Part 16
Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront un peu mauvais, perdront l'odorat, et établiront dans leur nez une sorte de vésicatoire perpétuel.
--Ah çà, cela sent donc bien bon?
--Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis donc que nous vendrons cela très-cher, que nous nous en réserverons le monopole.
--Mon bon ami, aurait-on dit à l'homme assez insensé pour tenir un pareil langage, personne ne vous disputera le privilège de vendre une denrée qui n'aura pas d'acheteurs. Il y aurait de meilleures chances d'ouvrir une boutique et d'écrire dessus:
ICI ON VEND DES COUPS DE PIED.
Ou: UN TEL VEND DES COUPS DE BATON EN GROS ET EN DÉTAIL.
Vous trouveriez plus de consommateurs que pour votre herbe vénéneuse.
Eh bien! c'est le second interlocuteur qui aurait eu tort; la spéculation du tabac a parfaitement réussi. Les rois de France n'ont pas fait des satires contre le tabac, ils n'ont pas fait couper les nez, ils n'ont pas confisqué les tabatières. Loin de là, ils ont vendu du tabac, ils ont établi un impôt sur les nez, et ils ont donné des tabatières aux poëtes avec leur portrait dessus et des diamants alentour. Ce petit commerce leur rapporte je ne sais combien de millions chaque année.
Fagon, médecin de Louis XIV, devait soutenir une thèse contre le tabac dans les écoles;--malade, il se fit remplacer par un confrère qui lut la thèse,--tout en prisant énormément.
Le poëte Santeuil est mort presque subitement après avoir bu un verre de vin dans lequel on avait mis du tabac.
La pomme de terre a eu bien plus de peine à s'établir que le tabac, et a encore des adversaires.
Mon bon ami, me direz-vous ici, vous êtes un étrange prédicateur; je gage presque que vous avez fumé aujourd'hui dans cette longue pipe en cerisier, ornée d'un si gros bouquin d'ambre, qui est si orgueilleusement accrochée au mur de votre cabinet.--Je dois l'avouer, je fume, mon ami, j'ai pris cette habitude avec les pêcheurs et les marins, et aussi pour une raison. Il m'arrivait fréquemment autrefois de me trouver avec des gens qui m'ennuyaient; je voulais bien être là pendant qu'ils parlaient, mais je ne voulais pas leur parler; je n'avais absolument rien à leur dire; je trouvais commode et poli de les faire fumer et de fumer; ils parlaient moins et je ne parlais pas du tout. Du reste, mon ami, je fume quelquefois; je suis aussi quelquefois des mois entiers sans décrocher ma pipe; je ne fume pas dans mon jardin; je ne veux pas mêler l'odeur du tabac aux parfums de mes fleurs.
Quelles charmantes voyageuses que toutes ces fleurs rassemblées de toutes les parties du monde! Le _tabac_ vient de l'Amérique; la _reine-marguerite_ vient de la Chine; l'_héliotrope_, du Pérou; la _belle-du-jour_, du Portugal; le _laurier-rose_, de la Grèce; les _azaleas_ sont originaires des Indes; la _tulipe_ de l'Asie.
Je ferais une assez belle histoire des voyages que j'ai manqué de faire. J'ai failli aller en Grèce pour voir les lauriers-roses sauvages et incultes fleurir, le pied dans les eaux de l'Eurotas. J'ai appris depuis qu'il y en avait dans le midi de la France et je n'y suis pas allé.
Il y a de ces choses que l'on fait tout à fait ou que l'on ne fait pas du tout. L'excès de la chose vous donne un excès de résolution; et pour faire le tour du monde, c'est avoir fait un quart du chemin, que d'avoir descendu son escalier.
LETTRE XXIX.
Il y aurait à faire un singulier dictionnaire:
Ce serait de prendre l'un après l'autre chaque mot de la langue, et de dire de quelles infamies, de quelles lâchetés, de quels crimes, de quelles sottises il a été le prétexte pour les hommes. Les mots les plus respectables, les plus sacrés seraient, sans contredit, ceux qui fourniraient les articles les plus longs.
