Part 17
La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé. D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on remet les cellules eu état de recevoir un nouvel oeuf ou de devenir un magasin à miel.--La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes; elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques semaines, la ruche est-elle fort peuplée.
Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas travailler.--Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son peuple;--déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son coeur entre les gâteaux de cire.
Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles: alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de leur royale soeur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.
En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous, dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps, l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.
Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait autrefois de ces deux _rois_. Si l'un était le modèle de toutes les vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout doré; le second, mal mis avait un gros ventre.
Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français, s'explique dans des termes analogues. Il appelle le faux _roi_ le tyran.
«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»
Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:
Holà! gardes à moi!
C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su que _Béelzebuth_ veut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné ce nom. Mais ce n'est pas tout.
«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute, elles l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef, conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent, le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort, étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»
Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent à l'or le même prix que nous.
Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par le rapprochement du second apologue.
Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices si hideux de la seconde,--pas même à ce qu'elle a un gros ventre.--Je vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux reines qui est la plus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux, le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement la jeunesse et la virginité.
_Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere..._
Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.
Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à l'immobilité.
Du reste, on a présenté avec raison le gouvernement des abeilles comme le modèle de la meilleure monarchie qui puisse exister; mais on a eu tort de leur prêter des lois et un code, des juges, des avocats, des gendarmes.
Ce qui fait l'excellence de ce gouvernement, c'est que les abeilles n'ont rien de tout cela, et c'est qu'elles n'en ont pas besoin, parce que chacune a son rôle à jouer et ne songe pas à en jouer un autre; parce que les ouvrières ne rêvent pas de devenir bourdons, et que les bourdons n'intriguent pas pour passer reines.
Tandis que les sociétés humaines seront toujours remplies de perturbations et de misères, elles sont un concert où chaque instrument veut se faire entendre par-dessus les autres, et où aucun ne veut se renfermer dans sa partie, ce qui doit produire, et produit en effet, un immense charivari.
LETTRE XXXI.
Il est malheureux que je n'aie plus là mon jeune savant. Il y a dans une églogue de Virgile, la troisième, si je ne me trompe, des énigmes que se proposent deux bergers; l'un dit à l'autre:
_Dic quibus in terris..._ _Tres pateat coeli spatium non ampliùs ulnas._
A quoi l'autre répond sans deviner l'énigme:
_Dic quibus in terris inscripti nomina regum_ _Nascuntur flores._
«Dis-moi dans quel pays naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits les noms des rois.»
Les commentateurs de Virgile et les professeurs, après eux, se chargent d'expliquer ces deux énigmes. Le mot de la première, disent-ils, est un puits dans le fond duquel on voit la réflection du ciel.
_Tres non ampliùs ulnas_
Ce pourrait être également une lucarne ou une cheminée, surtout de la façon dont étaient faites les cheminées des anciens; mais les commentateurs et les professeurs ont décidé que c'était un puits. Pour la seconde, les commentateurs et les professeurs ne sont pas tous du même avis. Les uns disent qu'il s'agit de la fleur d'hyacinthe. Laissons-les parler eux-mêmes:
«Ajax, fils de Télamon et d'Hésione, un des plus vaillants capitaines des Grecs, après Achille, s'étant un jour joint au combat avec le preux Hector des Troyens, la nuit les sépara, où ils se firent des présents respectivement l'un à l'autre qui leur furent malencontreux: car Hector fut traîné mort par Achille du baudrier que lui avait donné Ajax; et Ajax se tua de l'épée qu'Hector lui avait aussi donnée, parce qu'étant entré en débat avec Ulysse pour les armes d'Achille défunt, ce prince d'Ithaque les avait emportées par le jugement des Grecs, et son bon conseil avait été préféré au courage de l'autre, dont cet Ajax entra en telle furie qu'il la déchargeait par le meurtre de toutes les bêtes qu'il rencontrait, s'imaginant que c'étaient les princes Grégeois et Ulysse. Mais ayant aperçu son erreur, il se transperça le corps de son épée, dont le sang qui fit naître cette fleur, autrefois teinte de celui d'Hyacinthe, laquelle porte encore empreintes les deux premières lettres de son nom, _ai_.»
