Part 15
Là le terrain est sablonneux et chaud, l'herbe est rare, on n'y voit point de fleurs: ce n'est cependant pas un désert; voici dans le sable un petit entonnoir de deux pouces de large et de neuf lignes de profondeur, creusé en spirale; c'est une trappe faite par un chasseur; mais, tenez, le voici lui-même qui achève son piège. Le _formica-leo_ vit de proie; c'est une sorte de ver jaunâtre qui paraît gris, à cause des travaux auxquels il se livre et qui le couvrent de sable et de poussière; sa tête est large et aplatie, et terminée par deux cornes qui ont un peu la forme de celles du gros scarabée appelé cerf-volant.
La proie qui lui sert de nourriture est agile; ce sont des _mouches_, des _fourmis_, des _cloportes_, des _araignées_, et lui ne peut faire que lentement quelques pas à reculons; ce n'est donc point la chasse à courre à laquelle il se livre, mais la chasse à l'affût. Le voici qui décrit une spirale qui part de la surface du sable pour arriver à la profondeur de quelques lignes; à chaque pas qu'il fait en reculant, il s'arrête et charge avec une de ses pattes sa tête aplatie; la tête chargée comme une pelle, il lui donne une secousse et jette hors du trou les quelques grains de terre qu'elle porte; c'est un ouvrage long et fatigant; cependant un quart-d'heure suffit pour le faire. Voici le traquenard terminé, le chasseur se poste au fond et s'enfonce dans le sable, et en ne laissant passer que ses deux cornes qu'il écarte l'une de l'autre autant qu'il lui est possible, et ses yeux qui sont au nombre de douze.
Voyez, mon ami, comme les voyageurs anciens ont été obligés de mentir pour faire croire qu'ils avaient vu des _cyclopes_, c'est-à-dire des gens qui n'ont qu'un oeil; comme il leur a fallu venir de loin pour oser dire qu'ils avaient vu des hommes qui, d'ordinaire, s'appellent _borgnes_ dans le pays que l'on habite. Eh bien! moi, sans sortir d'ici, je rencontre un chasseur qui a douze yeux!
Le _formica-leo_ ne bouge pas, on croirait qu'il est mort ou endormi, ses cornes ne trahissent pas le moindre mouvement. Ah! voici du gibier; une _fourmi_, en côtoyant le bord du trou, a fait rouler un grain de sable et est tombée dans le piège à la profondeur d'une demi-ligne; elle remonte, mais le précipice est escarpé, et les grains de sable manquent sous ses pattes, elle perd du terrain, elle est au moins à cinq grains de sable plus bas que tout à l'heure. Cependant un effort l'a servie, elle remonte; alors le _formica-leo_, chargeant sa tête de gravier, lui lance avec violence cette pluie de sable, lui fait perdre l'équilibre, elle glisse, mais elle se cramponne et cherche à remonter; une seconde pluie de sable tombe sur elle et lui fait perdre le peu de terrain qu'elle regagnait; alors le chasseur précipite ses coups, et bientôt la malheureuse fourmi, entraînée à la fin, et par un terrain mobile qui roule sous ses pattes, et par les projectiles qui lui sont lancés sans relâche, finit par tomber au fond de l'entonnoir entre les cornes ouvertes de son ennemi; les deux cornes se resserrent et la percent, en la saisissant, de part en part, puis le chasseur redevient immobile: ses deux cornes sont des trompes au moyen desquelles il suce sa proie en peu de temps, il ne reste de la fourmi que la peau et la tête. Le _formica-leo_ ne mange pas les têtes de ses victimes, la tête n'est pas de son goût; il charge ces dépouilles sur la catapulte qui lui sert de tête à lui-même et les lance au dehors, puis il se renferme dans le sable et reprend la position qu'il avait avant l'arrivée de la fourmi.
