Voyage autour de mon jardin

Part 19

Chapter 193,929 wordsPublic domain

Donne-moi un peu d'omelette; c'est de l'omelette aux herbes. Sais-tu comment j'aime l'omelette? Ce qui est bon là, vraiment bon là, c'est une omelette aux truffes: voilà ce que j'appelle une omelette! Ton argenterie n'est pas mal: je me suis donné par ces derniers temps un joli service en vermeil: on ne peut plus avoir que du vermeil aujourd'hui, les portiers mangent dans l'argent.»

Tout le souper se passe ainsi. Edmond finit par me dire qu'il est fatigué, et demande qu'on le conduise à sa chambre. Varaï ne tarde pas à revenir, parce que M. Edmond veut qu'on lui donne une seconde bougie, attendu qu'il a l'habitude d'en laisser brûler une la nuit; il ne peut pas souffrir l'obscurité. Puis M. Edmond veut qu'on lui bassine son lit; puis il lui faut de l'eau sucrée pour la nuit, et une couverture de plus, et un second oreiller; puis il faut boucher la cheminée, il viendrait de l'air. Enfin il se couche; moi je me couche aussi, car Varaï a voulu me faire des questions, peut-être même des observations sur ce Monsieur; cela aurait augmenté ma mauvaise humeur.

Il vient passer quelques jours, qu'entend-il par quelques jours? Comment n'ai-je pas eu l'idée de dire tout de suite que j'étais obligé de partir demain pour un voyage. Maintenant il n'est plus temps.

Le chien est rentré; on le met au chenil; il passe la nuit à hurler de cette façon horrible et lamentable qui fait frissonner l'homme le plus intrépide.

Le matin, on va annoncer le déjeuner à Edmond, mais il ne se lève pas si tôt que cela; on retarde le déjeuner d'une heure. Je lui demande s'il a entendu son chien.

«Ah oui, dit-il, _ce pauvre Phanor_; c'est qu'il ne connaît pas la maison. Dans deux ou trois jours il ne criera plus. Dis donc, moricaud, qu'est-ce que tu lui as donné à manger?

--De la pâtée comme à tous les chiens;

--Ta, ta, ta, moricaud, tu n'y es pas du tout; il faut lui faire de la soupe un peu grasse, entends-tu. Ce pauvre Phanor n'est pas accoutumé à la pâtée; c'est bon pour les chiens nègres, la pâtée.»

Nous allons au jardin; on nous donne des pipes; il daigne remarquer une grande pipe en cerisier, avec son bouquin d'ambre gros comme un oeuf, et il dit: «J'en ai une dont le bouquin est deux fois gros comme celui-ci. Ton jardin est gentil, Stéphen; ça n'est pas grand, mais c'est gentil. Ah! ça, ça t'amuse donc, de cultiver comme ça des bouquets? Pauvre garçon! Du reste, j'ai un oncle qui est précisément comme cela. Ah! par exemple, il a un beau jardin, un étang, des bois; il faudra que je redresse un peu Phanor. Mon oncle ne rirait pas, s'il allait faire chez lui ce qu'il a fait hier soir ici en arrivant.»

En disant cela, il cueille une rose et la met à sa boutonnière.

«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais?

--Comment, qu'est-ce que je fais; je cueille une mauvaise rose pour la mettre à ma boutonnière.

--Une mauvaise rose! c'est la dernière que donnera ce rosier de l'année, la plus belle des roses blanches, _madame Hardy_. J'avais espéré la voir encore cinq ou six jours, je n'en reverrai plus que dans un an.

--Tu es pis que mon oncle; on ne touchera plus à tes roses. Ah! ça, qu'est-ce qu'on fait ici? A quoi s'amuse-t-on?

--On ne s'amuse pas.

--Ça m'est égal, je lirai, je me promènerai. Tu n'as plus ton cheval?

--Non.

--C'est dommage.»

Voilà où nous en sommes, mon cher ami. Je ne sais quand cela va finir; je cherche un moyen de me débarrasser d'Edmond; il ne me dit même pas quand il s'en ira.

Mais qu'entends-je, mon Dieu! deux coups de fusil dans le jardin, je vais vite voir ce qui se passe.

_Vale._

LETTRE XXXVII.