Le nom de Dieu ferait bien des volumes.
Celui de liberté ne permettrait pas non plus d'être bien concis.
Il n'est pas non plus un mot, quelque insignifiant qu'il puisse paraître au premier aspect, qui, s'il a réussi, grâce à son peu de sonorité, à ne pas faire de grand crime ni de grosse sottise, n'ait au moins servi à dire quelques absurdités; les savants et les grammairiens sont là pour combler les lacunes.
En cherchant bien, même, on trouverait que chaque lettre isolément a servi de sujet au moins à quelques saugrenuités; on sait l'histoire de deux maîtres d'école, auxquels un roi fit couper les oreilles parce qu'ils refusaient d'adopter deux lettres ajoutées à l'alphabet par ce prince aussi cruel qu'ils étaient bêtes. On sait qu'il y a deux cents volumes écrits, plusieurs conciles tenus, de longues persécutions faites et subies, des morts et des tortures pour une diphtongue ajoutée ou retranchée au _Credo_. On sait les disputes et les haines soulevées à propos de la prononciation réelle de la lettre _k_.
La lettre _a_, qui commence tout dictionnaire, n'est-elle pas la troisième personne du verbe _avoir_; _avoir_ n'est-il pas la racine d'_avarice_? Combien faudrait-il de volumes pour dire les lâchetés et les crimes commis pour avoir!
Si vous ne voulez vous occuper que des sottises, vous trouverez tout d'abord ce mensonge que les hommes se font à eux-mêmes, pour se cacher la brièveté de la vie et le ridicule de leurs efforts, de leurs travaux, de leurs ambitions. «Il _a_ trente ans» pour dire au contraire qu'il y a trente ans qu'on n'a plus; trente ans qu'on a dépensés du nombre mystérieux qui nous a été donné, etc., etc., etc.
En suivant les mots un à un, vous ne tarderiez pas à arriver au mot _abeille_. On ferait un gros volume rien que des sottises que les hommes ont dites au sujet des abeilles; c'est en songeant aux abeilles que m'est venue l'idée de ce dictionnaire, qu'il faudrait intituler: DICTIONNAIRE _misanthropique_ ou HISTOIRE _par ordre alphabétique des sottises et des méchancetés_ DE L'HOMME.
Il y a cependant une part à faire: beaucoup des sottises dites sur les abeilles ne l'ont pas été par les modernes, parce que les anciens avaient abusé de leur position pour les dire avant eux. Les modernes n'ont pu que les répéter et les enseigner dans les colléges, comme ils font encore aujourd'hui. Vous avez, mon ami, passé dix ans, comme moi, comme tout le monde, à apprendre le latin. Pendant cinq ou six ans, il a été pour vous question de Virgile, et toujours avec un sentiment d'admiration sans bornes et sans restriction; pendant six années, c'est-à-dire, selon les usages des colléges, pendant six professeurs. Jamais un seul professeur s'est-il avisé de vous faire remarquer que les Bucoliques sont parsemées d'obscénités révoltantes, de basses et ridicules adulations, que les Géorgiques sont tachées d'idées fausses et d'opinions erronées. Il est bien question de cela! des idées, des sentiments! il faut apprendre des mots.
Il m'est venu l'autre jour un homme heureux au possible. Vous savez, mon ami, comme je respecte tous les bonheurs; vous savez quels détours je fais dans la campagne pour ne pas déranger un oiseau qui becquète une graine, pour ne pas réveiller un paysan qui dort sous un arbre. J'ai écouté le récit du bonheur de cet homme. Il fait donner de l'éducation à son fils; non pas une éducation qui apprenne à se contenter de peu, à être ferme et courageux, à être fort et indépendant. Non, il lui fait apprendre le latin.--Je fais bien des sacrifices, me dit-il, mais j'en suis largement récompensé; mon fils est surprenant pour son âge. Je veux que vous le voyiez. Je n'ai pas osé refuser, et il m'a envoyé le petit bonhomme.
