Voyage autour de mon jardin

Part 18

Chapter 184,029 wordsPublic domain

Le voyage fini, elle s'en reposera le reste de sa vie; elle se cramponne sur une jeune branche, et non-seulement elle ne la quittera plus, mais encore elle ne quittera plus le point de la branche sur lequel elle s'est établie. Elle grossit, c'est sa mission, c'est son devoir. Quand elle est devenue grosse comme une lentille, il survient on ne sait d'où une petite mouche d'un rouge foncé avec deux ailes longues deux fois comme son corps; ces ailes sont d'un blanc opaque et ornées sur le côté extérieur d'une bande d'un riche carmin. Ces petites mouches sont les mâles des tubérosités animées appelées _gallinsectes_.

C'est parmi ces insectes que l'on peut voir poussé jusqu'au plus haut degré ce que les Romains exigeaient des femmes:

_Lanam fecit, domum servavit._

Elle a filé de la laine; elle est restée dans sa maison.

Pendant que le mâle, petit, coquet, richement paré de pourpre, vole au hasard, la femelle à peine vivante, prise pour une galle de l'arbre, pour le gonflement d'une feuille ou d'une branche, reste immobile et attend son époux. Ledit époux qui est singulièrement petit, relativement à la gallinsecte, se promène sur elle, la parcourt en tout sens, car elle est pour lui un terrain assez vaste; il l'examine du nord au sud, de l'est à l'ouest, ce n'est que lorsqu'il est fatigué de parcourir l'objet aimé qu'il risque positivement l'aveu de sa flamme, après quoi il fait encore un ou deux tours de son amante, puis il s'envole. L'épouse, de ce moment, ne songe plus qu'à la nombreuse famille qu'elle doit mettre au jour,--deux mille enfants environ,--elle commence à pondre et les oeufs viennent tous enveloppés dans une sorte de coton: _Lanam fecit_.

Alors la gallinsecte change de forme; son ventre s'aplatit et vient en s'amaigrissant rejoindre son dos; ce qui établit sous elle un espace creux où sont ses oeufs. Son dos durcit, le ventre et le dos sont tout-à-fait confondus, la gallinsecte se dessèche et meurt, et devient une maison pour ses petits.

Ceci est mieux que le _domum servavit_, elle ne reste pas à la maison, elle devient la maison!

Au bout de douze jours les jeunes gallinsectes, tant celles qui doivent devenir des taches rondes que celles qui seront des petites mouches brunes, sentent le besoin de quitter la maison et la mère, qui sont pour elle une seule et même chose. Les petites gallinsectes que les yeux ne pourraient alors distinguer sans le secours de la loupe, veulent donc sortir de cette chambre qui a été leur mère; la nature a prévu ce besoin et elle a en conséquence laissé une fenêtre à cette mère, fenêtre par laquelle les jeunes gallinsectes s'échappent et vont chercher les feuilles où nous les avons prises en commençant ce récit.

Beaucoup de savants ont longtemps pris les gallinsectes pour des galles, c'est-à-dire pour des excroissances formées par la piqûre dans laquelle certains insectes déposent leurs oeufs dans l'épaisseur de certaines feuilles et de certaines branches.

Quelques insectes semblent partager l'erreur des savants. Les ichneumons pondent leurs oeufs dans le corps de la gallinsecte, et les jeunes ichneumons en sortent plus tard, mais non pas comme les propres enfants qui s'échappent par l'issue légale; ils pratiquent des trous dans cette mère devenue immeuble, et naissent avec _effraction_.

La graine d'écarlate de Pologne, le kermès et la cochenille qui servent à teindre en rouge, sont des gallinsectes.

Je brûle, mon ami, de savoir quel récit vous opposerez à celui-ci, vous qui êtes allé si loin; je vous défie même d'oser un mensonge aussi extraordinaire que cette vérité que je vous fais voir. J'ai beau me rappeler tous les voyages que j'ai lus, j'y vois toujours les grandes nouveautés que voici: Les femmes se mettent des anneaux dans le nez, au lieu de se les mettre aux oreilles comme les nôtres; elles mettent sur leurs têtes des plumes de perroquet au lieu de plumes d'autruche. Elles sont un peu nues par en bas, ce qui paraît indécent aux Européennes, qui ne montrent à nu que la moitié supérieure du corps.