Ces coups de fusil que j'entendais n'étaient autre chose que mon ami Edmond qui chassait dans mon jardin, et qui venait de tuer un beau merle. Ce merle était de son vivant le chef de ma musique; je fus plus triste que je ne l'ose dire quand je le vis par terre, ses belles plumes noires souillées de sang. Tous les soins que j'avais pris depuis plusieurs années pour que les oiseaux trouvassent dans mon jardin un asile sûr et tranquille, étaient perdus par ce coup de fusil; bien plus, ce n'avait été qu'une sorte de perfidie et un guet-apens. En effet, partout aux alentours on a coupé les arbres, partout on prend les oiseaux aux pièges ou on les tue à coups de fusil.

Ici seulement je leur ai conservé de grands arbres et des buissons touffus; ici j'ai multiplié les sorbiers et les houx au fruit de corail, les aubépines aux baies de grenat, les sureaux et les hyèbles qui ont des ombelles de grains noirs, le buisson ardent des épis de baies couleur de feu, les lierres dont les fruits verts noircissent à la gelée, les lauriers-thyms dont les fruits sont d'un bleu sombre, les azeroliers couverts de petites pommes rouges; pour qu'ils trouvent tout l'hiver de la nourriture en abondance.--En certaines parties de mon ruisseau, je ne lui ai donné que peu de profondeur, pour qu'ils puissent s'y baigner sans danger.

Et comme tous ces soins m'ont été richement payés! L'hiver, les rouges-gorges viennent demeurer dans ma serre et entrent jusque dans ma maison. L'été, les fauvettes font leurs nids dans les buissons, et les roitelets dans les angles des murailles. Tous se laissent approcher et voir, tous voltigent autour de moi sans s'envoler, tous remplissent mon jardin d'une musique enchanteresse.

Au lieu d'être assis, pressé dans une salle de théâtre sans air, pour entendre pour la centième fois le même ténor avec sa même tunique couleur abricot et ses mêmes bottes chocolat, chanter le même air accompagné des mêmes cris d'admiration de gens qui veulent faire partie du spectacle, j'avais trois opéras par jour.

Le matin, au point du jour, les _pinçons_ gazouillaient sur les plus hautes branches des arbres, tandis que les fleurs ouvraient leurs corolles, tandis que le soleil levant colorait le ciel de rose et de safran.

A midi, sous l'ardeur des rayons brûlants, le mâle de la _fauvette_, caché sous l'ombre des tilleuls, élevait sa voix mélodieuse, tandis que sa femelle couvait ses oeufs dans son petit nid de crin et d'herbe.

Mais le soir, lorsque tout dormait, lorsque les étoiles scintillaient au ciel, lorsque la lune brillait à travers les arbres, lorsque les _énothères_, de leurs corolles jaunes, exhalaient un suave parfum, lorsque les _lucioles_ luisaient dans l'herbe, le _rossignol_ élevait sa voix pleine et solennelle, et chantait dans la nuit son hymne religieux et amoureux en même temps.

Et cet Edmond vient d'un coup de fusil d'alarmer, de renvoyer peut-être tous mes musiciens, de démentir ma longue et soigneuse hospitalité, qui n'est plus qu'une trahison, puisque, sans elle peut-être, sans la confiance qu'elle lui avait inspirée, mon pauvre merle ne se serait pas laissé approcher de si près et ne lui aurait pas offert une victime aussi facile.

Que ne donnerais-je pas pour faire comprendre à tous mes oiseaux, à tous mes hôtes mélodieux, que je n'ai ni fait ce bruit, ni commis ce meurtre; pour leur faire comprendre qu'ils peuvent revenir, que je ne suis pas un traître, qu'ils retrouveront ici la paix et l'ombre, qu'ils peuvent sans défiance revenir manger cet hiver les baies des arbres.

Comment réparer tout cela!

Et ce pinçon, qui hier encore est venu jusque sur ma fenêtre; il n'y voudra plus revenir, il s'éloignera de moi et de ma maison; l'année prochaine, il ne fera plus son nid dans ce gros orme où il le construisait chaque année.