Il est entré et m'a salué avec une aisance et un aplomb que je n'ai jamais pu atteindre de ma vie, si ce n'est quand je me trouve vis-à-vis de gens qui me sont hostiles, parce qu'alors ma timidité meurt de peur de devenir une lâcheté.
Je l'ai trouvé maigre et pâle; il n'a ni cette pétulance ni cette fraîcheur de pêche de l'enfance; rien n'est en fleur chez lui, ni son âme ni ses joues; il n'a que treize ans: je l'ai du premier abord trouvé en effet surprenant pour son âge.
J'étais au jardin; j'ai continué à me promener avec lui. Comme nous passions dans un endroit qui est coupé dans le gazon par un ruisseau de deux pieds de large, il m'a quitté et est allé trouver un petit pont pour le franchir; j'ai été presque honteux devant cet enfant d'avoir tout d'abord sauté par dessus. Comme nous arrivions près du gazon de violettes sur lequel est une ruche:--Ah! ah! dit-il:
_Aerii mellis coelestia dona._
--Oui, repris-je, c'est une ruche. Connaissez-vous les abeilles? C'est une étude pleine d'intérêt.
--Certes, je les connais, répliqua-t-il.
_Mores et studia et populos et proelia dicam._
«Je peux dire et ce peuple et ses moeurs, et ses travaux et ses combats.»
--Vrai? Eh bien! je ne suis pas aussi avancé que vous; il y a encore sur ce sujet bien des choses que je cherche à savoir, sans trop espérer d'y parvenir.
--N'avez-vous pas lu Virgile?
--Si fait, mon jeune ami; mais il y a longtemps.
--Eh bien! c'est dans Virgile que j'ai appris à connaître les abeilles; et dans ce moment, précisément nous traduisons le quatrième livre des Géorgiques.
--Faites-moi part de ce que vous savez, je vous prie; peut-être cela servira à éclaircir quelque point resté douteux pour moi.
--Volontiers, Monsieur. «Les abeilles sont gouvernées par _un roi_. Plusieurs prétendants se disputent d'ordinaire leurs suffrages; mais l'un, qui est le véritable roi, est facile à reconnaître à des signes certains. L'un est beau et majestueux[A], couvert d'une cuirasse d'or; l'autre, qui n'est qu'un usurpateur et un tyran[B], est horrible à voir. Il est lâche et paresseux et a un gros ventre; en un mot, il mérite la mort. Il est tué par les partisans du vrai roi.
J'écoutais avec attention ces notions complètement fausses, récitées avec un aplomb admirable par le jeune savant.
--Je me rappelle avoir lu cela, lui dis-je, dans les Géorgiques de Virgile; mais je suis fâché de n'avoir pas ici le livre, j'y aurais eu recours pour une circonstance qui m'embarrasse: j'ai perdu une partie de mes abeilles, et je crois me rappeler que Virgile indique un moyen sûr de les reproduire.
--Rien n'est si simple, Monsieur. Vous prenez un jeune taureau[C] un taureau de deux ans; vous le tuez et vous l'enfermez dans une cabane où vous le laissez se corrompre. Au printemps suivant, dès que les prairies s'émaillent de leurs premières fleurs, vous voyez naître de cette corruption des vers qui ne tardent pas à devenir des abeilles.
--Ah! mais, c'est bien commode.
--Ce n'est pas ainsi, du reste, que naissent naturellement les abeilles.
--Je le crois.
--Elles ne sont pas soumises aux douleurs de l'enfantement[D].
--Oh! tant mieux.
--Elles trouvent leurs petits sur les fleurs et les herbes odoriférantes[E].
--Voyez un peu!
--C'est surtout sur le _Cerinthé_ que naissent les rois.
--Qu'est-ce que le Cerinthé?
--C'est un substantif de la troisième déclinaison.
--N'est-ce que cela?
--C'est probablement un arbre ou une plante.
--On ne vous l'a pas montré?
--Non. Comment voulez-vous qu'on nous montre des plantes en classe?
--Eh bien, moi, je vais vous la montrer. Le nom de _Cerinthé_ est composé de deux mots grecs et veut dire fleur à cire. C'est cette jolie plante au feuillage touffu de couleur glauque, couverte de petits épis jaunes, on l'appelle en français _Mélinet_, c'est-à-dire fleur à miel.