Mais Ovide raconte que la fleur d'hyacinthe est formée du sang d'un jeune homme aimé d'Apollon, que ce Dieu tua par mégarde, en jouant avec lui au disque. Et que cette fleur porte l'épitaphe du jeune homme, _IA_, c'est-à-dire hyacinthes, ou _AI_, c'est-à-dire _hélas!_
Je déclare que, avec la meilleure volonté du monde, c'est-à-dire tout prêt à admettre que _ia_ veut dire hyacinthe, ou que _ai_ veut dire _hélas!_ je n'ai jamais pu trouver ces deux lettres dans aucune hyacinthe. Il est vrai de dire que je n'y ai pas trouvé davantage _AIA_. Je peux même presque dire que je l'ai trouvé moins encore, puisque je cherchais une lettre de plus, et que je n'ai rien trouvé du tout. Ce n'est donc point _la fleur sur laquelle sont écrits les noms des rois_; et d'ailleurs quand il y aurait _IA_ ou _AI_, ou _AIA_, ce ne serait pas Ajax, puisque la fleur appartient déjà à hyacinthe, et que réellement on serait un peu trop gêné à deux dans une fleur.
Aussi, d'autres commentateurs ont dit que ce n'est nullement en hyacinthe qu'a été changé Ajax, mais en _pied-d'alouette-delphinium_, fleur sur laquelle, ajoute-t-il, on lit les lettres _AIA_, et que les botanistes appellent en conséquence _delphinium Ajacis_, _delphinium_ d'Ajax.
A la bonne heure, on ne saurait trop corriger les erreurs et rétablir la vérité altérée. Il est évident qu'il n'y a pas _AIA_ sur les hyacinthes. Cherchons donc dans les fleurs des _delphinium_. Je déclare derechef que, disposé à traduire _AIA_ par tout ce qu'on voudra, par _fils de Télamon_, s'il plaît aux commentateurs, j'ai cherché scrupuleusement dans les fleurs de pied d'alouette de diverses variétés, et que je n'ai pu y trouver une seule des trois lettres indiquées, lues et annoncées par les savants.
Je me rappelle avec admiration, qu'un jour un professeur en robe noire, du haut d'une chaire, et avec une de ces mines refrognées sur lesquelles il est écrit pédant bien plus net que _Ajax_ sur les delphinium, nous expliquait ces billevesées de son air le plus grave et le plus majestueux, et que je fus sévèrement puni pour m'être laissé surprendre à faire des petits canards de papier sous lesquels j'attachais des mouches qui les faisaient marcher, ce qui fut traité d'occupations futiles et d'enfantillage, par opposition aux choses importantes dont il était question en classe, c'est-à-dire à l'énigme du puits et à celle du pied d'alouette. Encore aujourd'hui je maintiens que mes petits canards étaient un joujou plus ingénieux que celui du professeur, et que, en fait de futilités, celles qui amusent ont un immense avantage sur les autres, quelque sérieusement et prétentieusement qu'elles puissent être débitées.
Je pardonne volontiers cet oubli aux _delphinium_, en reconnaissance de la magnifique nuance de bleu qu'étalent les fleurs de quelques-unes de leurs variétés.
Les _delphinium_ vivaces à fleurs simples, et surtout celui à fleurs doubles, sont du plus beau bleu qu'on puisse voir, et d'un bleu plus beau qu'il n'est possible de l'imaginer avant de les avoir vus.
On a également prêté aux delphiniums la puissance de consolider les plaies: c'est, sans aucun doute, au même delphinium qui a été autrefois Ajax, qu'il faut attribuer cette vertu. Les autres ne l'ont en aucune façon; mais je ne m'aviserai jamais de demander autre chose à une fleur qui est d'un si beau bleu.
LETTRE XXXII.
Quand j'admire certaines fleurs produites par des oignons, et quand je pense aux choses que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont adorées et adorent encore, je n'ai pas le courage de trouver les Égyptiens fort déraisonnables dans leur culte pour les oignons.
Voici un dieu que l'on m'envoie: c'est un morceau de bois dégrossi, c'est un dieu indien. Je ne crois pas qu'il gagne beaucoup à la comparaison avec une jacinthe on une tulipe.