La place est bonne: voici venir un _cloporte_ que le soleil incommode et qui abandonne le mur pour trouver ailleurs quelque fente fraîche et humide où il puisse se cacher; le voici sur le bord de la trappe, il glisse, le _formica-leo_ fait jouer son artillerie, le _cloporte_ remonte, en vain le chasseur redouble ses coups, le _cloporte_ lui échappe.
Un moucheron, à son tour, se laisse tomber dans le piège; mais il ouvre ses ailes et s'échappe, malgré la pluie de sable que lui lance son ennemi. Le _cloporte_ en s'échappant a fait à l'entonnoir de fortes avaries; c'est sans doute ce qui, joint au peu de succès des deux dernières chasses, détermine le _formica-leo_ à aller tendre ailleurs ses embûches; il remonte sa spirale et s'en va, toujours à reculons, chercher un affût plus favorable à ses vues.
Mais arrête donc, maladroit; prends garde! Il n'est plus temps: il est tombé lourdement dans le trou au fond duquel un autre chasseur, un autre _formica-leo_ se tient en embuscade; celui-ci le saisit, encore étourdi de sa chute, le transperce entre ses cornes, le suce et en fait un excellent repas.
Est-ce l'excès de la faim, ou la colère de voir ainsi un autre chasseur tomber dans son embûche et la dégrader qui le pousse à cet acte de férocité? ou les _formica-leo_ ne voient-ils dans leurs semblables qu'une variété de gibier, et une forme de nourriture?
Le _formica-leo_ n'est pas condamné à ramper toujours ainsi sur la terre; un soir de juin, après qu'il aura bien dîné, il s'enfoncera sous le sable, plus profondément que de coutume, sans laisser ses cornes dehors.
Là il s'enferme dans une boule, faite de grains de terre appliqués sur une coque de soie, dont le dedans est plus blanc et plus fin que le plus beau satin; bientôt il devient une sorte de _demoiselle_, qui coupe avec ses dents la coque qui la renferme. Cette mouche, qui a au premier abord beaucoup de l'aspect de ces _libellules_ que nous avons rencontrées; et dont la larve vit dans la vase de l'eau, en diffère en plusieurs points. D'abord elle n'a pas la même magnificence dans sa parure; elle est grise, avec un petit liseré jaunâtre à chaque anneau; ensuite ses ailes plus larges, sont aussi plus longues que celles des _libellules_ des prairies, et au repos, sont placées sur son corps, qu'elles recouvrent entièrement, en forme de toit, tandis que l'autre les tient écartées: je vous parle des différences qui s'offrent à l'oeil d'un ignorant, les savants en voient bien d'autres qui existent, et d'autres encore qui n'existent pas.
Il est un autre insecte qui, de même que le _myrméléon_ ou _fourmillon_, ou _formica-leo_ (car on lui donne ces trois noms), tend des trappes dans le sable pour y prendre du gibier dont il vit; c'est la _cicindèle_, un joli scarabée revêtu de velours clair, piqueté de blanc, qui lorsqu'on le touche, sent à la fois la rose et le musc; son vol est un saut d'une toise, pour lequel il s'aide de ses ailes.
Avant sa transformation, sous sa première figure, la _cicindèle_ vit également d'insectes, mais elle n'est pas construite de façon à pouvoir les poursuivre: elle est donc alors obligée de prendre dans des piéges une proie que plus tard elle saura bien atteindre, en fondant dessus comme un oiseau carnassier. Elle creuse dans une terre sablonneuse, un trou étroit, profond quelquefois d'un pied; elle monte à la surface de la terre, par les mêmes procédés qu'emploient les ramoneurs; là, elle courbe sa tête et en fait un pont, sur lequel on peut franchir l'abîme de deux lignes de large qu'elle a creusé; quand un insecte passe sur ce pont, le pont devient une trappe, s'enfonce sous ses pas, et le précipite au fond du trou où il est dévoré.
