle pas donné aux _budlëia_ la couleur et l'odeur des étamines du safran.

N'a-t-elle pas? Mais il vous faut des preuves, Monsieur ne croit rien sans preuves. En vérité, mon bon ami, il faut dire la vérité, vous devenez insociable, il n'y a plus avec vous de conversation possible, plus d'épanchements d'amitié, tout prend l'air d'un théorème, il vous faut des preuves de tout. Bientôt quand on vous dira qu'il fait du soleil ou qu'il pleut, vous demanderez la preuve. Eh bien, je ne sais vraiment pas comment vous la donner, etc.

Ce galimathias, débité avec aplomb, par cinq ou six hommes, à l'encontre de ce pauvre diable qu'on accusait sans cesse d'incrédulité, de voltérianisme, qu'on appelait esprit fort, ou M. Arouet, finit par lui troubler complétement la cervelle.

_Vale._

LETTRE XLII.

J'en suis encore à ma touffe de lin.

Le lin a une tige haute d'un pied, grêle et d'une couleur glauque; chaque matin il ouvre des fleurs d'un joli bleu pâle qui tombent sous l'ardeur du soleil, et qui sont, le lendemain, remplacées par d'autres.

Quelques assez gros livres ont été écrits à propos de cette question importante: Les habits des prêtres égyptiens et ceux des initiés aux mystères d'Isis étaient-ils réellement en lin ou en coton?

Les voyageurs ont jeté sur le sujet les lumières que voici:

Osbeck (_Voyage aux Indes_) dit que le lin est inconnu en Égypte.

Olivier (_Mémoire sur l'Égypte_) dit qu'on y en cultive d'immenses quantités.

La science, grâce aux voyageurs, est juste sur ce point aussi avancée qu'un habitant de la place Saint-Sulpice qui ne serait jamais allé que jusqu'au Luxembourg.

Tout à l'heure j'ai écrit ou prononcé le nom de _budléïa_, car il me semble toujours, dans mes lettres sans apprêt, écrites du premier jet, que je cause tranquillement au coin du feu.

J'ai connu deux amateurs de fleurs, qui étaient animés dans leur culture d'une noble et touchante émulation.

Le plaisir de l'un, en recevant une nouvelle fleur, n'était pas de voir la fleur, de suivre les progrès de sa végétation, d'admirer l'éclat de ses couleurs, de respirer son parfum, le plaisir, le vrai plaisir, c'était de la montrer à l'autre et de la lui voir tristement envier.

Heureux de posséder la plante, on était bien plus heureux encore de ce que l'autre ne la possédait pas.

Une amitié fondée sur de pareilles bases pouvait durer longtemps, mais ne pouvait se mettre à l'abri de quelques orages.

Il vint une année où l'un de nos deux horticulteurs prit un air plus réservé que de coutume; il semblait un ballon près de crever, tant il était gonflé de joie mal concentrée, de vanité dangereusement raréfiée.

L'autre affecta un air modeste, un air perpétuellement admiratif pour les _gains_ et les _diamants_ de son rival.

Pour qui les connaissait tous deux, c'était un signe certain que chacun d'eux attendait la floraison de quelque chose de désagréable pour son ami, l'épanouissement de quelque chagrin à lui faire: chacun faisait à l'autre des concessions extraordinaires. On ne se résigne pas volontiers à perdre un ami auquel on est sûr d'inspirer bientôt tant d'envie.

Le plus jeune, M. Ollbruck, vint demander pardon à M. Rémond d'une plaisanterie de _mauvais goût_ qu'il lui avait faite l'année précédente.

Voici quelle était cette plaisanterie:

Cette année-là, après s'être invités réciproquement à visiter successivement leurs jacynthes, leurs tulipes, leurs anémones, leurs auricules, leurs roses, leurs oeillets, en un mot les fleurs réputées fleurs, nous l'avons déjà dit, comme certains animaux sont exclusivement par les chasseurs appelés gibier, aucun n'avait remporté sur l'autre le moindre avantage. Vainqueur pour les jacynthes, M. Rémond avait été vaincu pour les tulipes, avait repris sa revanche à l'endroit des auricules, mais l'équilibre s'était rétabli à la floraison des renoncules.