J'arrive auprès d'Edmond, je le supplie de suspendre sa chasse, il rit et se moque de moi; je suis obligé de dire _je ne veux pas_ qu'on tire des coups de fusil chez moi. Edmond me répond que j'abuse de ce que je suis chez moi. Il me semble que c'est lui qui en abuse. Néanmoins ce reproche m'a fait mal: je le laisse au jardin et je vais m'enfermer dans mon cabinet. Je me demande alors à moi-même si réellement c'est lui qui a tort, si l'hospitalité n'impose pas des devoirs difficiles, il est vrai, mais sacrés, et si je les ai remplis. Je cherche quels sont les devoirs de l'hospitalité. Après un mûr examen, je me rends cette justice à moi-même, que, sauf de lui laver les pieds, comme faisaient les Hébreux, j'ai accompli, à son égard, et de la façon la plus scrupuleuse, toutes les lois de l'hospitalité. Mais ce reproche me fait mal; il a tort, mais il croit que _j'abuse de ce que je suis chez moi_; j'ai presque envie d'aller lui demander pardon.

_Vale._

LETTRE XXXVIII.

Il y a des choses qui m'ont réellement étonné dans les récits que m'a faits un voyageur qui a été en Chine. C'est que, dans la langue chinoise, le même mot _yé_, qui à Canton veut dire _deux_, ne signifie plus qu'un à Pékin.

Vous pensez combien a dû me paraître extraordinaire d'apprendre qu'il y a des hommes qui se rasent la tête, en gardant seulement un petit bouquet de cheveux; moi, qui vois ici les rues pleines de gens qui ne se rasent que le menton, en se laissant des bouquets de barbe au-dessus ou au-dessous de la bouche ou sur les joues; de même que je m'étonne d'apprendre que les femmes indiennes se percent le nez pour y suspendre des bijoux, tandis que nos femmes sont arrivées, à force de civilisation, à se percer les oreilles pour le même usage.

Il m'a dit que l'empereur s'habillait de jaune, ce qui m'a paru singulier à moi qui ai vu ici le roi s'habiller de bleu ou de vert.

Les mères chinoises torturent les pieds de leurs filles pour les empêcher de croître: c'est un supplice que nos femmes s'infligent elles-mêmes, avec la seule différence qu'elles arrivent à des résultats un peu moins monstrueux. On ne sait pas tout ce qu'une femme française souffre de tortures et avec quel courage elle les endure pour diminuer son pied d'une ligne et demie. Le Romain qui brûla sa main au-dessus d'un brasier, aurait pâli si on l'avait mis à une semblable épreuve.

Les _lettrés_, les savants, laissent croître l'ongle de leur petit doigt, ce que nous ne faisons plus, mais ce qu'on faisait en France du temps de Louis XIV, et ce qui était de bel air, ainsi que le dit Molière:

Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt?

Il est vrai que ce n'est pas tout ce que m'apprit le voyageur des merveilles qu'il avaient vues en Chine, et dont je veux vous dire quelques-unes, quoique j'ignore si vous n'êtes pas en ce moment au milieu desdites merveilles.

Il paraîtrait qu'en Chine les mariages ont pour base l'intérêt et l'argent; que les marchands tâchent de vendre les choses au-dessus de leur valeur; que l'on voit des avares, des paresseux, des ambitieux et des voleurs.

Notre voyageur a également remarqué que l'empereur, pour marque de sa satisfaction, donne quelquefois à ceux qu'il veut favoriser une sorte de gilet jaune ou une plume de paon, tandis que chez nous la faveur du maître se manifeste par un morceau de ruban rouge ou le droit d'écrire devant son nom les deux lettres DE. Il prétend que, dans quelques provinces, des gouverneurs corrompus vendent des honneurs et des emplois. Il parle de ministres prévaricateurs et avides, de riches pleins de hauteur et de vanité.

Il assure qu'il y a une gazette à Pékin dans laquelle on trouve des récits exagérés et même des assertions mensongères.

Si je ne me trompe, le voyageur me disait que parmi les Chinois il n'était pas rare d'en voir quelques-uns manquer à leurs promesses ou altérer la vérité.

Quelques-uns sont joueurs, quelques autres débauchés.

Parmi les femmes, il y en a plus de laides que de jolies; parmi les hommes, plus de sots que de spirituels.

On y mange du boeuf, du mouton, du riz.