Beaucoup de poëtes et de philosophes ont surtout reproché à l'homme d'être le seul animal ennemi de son espèce: les poëtes et les philosophes ont eu tort: tous les animaux s'entre-détruisent et s'entre-mangent.
Je ferai à l'homme un autre reproche; c'est qu'il est la seule espèce où l'individu soit son propre ennemi. L'homme se prive lui-même de sommeil, se nourrit d'aliments qui abrégent sa vie, les femmes se serrent dans des corsets, au point d'embarrasser le jeu de leurs organes, et même de déplacer leurs côtes. Les hommes, non contents de deux ou trois besoins réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux, et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres et misérables.
LETTRE XXVII.
Hier, un enfant est entré dans mon jardin, il a entouré de petits bâtons un espace de terre long et large d'un pas; puis il a cueilli des roses, et les a plantées, en enfonçant la queue dans la terre; il a fait de même d'un très-bel oeillet.
Quand je suis rentré, j'ai ressenti un vif mouvement d'impatience, et si l'enfant avait été là, il est probable que je l'aurais grondé sévèrement; mais il est sorti, heureusement pour lui que j'aurais effrayé, heureusement pour moi qui n'aurais pu guère manquer de dire des sottises.
Ne le voyant pas, j'ai un peu réfléchi, et je me suis rappelé deux choses.--La première est que je fais précisément comme cet enfant: avant d'avoir un jardin à moi, je me promenais librement dans les bois et sur les rivages des fleuves et de la mer; un jour, j'ai acheté un grand carré de terre que j'ai entouré de pierres en forme de mur, et j'ai planté dedans des arbres et des fleurs enlevés à toutes sortes de terrains. L'enfant pouvait se promener dans tout mon jardin, voir, respirer toutes les fleurs; il a mieux aimé entourer un petit carré, et y piquer deux ou trois de ces mêmes fleurs, exactement comme moi, seulement cela ne lui a coûté que le temps de le faire, et moi j'ai donné de l'argent. Puis, quand son jardin a été fait, il l'a laissé là, a été s'amuser à autre chose et l'a oublié; tandis que moi, avec ce carré de terre, j'ai acheté mille et mille soucis.
Si le vent mugit en fureur, autrefois il cassait _un_ arbre, et c'était un spectacle pour moi; aujourd'hui il brise un de _mes_ arbres, et c'est une crainte avant, un regret et une perte après.
J'aimais _les_ vieux murs ruinés tombant en poudre, et servant de retraite aux lézards; aujourd'hui j'ai bien envie de faire réparer _mon_ mur dont quelques pierres se sont détachées.
La seconde chose que je me suis rappelée, c'est que j'ai fait autrefois, étant enfant, dans le jardin d'un autre, précisément ce que cet enfant a fait hier dans le mien.
Nous étions alors tout petits, mon frère et moi, et l'on nous envoyait le matin à une sorte d'école, non pas, je suppose, pour que nous apprissions quelque chose, non pour que nous fussions à l'école, mais pour que nous ne fussions pas à la maison, où probablement nous faisions plus de bruit qu'on ne le souhaitait.
Le maître d'école ou de pension, je ne sais plus quel titre il se donnait, était comme les autres; c'était un honnête restaurateur, qui remplaçait le beurre qu'il ne mettait pas dans la soupe des élèves par de l'instruction qu'il était censé leur donner. Le plan de ces maisons, où l'on annonce toujours que l'on forme le coeur et l'esprit de la jeunesse, est toujours invariablement établi sur ce problème à résoudre: Trouver un moyen de vendre de la soupe le plus avantageusement possible. Le problème se résout à la manière des possesseurs de _cafés_ qui s'en posent un à peu près analogue: trouver le moyen de vendre quinze ou vingt sous ce que les gens auraient meilleur chez eux et sans se déranger pour quatre ou cinq. Les cafés ont les journaux, les maîtres de pension ces autres gargotiers, ont le latin.