--Monsieur, je vous remercie infiniment.
--Il y a de quoi, mon jeune ami, car c'est la seule chose vraie qu'on vous ait apprise sur les abeilles.
--Quoi, Monsieur, tout ce que je viens de vous dire...
--Tout ce que vous venez de me dire, ou plutôt de me réciter, est un tissu de contes d'autant plus ridicules, qu'ils sont beaucoup moins merveilleux que la vérité.
A ce moment le père entra, je lui fis part de l'erreur dans laquelle on jetait son fils, et je lui dis: Votre fils est intelligent, mais on le dirige mal. C'est fort joli de bien dire; mais le style est un vêtement, il faut un corps dessous. En même temps qu'on fait lire aux enfants les vers harmonieux de Virgile, on devrait rectifier les idées fausses qu'ils habillent magnifiquement. Vous devriez, vous, faire lire à votre fils quelques bons ouvrages sur les abeilles, cela l'intéresserait beaucoup et l'empêcherait de prendre pour argent comptant le quatrième livre des Géorgiques.--Monsieur, me dit le père, je ne veux pas le déranger de ses études.
_Vale._
LETTRE XXX.
Belles études! apprendre des mots, toujours des mots, rien que des mots; parler des choses sans savoir les choses; dire correctement des sottises! voilà l'emploi de toute la jeunesse.
Pendant que nous y sommes, mon ami, je veux vous dire celles des absurdités bien établies sur le compte des abeilles qui me reviendront à la mémoire:
_Aristote_ avance qu'une abeille adopte une fleur et ne recueille son miel que sur les fleurs de la même espèce.
Le même _Aristote_; que lorsqu'il fait du vent, l'abeille se leste en portant des grains de sable entre ses pattes.
Le même _Aristote_; que les abeilles _sans roi_, ne font que de la cire et pas de miel. Qu'elles chassent de la ruche les plus gourmandes, les plus paresseuses, etc.
_Pline_ a ajouté, probablement après une étude plus approfondie du code pénal des abeilles, que dans ces cas de récidive et d'obstination dans les vices susdits, elles sont punies de diverses peines, et même de la mort dans certaines circonstances.
L'un et l'autre ont fait de longs éloges, copiés cent fois par les modernes de leur justice, de leur bravoure, de leur pudeur, de leur loyauté, de leur science politique et de leur habileté dans le gouvernement.
On ne s'est pas contenté du taureau de Virgile. On a conseillé de remplacer le taureau pourri par un lion, parce qu'alors les abeilles sont plus fortes et plus courageuses. Même en 1735, les pères de Trévoux prenaient chaudement contre Réaumur la défense de deux jésuites, qui avaient encore écrit que les insectes venaient de putréfaction. Après avoir dit que les abeilles trouvaient leurs petits tout faits sur des fleurs et sur des feuilles, on a un peu changé, et on a dit que ces jeunes abeilles naissaient de la corruption du miel.
On a prétendu que la reine des abeilles (obstinément appelée roi), n'avait pas d'aiguillon. Plusieurs devises ont même été faites sur ce sujet.--Louis XII, entrant dans Gènes, parut en habit blanc semé d'abeilles d'or, avec ces mots: _Rex non utitur aculeo._ Le roi n'a pas d'aiguillon. Le pape Urbain VIII portait des abeilles dans ses armes; on mit au-dessous ce vers latin:
_Gallis mella dabunt, hispanis spicula figent._
«Le miel pour la France, l'aiguillon pour l'Espagne.»
Un Espagnol répondit:
_Spicula si figent, emorientur apes._
«Quand l'abeille pique, elle laisse dans la blessure et son dard et sa vie.»
Le pape fit répandre ce dystique:
_Cunctis mella dabunt, nulli sua spicula figent,_ _Spicula nam princeps figere nescit apum._
«Elles auront du miel pour tous et des blessures pour personne, car le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
C'était bien la peine que dès avant Pline, le philosophe Aristomachus ait passé cinquante-huit ans à regarder les abeilles, et qu'un autre philosophe, Hyliscus, se soit retiré dans un désert pour ne voir que des ruches!