Mais sans parler des dieux de bois ou de pierre, sans parler des amulettes pour détourner les sorts, ni de mille autres billevesées pareilles, ne voyons-nous pas les hommes adorer l'argent? Et qu'on ne vienne pas objecter que l'on n'adore pas l'argent, mais les plaisirs dont il est le représentant, mais tout ce qu'on peut se procurer en échange de l'argent. Je répondrai qu'il n'est personne qui ne connaisse quelque homme riche, insolent, laid, bête et avare, que tout le monde écoute parler quand il lui plaît de dire une sottise; que l'on reçoit avec empressement dans les maisons où il veut bien se présenter, dont on ne contredit l'opinion, si toutefois on s'avise de le faire, qu'avec les plus grands ménagemens et toutes sortes de précautions. On n'a pas même l'excuse de l'avarice ou de l'avidité dans les hommages que l'on rend à cet homme; il a fait ses preuves, on sait que l'on n'en a rien à espérer, il ne donnera rien.--Non, c'est son argent auquel il sert de sacoche que l'on admire, que l'on adore, et auquel on rend tous ces hommages ou plutôt toutes ces bassesses.
On adore la gloire, mais surtout la gloire militaire, qui consiste à tuer sans haine, sans motif, le plus grand nombre possible d'hommes nés sous un autre ciel, et cela dans des conditions tellement singulières, que, si demain ce pays se soumet après avoir été suffisamment ravagé, il devient un crime puni par les lois, par l'horreur et par le mépris universels, de tuer un seul de ses habitants qu'il était si glorieux de massacrer hier.
Les places! Vous voyez des gens assez riches pour vivre dans l'abondance, dans le calme et dans les plaisirs, rechercher avec empressement une sorte de domesticité, d'un certain ordre appelé _place_, et se croire heureux et redevable au ciel de ferventes actions de grâces, s'ils sont assez favorisés pour réussir à obtenir une de ces places qui leur assigne un costume obligé, un séjour forcé, des occupations nécessaires, des soins indispensables, une sujétion de toutes les heures, une responsabilité incessante en échange de la douce liberté!
Vous avez encore les titres! L'homme qui a obtenu l'autorisation de mettre devant son nom trois ou quatre certaines lettres, devient à l'instant une sorte d'idole que l'on adore et qui s'adore elle-même.
Et le rouge, l'amour du rouge, l'adoration du rouge, le rouge aimé des sauvages et des enfants, le rouge, cette couleur bruyante.
Que ne fait-on pas pour avoir le droit de mettre à son habit un morceau de ruban rouge, et surtout si, après l'avoir quelque temps attaché d'un simple noeud, les chefs de l'État vous autorisent à le nouer d'une rosette. Vous vous sentez un autre homme, vous êtes Dieu et vous croyez en vous!
--O mes beaux oignons de _jacinthe_, mes beaux oignons de _tulipe_, mes beaux oignons de _tubéreuse_ et de _jonquille_!
O mes beaux oignons de _scilles_ et de _pancratium_!
Mes beaux oignons de _crocus_ et de _safran_!
Mes beaux oignons de _tigridies_, de _glaïeuls_ et d'_amaryllis_!
Mes beaux oignons aux couleurs douces ou brillantes, pures ou harmonieuses, mes beaux oignons aux suaves et enivrants parfums!
Mes beaux oignons, comme vous me remplacez tout cela, et comme vous êtes de plus grands Dieux que toutes ces idoles!
Mes beaux oignons, ayez pitié d'eux!
La fleur du _narcisse_ a été autrefois, disent les poëtes anciens, un jeune homme, fils du fleuve Céphise, qui mourut d'amour pour ses propres attraits.
Je n'ai jamais trouvé le moindre charme à ces fables qui mettent des hommes dans tout. J'aime les femmes sous les arbres, mais je ne les aime pas dans les arbres comme sont les hamadryades. Toutes ces métamorphoses d'hommes et de femmes en arbres et en fleurs, sont à mes yeux de froides et insipides imaginations. Les arbres et les fleurs ont leur existence et leurs charmes particuliers, dont un, qui n'est pas peut-être le moins grand souvent, est de fuir au milieu d'eux et d'oublier les hommes.
_Lucien_ se plaint de ces fables.
«Lorsque, dit-il, j'entendais dire, dans ma jeunesse, que, le long de l'Eridan, il y avait les arbres d'où découlait de l'ambre, et que cet ambre était les larmes des soeurs de Phaëton, qui avaient été changées en peupliers et qui pleuraient encore son infortune, j'avais grand désir de voir tout cela; mais comme je naviguais depuis sur ce fleuve, ne voyant aucun de ces arbres sur ses bords, je demandai aux matelots quand nous arriverions en ces lieux qui sont si fameux chez les poëtes, ils se prirent à rire de mon ignorance, et s'étonnèrent qu'on débitât de pareilles impostures; ils ne connaissaient ni Phaëton ni ses soeurs, et me dirent que s'il y avait en leur pays des arbres qui produisissent une résine si précieuse, ils ne s'amuseraient pas à tirer la rame. Cela me rendit tout honteux de m'être ainsi laissé tromper par les poëtes, et je regrettais ces choses comme si je les eusse perdues.