Parmi les arbres et les plantes qu'il a vus, il m'a cité des _tilleuls_, des _lauriers-roses_, des _camélias_, des _pivoines_, des _mauves_ et un _magnolia_ dont les fleurs précèdent les feuilles. Pour ce qui est de ce dernier point, je ne sens pas un désir extrêmement vif d'aller voir ce _magnolia_ en Chine, attendu qu'il est venu depuis longtemps me voir en France et que j'en ai trois pieds dans mon jardin; mais cependant il faut dire qu'en Chine je l'entendrais appeler _you lan_, tandis qu'ici, moi, je l'appelle _magnolia précoce_, et les savants _præcox_.

Vous voyez si cela vaut la peine d'être antipodes.

Les savants, puisque je viens de les rencontrer, peuple plus singulier que les Chinois, paraissent se servir du latin et du grec moins pour s'entendre entre eux que pour ne pas être entendus des autres, ou du moins le second but est généralement atteint avec plus de succès que le premier.

Il y a longtemps que je médite timidement de faire aux savants une seule et modeste question, et chaque fois que j'ai été près de la risquer, le respect et la vénération m'ont arrêté et intimidé.

Voici ma question:

En quoi serait-il plus criminel de donner aux mois français une terminaison latine ou grecque, qu'une terminaison française aux mots grecs et latins? Quelle différence existe-t-il entre ces deux opérations?

Si j'obtiens que les savants me fassent à ces deux questions la seule réponse raisonnable, à savoir que l'un n'est pas plus criminel que l'autre, et que les deux opérations sont entièrement identiques, je demanderai accessoirement pourquoi lesdits savants n'appellent pas un cabriolet _cabrioletus_, un mouton _moutonus_, et un hêtre _hetrus_?

Pourquoi, au lieu de dire qu'une plante est polysperme, ils ne disent pas qu'elle a _plusieuras semenças_?

Pourquoi tel arbre est désigné par eux sous le surnom de microphylle au lieu de petitofeuillé?

S'ils me disent que petitofeuillé, plusieuras semenças, cabrioletus, etc., sont d'affreux barbarismes, je leur dirai que polysperme et microphylle sont des mots grecs auxquels on a donné une terminaison française, comme petitofeuillé est un mot français auquel on donnerait une terminaison grecque, ainsi qu'a _plusieuras semenças_ une terminaison latine; leur déclarant qu'il m'est impossible de saisir la différence qui existe entre ces deux procédés également barbares, également ridicules.

Je comprends parfaitement que les ouvrages de sciences soient écrits dans une langue commune et généralement apprise comme le latin ou le grec, pour qu'ils ne soient pas restreints à un pays; mais, quand on les écrit en langue vulgaire, je ne vois pas pourquoi on va emprunter à des langues étrangères des mots qui existent dans celle qu'on emploie.

Ainsi pourquoi appeler le _lupin_ à feuilles étroites _lupin microphylle_, puisque microphylle, barbarisme grec et barbarisme français, ne veut pas dire autre chose que--à feuilles étroites? Pourquoi appeler une sorte d'acacia _inerme_, au lieu de l'appeler sans épines, qui a le même sens et n'a que le défaut d'être plus clair? Pourquoi dites-vous que la pâquerette est _humifuse_, au lieu de dire qu'elle est étalée sur la terre? Pourquoi dites-vous que l'orme a la feuille _scabre_ pour dire qu'il a la feuille rude, etc.

Pourquoi ce mélange inutile et bizarre de ces trois langues malheureuses? Adoptez-en une, parlez-la, écrivez-la, et n'empruntez aux autres que les mots qui manquent à celle que vous aurez adoptée.

Ne faites pas de la science d'horribles épines dont vous entourez les plus belles et les plus gracieuses choses.

_Vale._

LETTRE XXXIX.

Il est de belles villageoises auxquelles j'ai donné un asile chez moi.

La _molène_, de ses larges feuilles recouvertes d'un duvet blanc, élève sur le bord des chemins sa haute tige terminée par un épi de fleurs jaunes; elle nourrit cinq ou six lépidoptères (_vulgò_ papillons) et scarabées différents.