On a dit, et on croit encore en bien des endroits, que les abeilles ne piquent pas la laine, et qu'avec des gants de laine on peut les manier impunément, ce qui est vrai;--mais seulement quand les gants de laine sont plus épais que la longueur de l'aiguillon, auquel cas, vous pourrez les faire de l'étoffe que vous voudrez.--On a dit que les abeilles couvent leurs oeufs comme les poules.--Encore aujourd'hui, dans les campagnes, s'il meurt quelqu'un dans la maison, on met un crêpe aux ruches, sans cela les abeilles se _piquent_ de ce manque d'égard et de ce qu'on a l'air de les traiter comme des étrangères qui ne seraient pas de la famille. On vous dira encore, tant que vous voudrez l'entendre, que, faute de songer à ce soin de politesse, un tel et un tel ont perdu toutes leurs abeilles, qui n'ont pas voulu vivre avec des mal-appris et s'en sont allées.--Ecoutez encore, il ne faut pas jurer auprès des abeilles. Si vous achetez un essaim, ne vous avisez pas de le marchander, les abeilles ne resteraient pas chez vous,--elles ne peuvent souffrir les voleurs; je crois que cette aversion se borne aux voleurs de leur miel.--Ces vertueuses mouches aiment les hommes vertueux, savent les reconnaître et ont pour le vice et les vicieux des haines vigoureuses. Il n'est pas prudent de s'approcher d'elles avec quelque méfait sur la conscience; elles ont horreur des libertins, mais le crime qu'elles pardonnent le moins est le crime d'adultère; elles le punissent avec une rigueur inouïe.
Il est évident que si ces mouches étaient plus nombreuses et plus grosses, elles suffiraient pour faire régner la vertu sur la terre, et qu'elles remplaceraient très-avantageusement les juges, les gendarmes et les geôliers.
Toutes ces niaiseries, je le répète, ont surtout ceci de méprisable qu'elles n'ont été imaginées que pour prêter aux abeilles un merveilleux qui est loin d'atteindre à la vérité.
Nous nous contenterons, mon ami, dans le voyage que nous allons faire autour de ma ruche, des choses que nous verrons de nos deux yeux.
Quel concours aux abords de la ruche! Jamais place publique d'une grande ville n'a été témoin d'une pareille agitation. Des abeilles sortent en toute hâte et s'envolent au loin pour chercher des provisions, tandis que d'autres rentrent chargées. Il faut voir d'abord ce que les abeilles vont ainsi chercher dans la campagne, d'abord sur certains arbres, sur les sapins, sur les ifs, sur les bouleaux, etc., une sorte de résine appelée _propolis_. Ensuite, dans les fleurs, le _pollen_ ou la poussière fécondante dont elles feront de la cire; puis, dans le _nectaire_, un suc qui deviendra le miel.
Celle-ci apporte les matériaux pour la cire; après s'être roulées dans le pollen des fleurs, elle a, avec ses dernières pattes faites en cuiller et armées de poils rudes comme ceux d'une brosse, rassemblé en petites pelotes les grains de _pollen_ qui sont restés après les poils dont son corps est couvert. Si les _anthères_ de la fleur ne sont pas encore ouverts et tiennent le pollen renfermé, elle a su les ouvrir avec ses petites dents et le faire sortir. En voilà cinq ou six dont les palettes sont bien chargées. Quelques-unes ont trouvé leur fardeau dans une seule fleur, et il est facile de reconnaître dans quelle fleur, quelque éloignée qu'elle soit de la ruche. La poussière que porte celle-ci est blanche, l'abeille s'est vautrée dans quelque _mauve_, tandis que sa compagne, chargée de poussière brune, a été butiner sur des _tulipes_. Ce pollen jaune orangé vient de la fleur d'un _melon_, etc, etc.