«Je croyais aussi entendre chanter des cygnes le long de ce fleuve, ayant appris que le roi de Ligurie, ami de Phaëton, changé en cygne à sa mort, avait conservé un chant mélodieux; mais cela ne se trouva pas plus véritable que le reste. Et comme je m'en enquérais aux mêmes gens, ils me dirent qu'on rencontrait bien quelquefois des cygnes sur l'Éridan, mais que leur chant ou plutôt leur cri n'était pas plus agréable que celui des autres oiseaux aquatiques.»
Revenons au _Narcisse_.
Tout le monde est d'accord que c'est du _Narcisse_ des poëtes qu'il faut entendre celui qui a été autrefois le fils du fleuve Céphise.
Ce narcisse est blanc avec une petite couronne intérieure jaune et rouge d'un effet ravissant.
Virgile dit que le narcisse est rouge:
_Pro purpureo narcisso._
Mais Ovide qui raconte la métamorphose, le dit jaune entouré de feuilles blanches ce qui se rapporte assez bien au narcisse que nous connaissons.
_Croccum..... florem_
_.....Foliis medium cingentibus albis._
On tressait en l'honneur des dieux infernaux des couronnes de narcisses que l'on plaçait sur la tête des morts.
Longtemps avant ce narcisse, fleurit aux bois qui n'ont pas encore d'ombre, le narcisse jaune en même temps que les premières violettes, ou plutôt un peu auparavant.
Une sorte de mouche, fort ressemblante à un bourdon, creuse la terre à un certain moment de l'année au pied d'une touffe de narcisses; quand, par une galerie souterraine, elle a atteint l'oignon, au moyen d'une tarière, elle y dépose un oeuf, après quoi elle ressort du souterrain et reprend sa volée. De cet oeuf sortira un ver qui se nourrira de l'oignon jusqu'à ce qu il devienne une mouche semblable à celle qui l'est venue pondre.
Je ne sais si les Égyptiens connaissaient cette mouche et s'ils avaient une horreur suffisante pour un insecte impie qui à la fois mange un dieu et s'en fait une retraite et un asile.
_Vale._
LETTRE XXXIII.
Nous avons vu un papillon que nous avons pris pour un paquet de feuilles sèches. Il y a des _mantes_ qui semblent une branche avec deux feuilles vertes; voici une petite plante qui s'élève dans l'herbe de cinq à six pouces; sa tige est surmontée d'une fleur de lilas.
Mais quel est cet insecte qui, la tête enfoncée dans le nectaire de la fleur, semble s'y repaître avec tant d'application qu'il en est immobile?
N'ayez pas peur de l'effaroucher, il ne s'envolera pas, il ne s'en ira pas, si ce n'est dans un mois lorsqu'il se fanera, car cet insecte est une fleur, car il n'est que la partie inférieure de ces trois pétales lilas qui le surmontent. La forme, la couleur tout est parfaitement imité, c'est le même mélange de jaune et de brun. Vous n'oseriez le toucher par la crainte d'en être piqué.
Cette fleur qui est presque une mouche, cet insecte qui fleurit et vient d'une graine au lieu de venir d'un oeuf; cette fleur qu'il semble entendre bourdonner et sur laquelle les abeilles ne se posent pas, la croyant sans cesse occupée par une mouche; cette mouche s'appelle _ophrys-mouche_.
Nous trouvons sur une branche de pêcher une sorte de tubérosité qui semble être une galle de l'arbre produite par les piqûres de quelque insecte.
C'est un insecte parfaitement vivant. D'abord ça été comme une tache plate et à peu près ronde qui se promenait sur les feuilles.
Les branches alors auraient été pour elle d'une trop difficile digestion: elle est tombée à l'automne avec les feuilles. Alors elle a eu à faire son grand voyage, car jusque là ses promenades sur les feuilles s'étaient bornées à parcourir en cinq mois une surface à peu près égale à celle d'une pièce de cinq sous.
Maintenant qu'elle a acquis de la force et qu'elle est bien grosse comme un grain de millet, elle doit quitter la feuille sèche et tombée, et remonter après l'arbre jusqu'à ce qu'elle rencontre une petite branche de l'année précédente.
Elle a cinq mois pour faire ce voyage, cela peut s'exécuter, mais il ne faut pas s'amuser en route.