Celui-ci, qu'on appelait M. Roncin, était un gros homme qu'on ne voyait jamais; c'était le seul moyen qu'il eût trouvé de se faire considérer. Madame Roncin faisait la cuisine avec l'aide d'une servante. L'autre cuisine, le latin, était faite par deux ou trois pauvres diables mal nourris, et plus mal payés. Il fallait qu'ils coûtassent moins cher à l'établissement que n'eût coûté le beurre qu'on aurait dû ajouter à la soupe, si l'on avait dirigé un restaurant d'un autre genre.
A bien dire, c'était la servante qui était la véritable maîtresse de la maison. M. Roncin était une sorte d'enseigne, et madame Roncin, qui dirigeait tout, ne décidait rien qu'en conseil avec Marianne par devant les fourneaux.
Comme nous étions au nombre des plus petits, nous étions enfermés, pendant six heures de la journée, dans ce qu'on appelle la classe de français. Nous y passions le temps de notre mieux; nous y faisions des poules et des bateaux en papier; nous jouions des billes à pair ou non pair. Quand le maître nous surprenait, il _confisquait_ nos billes, jetait nos poules et nos bateaux, et nous mettait à genoux dans quelque coin de la classe; puis il nous faisait apprendre et réciter quelque chose qui commence ainsi: _La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement,_ etc., ce à quoi nous ne comprenions rien, et lui pas grand'chose. C'était un pauvre vieil homme bien maigre, qui mettait à cela le plus grand sérieux du monde.
Il y avait dans la journée deux heures à peu près consacrées à ce que l'on appelait la récréation. Pendant ces deux heures, on nous lâchait dans une grande cour où il y avait trois ou quatre vieux arbres qui avaient résisté au temps et aux écoliers. Quelle joie et quels cris, et quel tumulte! Comme nous courions, comme nous sautions, comme nous étions heureux! Il advint un jour, à je ne sais lequel d'entre nous, d'imaginer de faire un jardin; il bêcheta, avec son couteau, dans un coin, un carré grand comme une table, y traça des allées de quatre pouces de large, mit du sable dans les allées, et planta dans les plates-bandes quelques menues branches avec leurs feuilles arrachées aux grands arbres, et aussi une tige coupée d'une giroflée qui avait fleuri d'elle-même dans le mur. Les jardins devinrent à la mode. Ceux qui, comme nous, étaient _externes_, c'est-à-dire ne venaient que le matin et s'en retournaient le soir, apportaient chaque jour des branches de fleurs coupées et des graines de toutes sortes. Les fleurs étaient fanées au bout d'une heure, les graines étaient oubliées et remplacées par d'autres quinze jours avant de germer dans la terre.
Nous venions, mon frère et moi, le matin, avec un petit panier dans lequel on mettait nos provisions de la journée, des tartines avec quelques fruits destinés à un repas que nous faisions au milieu du jour. Nous étions humiliés par le voisinage d'un jardin qui éclipsait entièrement le nôtre. Le possesseur de ce jardin y avait, comme nous dans le nôtre, planté des pois. Les siens étaient beaucoup plus beaux que les nôtres. Peut-être les avait-il moins souvent sortis de terre pour voir s'ils germaient.
Un jour le diable nous inspira un moyen de ne plus ressentir l'envie, mais de l'inspirer à nos camarades. Mon père avait un voisin; tous deux possédaient chacun la moitié d'un grand jardin, et n'étaient séparés que par une allée. Ce voisin avait de magnifiques jacinthes et en était fort curieux. Il nous vint à l'esprit de mettre ces jacinthes dans notre jardin de la pension. Le soir, je sors un instant de la maison, je vais à la plate-bande des jacinthes; je tremblais un peu; j'en prends une par la tige: je tire pour la rompre, l'oignon suit la tige. Je ne tenais pas à l'oignon que je ne trouvais pas beau, et dont je ne connaissais pas l'utilité. Néanmoins je me réserve de le séparer plus tard et de le jeter, mais au loin, pour qu'il ne me dénonce pas; mais je n'ai pas le temps. Je prends une seconde jacinthe, puis une troisième; je les cache dans la cave; je rentre, mon frère sort après moi. Nisus et Euryale ne firent pas un plus grand carnage dans le camp des Rutules. Le matin, jamais nous ne nous étions levés ni d'aussi bonne heure, ni d'aussi bonne grâce pour aller à l'école. Nous rangeons huit ou dix oignons au fond de notre panier et trois ou quatre dont la hampe de fleurs était venue sans l'oignon; puis nous étalons nos tartines par dessus.