Mais, au mois de juin, M. Rémond mena M. Ollbruck dans un coin de son jardin, où s'étalait majestueusement une sorte de grand et large chardon à feuilles tachetées de blanc, qu'on appelle chardon-marie.

C'était réellement une plante d'une grande magnificence et que je soigne particulièrement dans mon jardin: mais cela ne pouvait avoir aucun succès aux yeux d'un amateur éclairé comme M. Ollbruck. On ne cultive pas des chardons, et, quelque beau que soit un chardon, c'est un chardon.

M. Rémond n'en eût pas fait grand cas chez son voisin, mais chez lui c'était, disait-il, une plante admirable.

M. Ollbruck lui demanda pourquoi il ne faisait pas une collection d'orties et une collection de mourons comme une collection de chardons. Ils se séparèrent assez piqués. Et M. Ollbruck, prenant quelque temps après le premier prétexte venu pour écrire à son rival et ami, écrivit sur l'adresse:

_A Monsieur_

_Monsieur Rémond, orties-culteur._

C'est de cette facétie que M. Ollbruck vint demander à M. Rémond un pardon que M. Rémond accorda avec empressement. Et chacun des deux commença à jouer le rôle de son caractère.

M. Rémond se frottait les mains et disait: Ah! ah! mon gaillard, ce n'est pas un chardon cette fois-ci, c'est une bonne et belle chose, c'est quelque chose d'inconnu, quelque chose que vous n'ayez jamais vu; je crois que vous ne vous rebifferez guère cette année.

M. Ollbruck, au contraire, disait: Vous n'aurez pas de peine à me battre, car je n'ai vraiment rien: ah! si... mais une bagatelle, un rien, qui ne me déplaît pas, mais que vous ne daignerez peut-être pas regarder, et peut-être aurez-vous raison, car j'ai peut-être tort d'aimer cela.

Et M. Rémond, qui connaissait son homme, se disait: Il paraît qu'il a quelque chose de très-bien, c'est sa manière; mais c'est égal, tant mieux même: s'il a quelque chose de très-bien, j'aime mieux que ce soit cette année où je suis _gardé_ que toute autre.

--Mon bon monsieur Rémond, vint dire un matin M. Ollbruck, si je ne craignais de vous déranger, je vous prierais de venir voir la petite chose en question.

--Ah! vous voilà, mon cher Ollbruck, enchanté de vous voir, nous irons visiter mon triomphe demain matin; je suis curieux de voir la figure que vous ferez.

--Mon bon monsieur Rémond, j'irai m'humilier devant vos magnificences quand vous voudrez; mais ce que j'ai à vous montrer est si peu de chose que j'ai peur que d'un instant à l'autre cela ne vaille pas la peine d'arrêter vos regards.

--Le gaillard est bien sûr de son fait, pensa Rémond tout bas; puis il ajouta tout haut: Écoutez, Ollbruck, je vous avertis d'une chose, c'est que ma plante, toute éclatante qu'elle vous paraîtra, n'est pas en beauté, elle a souffert de l'hiver dernier.

--C'est comme la mienne, monsieur Rémond, l'hiver l'a fort attaquée.

--Mais enfin la plus belle fille du monde...

--Comme vous dites.

Après de longues cérémonies, on va au jardin de Rémond, et là Rémond nous montre, car je me trouvais avec eux, un bel arbrisseau dont les jeunes branches sont blanches; les feuilles oblongues, grandes, gaufrées, d'un vert foncé par-dessus et blanches en dessous, n'abandonnent point l'arbre pendant l'hiver. A l'extrémité de chaque branche, s'étale un bouquet lâche de sept à huit boules formées de petits alvéoles semblables à ceux des mouches à miel; la boule entière est de la couleur orange la plus resplendissante, et répand une agréable odeur de safran; quand la fleur commence à se passer, elle sent le miel; c'est le _budleïa_.

--Eh bien! dit Rémond triomphant.

Ollbruck était attéré, pâle, sans voix.