Les hommes sont fiers d'un grain ou de deux grains de girofle qu'on leur permet de porter pour leurs belles actions. Nous en rions comme des fous, nous autres Européens. Des clous de girofle! bon Dieu! se faire casser les bras et les jambes pour des clous de girofles. Réellement les sauvages sont bien drôles. A la bonne heure, nous, quand nous nous exposons au feu et au sabre, nous savons ce que nous faisons, nous qui sommes blancs, nous qui sommes éclairés et civilisés. Ah bien! que l'on vienne nous offrir des clous de girofle, on serait bien reçu. Non, non, on nous permet de porter à une boutonnière de notre habit un petit morceau de ruban rouge; plus tard nous le nouons en rosette, mais tout le monde n'arrive pas là.

Il y a encore, mon ami, une grande différence que j'ai vue dans les voyages entre les hommes des différents pays sur lesquels j'ai lu des relations. En France, par exemple, la plupart des hommes sont tout prêts à tout faire pour de l'or, pour des louis. Avec ces pièces rondes, vous achetez tout, et même ce qui ne devrait ni se vendre ni s'acheter. En Angleterre, ce n'est plus cela; voyez ce que c'est que de voyager! on achète tout pour des guinées et des souverains. En Espagne, au contraire, c'est avec des réales; en Italie avec des ducats; dans certaines îles de l'Amérique, on vous vend les mêmes choses, mais pour certains coquillages, tandis que sur la côte d'Afrique c'est pour de la poudre d'or. Il est vrai que c'est toujours pour de la monnaie, et que les denrées que l'on vend sont les mêmes, puisque c'est _tout_, sans aucune exception.

_Vale_.

LETTRE XXXIV.

Je ne sais si vous avez remarqué comme moi la puissance secourable que les petites choses tirent de leur petitesse même; peut-être ensuite n'avez-vous pas eu autant que moi d'occasions de vous reconnaître vaincu par elles.

Dans le combat entre David et Goliath, les chances étaient pour David.

Pour connaître toute sa force, l'homme a besoin d'avoir à combattre quelque chose d'un peu impossible à vaincre.

Les petites choses font tout et défont tout; elles passent à travers tout et au-dessus de tout; on n'est jamais assez fortifié contre elles, et elles finissent toujours par vous atteindre.

Les gens qui écrivent l'histoire s'évertuent en vain à trouver de grandes causes aux événements, et à prouver la préméditation des tuiles qui tombent sur la tête du monde. Il y a une foule de petites habitudes contre lesquelles on ne lutte qu'avec un immense désavantage, et sur lesquelles je n'ai jamais vu remporter la victoire. Le cardinal de Retz, arrière-grand-oncle du coadjuteur, tint trois ans ses chevaux, ses chiens et ses équipages de chasse à Noisy, près de Versailles, en disant tous les jours: j'y irai demain.--Il n'y alla jamais.

Il y a près d'ici une mare profonde dans laquelle il y a, dit-on, des anguilles; vous souvient-il que nous avons passé un mois à nous dire tous les soirs: il faudra cependant tendre une ligne dans cette mare. Nous passions devant quatre fois par jour, et vous savez que vous êtes parti sans en rien faire, et que je n'y ai plus pensé depuis.

Il y a quinze ans que je ne puis réussir à faire une expérience assez curieuse dont vous avez peut-être entendu parler: c'est à propos de la _fraxinelle_.

La _fraxinelle_ est une belle plante que je rencontre dans un coin du jardin; du sein d'un feuillage touffu et luisant, elle élève un grand épi de fleurs roses ou blanches suivant la variété.

J'ai toujours entendu dire que des vésicules qui la couvrent s'échappe une sorte de gaz ou d'huile volatile, que ce gaz produit autour d'elle une sorte d'atmosphère inflammable qui prend feu quand on en approche une bougie au moment des grandes chaleurs, et forme autour de la plante une auréole lumineuse qui ne lui nuit en rien.

Je me suis toujours proposé de m'assurer par mes propres yeux de la vérité de cette assertion; j'en ai toujours laissé échapper l'occasion, je tâcherai d'y penser ce soir.

La _nigelle de Damas_ est une fleur d'un beau bleu pâle, qui s'épanouit toute enveloppée d'un feuillage vert, découpé aussi finement que des cheveux, ce qui lui a fait donner le nom de _cheveux de Vénus_; c'est une plante charmante qui se multiplie à l'infini dans les jardins où il y en a eu une fois. Les Orientaux font un grand usage de ses semences pour toute espèce d'assaisonnement.