Quelques-unes des arrivantes entrent dans la ruche: quelques autres livrent leurs provisions à d'autres abeilles qui les reçoivent à la porte, et, aussitôt débarrassées de leur fardeau, elles reprennent leur vol. Dans la ruche, on n'est pas moins occupé que dehors: celles-ci font avec la cire les alvéoles hexagones dans lesquels d'autres viennent dégorger du miel. D'autres alvéoles sont tenus vides: ceux-là sont les nids que doivent occuper les jeunes abeilles.
La ruche est peuplée de trois sortes de mouches: d'abord une femelle, c'est la reine;--des mâles appelés faux-bourdons, au nombre de six à sept cents,--et huit ou dix mille ouvrières, sans sexe, qui conséquemment ne se multiplient pas, attendu qu'elles ont fort à faire et n'ont pas le temps de s'amuser. D'ailleurs la reine, au milieu de son harem de bourdons, suffit à la reproduction de l'espèce: elle pond au moins six mille oeufs par an. De ces oeufs, les uns produiront des femelles semblables à elle; les autres des mâles, les autres en plus grand nombre des ouvrières sans sexe.--Pendant qu'elle se livre probablement dans les ténèbres entre les gâteaux d'alvéoles déjà faits, aux caresses de ses odalisques mâles, toutes les ouvrières s'occupent des berceaux et de la nourriture de la nombreuse famille qu'elle ne tardera pas à mettre au monde.
Il vient un moment où les ouvrières font une grande opération. La reine a été suffisamment aimée, des soins plus sérieux doivent désormais l'occuper; on fait un massacre général des mâles désormais inutiles et devenus un simple encombrement, et on porte leurs cadavres dehors.--La reine commence à pondre, suivie d'un cortége de mouches ouvrières; elle se promène sur les cellules. Quand, après avoir examiné l'intérieur d'une de ces cellules, elle la trouve à son gré, elle y dépose un oeuf et se remet en marche. Pendant ce temps, les ouvrières qui l'entourent la lèchent, la nettoyent et lui offrent du miel au bout de leur petite trompe. Toutes les cellules ne sont pas de la même grandeur; quelques-unes, de la même forme que les cellules ordinaires destinées à serrer les provisions, et à servir de nid aux oeufs d'où doivent sortir les abeilles ordinaires, sont plus grandes d'un neuvième que celles-ci; elles seront les berceaux des mâles.--D'autres d'une forme différente, d'une forme arrondie et oblongue, sont destinées à renfermer des oeufs qui deviendront des femelles semblables à la reine.
Les abeilles apportent une admirable économie dans l'emploi de la cire: Quelques savants géomètres ont plus d'une fois cherché quelle serait la forme à donner à des cellules qui employât le moins de cire possible, et ils sont arrivés, pour résultat de leur problème, à la forme adoptée par les abeilles. Eh bien, quand il s'agit d'une de ces cellules royales, elles renoncent à toute économie: Une seule de ces cellules emploie autant de cire que cent cinquante cellules ordinaires. La reine choisit pour déposer ses oeufs celle de ces trois sortes de cellules qu'elle juge convenable. Ceux des alvéoles qui contiennent la provision de miel sont fermés hermétiquement avec des couvercles de cire: ceux où sont placés les oeufs sont découverts: ces oeufs sont d'un blanc bleuâtre. Deux jours après, de cet oeuf sort un ver; plusieurs fois par jour une abeille ouvrière vient lui apporter à manger. Souvent une abeille passe sur plusieurs cellules avant de s'arrêter: c'est qu'elle a trouvé les vers suffisamment approvisionnés. A mesure que ces vers grandissent, leur nourriture, l'espèce de bouillie qu'on leur donne devient plus substantielle et est composée autrement. Une pâtée toute différente de goût est donnée aux vers qui doivent devenir des reines fécondes. Au bout de six jours, les vers vont se transformer, on ne leur apporte plus de nourriture: les ouvrières les enferment dans leurs loges en y adaptant un couvercle de cire. Le ver ainsi renfermé tapisse sa demeure d'une tenture de soie extrêmement fine, puis subit deux transformations. A la seconde, il est une mouche parfaite.