Il y a une grande quantité de plantes qui semblent quitter les champs pour venir ainsi sur les bords des chemins, curieuses ou coquettes qu'elles sont; il est rare qu'on les voie ailleurs.

Près de la _molène_ fleurit au soleil la _vipérine_, dont les tiges bigarrées de vert et de brun se chargent de petits épis qui en forment un très-grand par leur position. Ces petits épis ont à la fois des fleurs bleues à leur base et des boutons roses à leur extrémité.

C'est ainsi sur le bord des chemins que la _digitale_ élance son beau rameau de fleurs roses tigrées de blanc en dedans et pendantes d'un seul côté de la tige à quatre ou cinq pieds de haut, mais seulement sur le bord des chemins qui sont sur la lisière des bois, dont elle aime l'ombre et la fraîcheur.

Toute belle qu'elle est, la digitale est une plante dangereuse; elle exerce sur l'homme une singulière influence; elle ralentit la circulation du sang; aucun animal ne l'attaque.

J'ai rassemblé chez moi ces nymphes des champs et des bois, et chaque année elles fleurissent plus grandes et plus belles.

Une plante qui, dans les jardins, est ordinairement d'un pourpre tellement sombre qu'elle paraît noire et piquetée de points blancs, est appelée scabieuse ou fleur de veuve. Dans son état sauvage, elle est d'un joli lilas qui ne lui permettrait guère de se dire qu'en demi-deuil.

Les femmes, en effet, ont imaginé d'admettre, comme couleur de deuil, la couleur la plus fraîche et la plus charmante; le lilas, c'est le deuil d'un chagrin bien avancé, c'est la transition du gris au rose.

L'invention du lilas pour deuil est une invention analogue à celle de la sarcelle, de la macreuse et de la poule d'eau comme nourriture maigre de carême; c'est un de ces nombreux accommodements qui se font tous les jours avec le ciel comme avec les douleurs légales.

La scabieuse a eu autrefois une fort belle position dans le monde; elle a guéri radicalement plusieurs maladies plus que désagréables, entre lesquelles il faut compter la gale.

Le diable, disait-on, furieux de ce que cette plante précieuse venait ainsi entraver les opérations de quelques-uns de ses ministres, se plaisait à mordre l'extrémité de sa racine dans l'espoir de la faire périr; et aux incrédules on montrait pour preuve cette racine toujours coupée, à son extrémité, du moins dans une des variétés de la scabieuse. Mais on pense bien que la scabieuse, qui guérissait si bien les autres, n'était pas embarrassée pour se guérir elle-même.

Il paraît qu'aujourd'hui la scabieuse est étrangement déchue, qu'elle ne guérit plus rien, et qu'elle sert seulement d'asile à trois ou quatre insectes; du moins on trouve ces deux jugements portés sur elle dans les livres de l'ancienne et de la nouvelle médecine.

Depuis ce matin, le ciel est caché par d'épais nuages, l'air est lourd et on respire difficilement.

Les oiseaux ne chantent pas, les abeilles n'ont pas dépassé les murs du jardin; les fleurs à demi-fanées semblent languir sur leurs tiges; quelques hirondelles volent en rasant la terre.

Un éclair a sillonné un nuage noir et a été suivi d'un bruit sourd et lointain.

Bientôt les lueurs ont été plus fréquentes, les coups de tonnerre plus rapprochés: puis les nuages ont crevé, et la pluie est tombée par torrents.

Alors l'air rafraichi a délicieusement dilaté les poumons; les chèvrefeuilles ont exhalé leurs plus suaves parfums; la terre elle-même a répandu une odeur délicieuse; la pluie a cessé et le soleil est venu donner tous les feux du diamant aux gouttes suspendues aux feuilles des arbres.

Pardon, belles gouttes de pluie, de vous comparer à des diamants!

Les oiseaux ont chanté, les fleurs ont repris leur éclat et ont relevé la tête. Tout est rajeuni, frais, riant, heureux, embaumé.

LETTRE XL.

APRÈS LA PLUIE.

La pluie d'hier au soir humecte encore la terre; je veux m'occuper de deux peuples auxquels vous ne verrez rien de semblable dans vos courses lointaines.