Quand arrive la saison des amours, l'épouse, entourée de plus d'une douzaine d'époux, entre ces belles courtines de soie bleue et de gaze verte, vous paraîtrait devoir être un peu embarrassée; elle est plus haute qu'eux, leurs caresses ne semblent pas pouvoir l'atteindre. Triste grandeur, ennuyeuse élévation! Mais l'amour est ingénieux.

Les fleurs de la _rue_ sont à peu près dans la même position: mais elles n'ont cependant à triompher que d'une difficulté; les étamines, les amants, ne sont qu'abaissés et éloignés de l'amante, ils se redressent vers elle et retombent ensuite.

La petite nymphe qui habite la _nigelle_ a moins de dignité. D'ailleurs, elle pourrait attendre toujours, et verrait ses amants se flétrir et succomber sans qu'ils aient pu lui témoigner autre chose qu'un amour respectueux: ce n'est pas leur position, mais leur taille, qui les empêche d'arriver à elle.

Cette nymphe est comme les autres nymphes; elle veut bien s'enfuir; mais elle veut être vue et un peu poursuivie.

Elle attendrait bien si l'on pouvait venir, mais elle sait que sa superbe indifférence serait prise au mot.

A la cour, les princesses font inviter les hommes à danser, tandis que ceux-ci invitent les autres femmes. Les reines et les impératrices qui se sont permis d'avoir des amants, ont dû descendre les quelques marches de leur trône que l'amour n'osait franchir.

C'est ce que fait la nymphe de la nigelle.

Ses amants empressés s'élèvent en vain vers elle, ils n'arrivent qu'aux deux tiers des cinq pointes qui la terminent. D'abord elle paraît ne se point soucier de leurs efforts: c'est qu'elle sait que le moment des noces n'est point arrivé. Les _anthères_, ces petites masses qui portent le _pollen_, deviennent d'un jaune pâle de vertes qu'elles étaient. Il faut croire qu'elle les trouve ainsi plus beaux ou plus touchants, car, à ce moment, elle abaisse ses cinq bras vers ses amants.

Puis son riche vêtement bleu se flétrit et tombe, et en même temps disparaissent les amants. Seul au milieu de sa chevelure verte, l'ovaire grossit et se gonfle, et devient une sorte de capsule d'un vert brun dans laquelle sont renfermées les graines qui doivent reproduire la plante.

Au sommet d'une haute tige qui s'élance d'un feuillage également fort découpé, se balance un long épi de fleurs d'un bleu violet en forme de casque.

C'est l'_aconit_ qui naquit, dit-on, de l'écume de Cerbère.

C'était un poison fort usité chez les anciens; on s'en servait pour empoisonner les flèches, et les femmes et les maris fatigués l'un de l'autre s'en offraient dans toutes sortes de mets.

Il paraît cependant que c'était un poison un peu vulgaire et dont ne se servaient pas les personnes d'un certain rang,--ainsi qu'est aujourd'hui l'arsenic, qui a remplacé le divorce depuis quelques années.--L'empereur Claude, quand il fut question de lui faire échanger la couronne contre une apothéose, fut empoisonné avec des champignons, ce qui les fit appeler à Rome un mets des dieux.

Nous parlions tout-à-l'heure de cette plante infecte qu'on appelle _la rue_; elle me revient à l'esprit en parlant de poison. En effet, _la rue_ a passé longtemps pour un antidote très puissant, et on assurait que le fameux contre-poison de Mithridate, roi de Pont, ne se composait pas d'autre chose que de vingt feuilles de _rue_ broyées avec deux noix sèches, deux figues et un peu de sel.

_La rue_ entre dans la composition du fameux vinaigre des quatre voleurs.

Ou dit que quatre voleurs, du temps de la peste de Marseille, avaient imaginé ce vinaigre anti-pestilentiel, au moyen duquel ils parcouraient sans danger les maisons, en s'emparant de tout ce qui était à leur convenance.

Peut-être les quatre voleurs n'ont-ils fait dans tout cela qu'imaginer l'histoire qui leur a fait vendre le vinaigre fort cher.

On a fait également contre la peste un vinaigre d'oeillets, mais quelle que soit l'efficacité qu'on attribue à ce vinaigre, je crois qu'il vaudrait mieux n'y pas mettre d'oeillet que de n'y pas mettre de vinaigre.

L'oeillet est une des fleurs réputées fleurs par les amateurs. J'ai vu, dans un vieux livre, un magnifique éloge de l'oeillet: c'est là que j'ai appris la recette du vinaigre d'oeillet contre la peste.

Dans ce livre, on loue l'oeillet de ce qu'il n'a pas d'épines comme la rose. «L'eau distillée d'oeillets est un remède excellent, ajoute l'auteur, contre le mal caduc, mais si on en compose de la conserve, c'est la vie et les délices du genre humain.»

L'auteur du livre donne des recettes pour faire fleurir des oeillets bleus ou verts, ce qui n'est pas vrai.

Il fait de la manière dont il soigne les oeillets un tableau magnifique; il ne les met pas dans des pots de terre, il ne soutient pas leurs branches par des morceaux d'osier, il les met dans des caisses d'ivoire, et attache leurs tiges sur des baguettes noires auxquelles il les accouple au moyen d'anneaux d'argent.

Les amateurs dont j'ai vu les collections d'oeillets sont loin de les entourer d'un luxe pareil. Sur chacun des petits bâtons d'osier qui servent de tuteur aux oeillets, ils placent des vieilles pipes cassées et des ergots de mouton. Je vous assure que c'est au premier abord une fort laide collection. Ces vieilles pipes et ces ergots de mouton ne sont pas mis là seulement pour l'ornement, peut-être même n'entre-t-il dans la raison qui les a fait ainsi placer aucune idée de parure et d'élégance. Le grand ennemi des oeillets est le _forficulaire_, plus connu sous le nom de _perce-oreille_. Les pipes et les ergots sont des piéges, des abris qu'on lui offre et où on le surprend sans défiance.

_Vale._

LETTRE XXXV.

Une chose me préoccupe depuis quelque temps; je vous ai parlé de cette maison couverte de chaume, de ce chaume couvert de mousse, de cette crête du toît couronné d'iris qu'on aperçoit d'un certain endroit de mon jardin. Depuis quelques jours je la vois toujours fermée; j'ai demandé à mon domestique:

«Est-ce que le bûcheron n'habite plus là-haut?

--Non, Monsieur, il est parti il y a deux mois. Il est devenu riche, il a fait un héritage, 600 livres de rente; il est allé demeurer à la ville.

Il est devenu riche!

C'est à dire qu'avec ses 600 livres de rente il a été louer à la ville une petite pièce sans air et sans soleil, d'où l'on ne voit ni le ciel, ni les arbres, ni la verdure, où l'on respire un air nauséabond, où l'on est entouré pour tout point de vue d'un papier d'un jaune sale, enjolivé d'arabesques chocolat.

Il est devenu riche!

Il est devenu riche! c'est à dire qu'il n'a pas pu garder son chien qu'il avait depuis si longtemps, parce que cela gênait les autres locataires de la maison.

Il loge dans une sorte de boîte carrée; il a des gens à droite et à gauche, dessus et dessous.

Il a quitté sa belle chaumière et ses beaux arbres et son soleil, et ses tapis d'herbe si verte et le chant des oiseaux, et l'odeur des chênes. Il est devenu riche!

Il est devenu riche! Le pauvre homme!

_Vale_

LETTRE XXXVI

Le fenouil élève à cinq ou six pieds ses tiges chargées d'une verdure semblable à des plumes d'Autruche.

Pline prétend que les serpents recherchent singulièrement cette plante, et qu'ils ont de bonnes raisons pour cela. Elle les rajeunit et rend la vivacité à leurs yeux émoussés, ce qui est pour eux d'une grande importance, si l'on croit, comme le racontent certains naturalistes, que le serpent fascine du regard divers reptiles et même des oiseaux, et les force à venir jusque sur lui par une puissance magnétique invincible.

Les médecins ont pendant longtemps appliqué sur les blessures faites par les chiens enragés, la racine du fenouil broyée avec du miel. Au bout de trois ou quatre cents ans, on s'est aperçu que cela n'avait jamais guéri personne.

Aussi belle dans son port et répandant une odeur beaucoup plus agréable, l'angélique s'élève sur le bord des ruisseaux. L'angélique sert d'asile et de nourriture à la fois à la chenille du beau papillon appelé _Machaon_.