Ces deux peuples aiment la pluie et en profitent pour se livrer aux plaisirs de la promenade; ces peuples sont hermaphrodites: chaque individu peut être à la fois et un amant entreprenant et une amante timide; mais ces deux coeurs réunis ne peuvent soupirer l'un pour l'autre; il faut qu'un autre individu vienne apporter à la fois une amante à l'amant, à la maîtresse un amant, et qu'à tous deux ils fassent ce qu'on appelle vulgairement une partie carrée.

Je veux parler des colimaçons et des vers de terre.

Les colimaçons se rencontrent sous les feuilles des arbres: se plaire, s'aimer, se le dire, est pour eux la chose la plus facile et la plus simple.

Mais je ne sais par quelle dépravation les vers qui habitent la terre et qui y passent toute leur vie, veulent le jour et l'air pour y parler d'amour.

De deux trous voisins, deux vers sortent à moitié et se rejoignent sur la partie du terrain comprise entre les deux trous: là, si le moindre bruit vient troubler cet heureux _tête-à-tête_, ou les quatre amants, représentés par deux individus, semblent ne faire qu'un, aussi rapide que le regard, chacun rentre dans son trou qu'il n'a pas abandonné.

Par quel instinct merveilleux ces deux vers percent-ils séparément et en même temps, de l'intérieur à la surface, deux trous sans communication qui se trouvent précisément à la distance convenable pour qu'ils puissent se joindre en ne risquant hors du trou que le tiers de leur corps.

Quel excès de libertinage les pousse à quitter le sein de la terre, où ils vivent cachés à tous les yeux, pour venir ainsi dévoiler au grand jour les sentiments secrets de leur coeur?

Du reste, je ne sais pourquoi ils se séparent si promptement, et pourquoi ils sont si vifs à rentrer dans leurs retraites. Que peut-on leur faire? Vous les coupez en deux, cela leur est bien égal; un ver coupé en deux devient deux vers en quelques jours.

La nature, par un bizarre caprice, s'est divertie à assaisonner l'amour de voluptés toutes particulières pour les êtres qui, par leur aspect, semblent le moins faits pour de pareilles sensations.

Les colimaçons et les lombrics réunissent à la fois toutes les joies de l'amant qui obtient et de l'amante qui accorde, de l'enivrement de la victoire et de la douce confusion de la défaite.

Cette faveur de la nature semble être un parti pris à l'égard des animaux les plus hideux. Le crapaud en est un exemple bien frappant.

On a fait des millions de vers et des milliers de sermons, de comédies, d'élégies, que sais-je, sur la rapidité avec laquelle s'enfuient les délices de l'amour, on n'a rien trouvé d'assez fugitif dans la nature pour le comparer à ce bonheur. Eh bien, quand deux crapauds, mâle et femelle, s'aiment, et que, cédant à l'ardeur de leur passion, ils se font un mutuel aveu de leur flamme, ce doux _instant_, si cela peut garder ce nom, ne dure pas moins de trente à quarante jours.

A la bonne heure, cela vaut la peine de s'en mêler.

Entre les parfums qui se répandent après la pluie, il faut compter l'odeur qu'exhale la fève de ses fleurs blanches tachées de noir. On prétend dans les campagnes qu'il n'est pas prudent de passer auprès d'un champ de fèves en fleurs et que leur odeur trouble le cerveau.

Il y a un vieux vers latin qui le dit:

_Cum faba florescit, stultorum copia crescit._

Il me semble curieux de chercher à me rappeler quels accès de folie j'ai pu avoir dans ma vie à l'époque de la floraison des fèves. Cela me sera d'autant plus facile que, pendant bien longtemps, j'ai écrit tous les soirs les impressions de la journée, c'est le seul moyen de m'expliquer bien des actions et bien des pensées.

_Juin._

«Quel bonheur! j'ai réussi. Ce bon M. Desloges a consenti à prendre mon billet de 300 francs, en échange duquel il m'a donné une montre et 25 francs en argent. J'ai revendu la montre 40 francs. Me voici sauvé, je pourrai envoyer le bouquet et me trouver au théâtre.

Les fèves étaient en fleurs.

_Juin._

«Est-il donc vrai que l'âge refroidit ainsi les coeurs! et l'aveuglement de l'esprit est-il, chez quelques personnes, le résultat des années, et est-ce là ce qu'on appelle de l'expérience?