Le soleil a disparu derrière les grands arbres, déjà depuis quelques instants, si bien que je n'aurais pas reconnu le fenouil et l'angélique, si je ne les avais déjà vus bien des fois. Le temps est chaud et lourd: voici une belle occasion de vérifier le phénomène de la _fraxinelle_.

«Varaï, apporte-moi une bougie.

--Monsieur, c'est qu'on frappe à la porte du jardin.

--Donne-moi la bougie, et va ouvrir.

--Monsieur, voilà deux fois que j'allume la bougie et deux fois que le vent l'éteint. Entendez-vous comme on frappe?

En effet, on frappait à rompre la porte.

--Varaï, va ouvrir. Un homme se présente que je ne reconnais pas d'abord.

--Eh! bon jour, mon cher Stéphen, comme il y a longtemps que je ne t'ai vu; je vais à..., et je n'ai pas voulu me trouver ainsi près de ton ermitage sans venir y passer quelques jours avec toi.

Seulement alors je reconnais Edmond. Vous savez, mon cher ami, ou vous ne savez pas de quel Edmond je veux parler. Peut-être auriez-vous besoin comme moi de l'avoir devant les yeux pour vous rappeler qu'il existe. Jamais il ne m'a tutoyé de sa vie. Je me souviens qu'une fois il m'a emprunté quelques louis dont il ne m'a jamais reparlé. Cependant il donne sa valise à mon domestique, et lui dit:

--Chose... comment vous appelez-vous? Payez le cocher et donnez-lui pour boire. Ah! par exemple, Stéphen, je ne comprends pas comment tu ne fais pas arranger le chemin qui conduit ici, si tant est qu'on puisse appeler ça chemin; il y a de quoi se rompre le cou. Heureusement que je n'ai pas mes chevaux ici, je les aurais laissés en haut de la côte. As-tu dîné?

Il y avait déjà quelque temps que je cherchais à me remettre de la stupeur où m'avait plongé cette arrivée ou plutôt cette invasion, et je cherchais à composer une phrase qui ne renfermât ni _tu_ ni _vous_, ne voulant pas que ledit Edmond me forçât à le tutoyer, ne voulant pas non plus lui faire l'offense de ne le tutoyer pas après qu'il s'était servi à mon égard de cette façon de parler, ce qui me semblait équivaloir à l'action de ne pas donner la main à quelqu'un qui vous tendrait la sienne, insulte qui ne peut être expliquée que par un profond ressentiment. Je crus avoir trouvé une phrase.

--Oui, mais je n'ai pas soupé.

--Ah! tu soupes? Eh mais, ce n'est pas trop sauvage; je crois que tu vaux mieux que ta réputation. Je meurs de faim.

Je fais signe à Varaï de tout préparer pour le souper, et nous entrons dans la salle à manger. Le couvert est mis. Edmond se verse successivement deux verres de vin.

--Qu'est-ce que ce vin-là?

--Du vin de Bordeaux.

--Tu aimes le vin de Bordeaux? Est-ce que tu n'as pas de vin de Bourgogne?

Vous avouerai-je, mon ami, que je me sentis rougir en avouant humblement que je n'avais qu'une seule espèce de vin. Et... il faut tout dire, je fus bien près de prendre un prétexte, de dire que mon marchand m'avait manqué de parole, ou toute autre banalité à l'usage des gens qui sont dans le même cas que moi.

--Pourquoi ta salle à manger est-elle de cette sombre couleur de bois? J'en ai une qui est charmante; elle est tout en stuc blanc.

--Ce doit être fort beau.

--C'est magnifique. Sur un dressoir en acajou sont des cristaux de Bohême de la plus grande richesse.

A ce moment, j'entendis dans le jardin un bruit semblable à celui que fait une laie suivie de ses marcassins, lorsqu'elle débusque d'un fourré.

--Qu'est-ce qu'on entend dans le jardin?

--Ah! mon Dieu! s'écrie Edmond, je gage que c'est Phanor.

--Qu'est-ce que Phanor?

--Un _pointer_ superbe, un chien anglais.

--Mais il ravage mon jardin!

Je me lève en toute hâte. Edmond me suit après avoir fini de manger ce qu'il avait sur son assiette, en disant à demi-voix: «c'est étonnant, ordinairement il ne marche que dans les allées.» Au jardin, nous entendons une course effrénée à travers des massifs de fleurs: un chat sort le premier; il est suivi, à peu de distance, par un grand chien qu'Edmond appelle inutilement; le chat pénètre dans un autre massif, Phanor y entre presqu'en même temps que lui.

--Cela ne m'étonne plus, dit Edmond, il ne peut pas souffrir les chats. Phanor, Phanor, ici!

Le chat a franchi un mur; Phanor reste au pied de la muraille. Enfin il revient à la voix de son maître; mais comme il voit qu'il va être battu, il recule et s'enfuit.

--Au nom du ciel, Edmond, prenez votre chien, il va briser mes plus beaux rosiers.

--Phanor, ici!

--Mais vous lui montrez votre canne, il ne viendra pas.

--Il faudra bien qu'il vienne. Phanor, ici; ici, Phanor!

--Ne le menacez plus et appelez-le.

--Il faut bien que je le corrige. Ici, Phanor!

--Mais vous le corrigerez quand vous le tiendrez.

--Non, non; il faut qu'il vienne tout en voyant la canne. Oh! moi, je ne passe rien aux chiens. Phanor, ici Phanor!

Le chien fait quelques pas pour revenir à son maître; mais, à l'aspect du bâton, il prend encore la fuite. Il vient un moment où Edmond entre dans une telle fureur, qu'il lance sa canne au chien qui se sauve. La canne brise la tête d'un lis en fleur. Edmond poursuit le chien absolument comme le chien poursuivait le chat il y a quelques instants. Tous deux marchent à l'envi à travers mes plus belles plantes. Enfin Varaï arrête le chien au passage et le saisit. Edmond se précipite sur un arbre et en arrache une branche.

Grand Dieu! mon _cerisier de la Toussaint_ qui donne des cerises au mois d'octobre!

Il bat son chien avec la plus belle branche de mon cerisier.

«Ah! maître Phanor, je vous apprendrai à dévaster les jardins.»

Le mal est fait, et il est irréparable; je demande la grâce de Phanor, ne serait-ce que pour ne plus l'entendre crier. D'ailleurs, la branche de cerisier s'est rompue sur le dos du chien, et Dieu sait à quel arbre Edmond va s'adresser pour remplacer son arme. Voyons, Edmond, ne le battez plus, le mal est fait; d'ailleurs, il y en a peut-être moins que vous ne le pensez.

--Ce n'est pas tant pour quelques _mauvais bouquets_ qu'il a bousculés, mon cher Stéphen; c'est parce qu'il m'a désobéi que je veux le corriger.

--Ah! je vous en prie, Edmond, ne le lâchez plus.

--Laisse, laisse, je veux voir s'il sera plus obéissant.

--Je vous demande en grâce de ne plus faire l'expérience.

--Phanor, ici! Tu vas voir qu'il obéira à présent... ici, Phanor! Eh bien, Phanor, ici! ici, ici, Phanor!»

Phanor prend de nouveau la fuite; Edmond le poursuit derechef, et la course recommence à travers mes arbustes et mes fleurs.

--Varaï, ramasse la canne de ce monsieur, et tiens-la lui prête au moment où il voudra battre son chien, pour qu'il n'en emprunte plus une à mes arbres.

Mais Varaï est plus ingénieux que moi; il a été ouvrir la porte du jardin, et Phanor, au moment où il passe devant, suivi de près par son maître, l'aperçoit, fait une pointe et disparaît dans la campagne. Edmond rentre dans la salle à manger.

«C'est étonnant, dit-il, un chien qui obéit au moindre signe... Allons, allons, c'est égal, reprenons notre souper; tu verras comme je te le remettrai au pas. Dis donc, tu devrais envoyer quelqu'un à la recherche de Phanor; j'ai peur qu'il ne se perde dans ce pays de loups où il n'est jamais venu.

--Mon pauvre Edmond, Varaï est à lui seul tous mes domestiques, et s'il va chercher Phanor, nous ne souperons pas. On s'en occupera un peu plus tard.

--Ah! diable pourvu qu'il ne se perde pas!»

Nous nous remettons à manger. Comme Varaï venait de me donner du vin et de l'eau, il fit la même offre à Edmond. «Du tout, du tout, homme de couleur je ne bois jamais d'eau.

Tous les méchants sont buveurs d'eau, C'est bien prouvé par le déluge.