C'était de tristes inclinations, direz-vous, mon ami; mais je vous affirmerai cependant que, ni mon frère ni moi, nous n'avons suivi pour cela la carrière du vol.
Il en est arrivé de même à _saint Augustin_, qui vola comme nous étant enfant, et qui le raconte lui-même dans ses Confessions avec une sorte de contrition narquoise et spirituelle.
«Il y avait, _dit-il_, un poirier près de notre vigne, chargé de fruits; une nuit, après avoir, comme de coutume, rôdé par les rues, nous nous en allâmes, une troupe de fripons et moi, pour cueillir ces poires; ce que nous fîmes, et Dieu m'est témoin que si nous en goûtâmes une, ce fut simplement pour faire une chose défendue. Mon Dieu! je vous ouvre ce coeur que vous avez retiré de l'abîme; vous pouvez y lire que je n'étais poussé à ce larcin que par la méchanceté. En effet, mon Dieu, ces poires étaient belles, mais ce n'est pas leur beauté qui m'engageait à les dérober, car j'en avais de meilleures chez nous, et je ne les pris absolument que pour les prendre; et s'il entra quelques morceaux de ces fruits dans ma bouche, vous savez, mon Dieu, qu'ils n'étaient sucrés que par ma malice.»
Je n'ai pas, comme saint Augustin, la consolation d'avoir été puni de mon crime par le crime lui-même. Si ces poires n'étaient pas sucrées, je dois avouer que les jacinthes étaient belles. Ma punition est arrivée tard; elle n'est arrivée qu'hier, mais elle est arrivée.
Les jacinthes étaient belles, et nous jouissions d'avance de l'admiration et de l'envie qu'elles exciteraient à la récréation. Nous allâmes tout droit à l'école, conduits par le jardinier, sans nous arrêter comme de coutume aux vitres des marchands. Là, comme nous savions que les jacinthes se volaient, nous ne voulûmes pas mettre notre panier dans le coin où l'on mettait les paniers des autres enfants; nous gardâmes le nôtre et le plaçâmes dans la classe, sous le banc, entre nos jambes. Il nous semblait que cette maudite classe ne finirait jamais pour amener le moment où nous pourrions enfin planter nos jacinthes. Tout à coup on ouvre la porte de la classe; c'est madame Roncin qui entre; elle nous appelle tous deux d'une voix mielleuse: «On dit que vous avez apporté de belles fleurs pour votre jardin. Voyons-les.»
Nous voici comme le corbeau de La Fontaine, dont je vous ai parlé dans une lettre précédente; nous prenons notre panier et le livrons à l'admiration de madame Roncin. Madame Roncin ôte d'abord les tartines et les met sur la table du vieux père Poquet; puis ensuite elle tire une à une les jacinthes et les range auprès des tartines. A ce moment, je levai les yeux et je vis, collés contre les vitres de la porte de la classe, deux figures! deux formidables figures! celle de M***, le propriétaire des jacinthes, et celle du jardinier que mon père envoyait nous chercher pour nous faire à la maison expier notre forfait. Je ne vous ferai pas, mon ami, le détail des reproches qui nous furent faits et des punitions qui nous furent infligées le lendemain en revenant à la pension. Il nous fallut mettre notre panier à la cuisine, où madame Roncin et sa servante faisaient le déjeuner. Toutes deux nous appelèrent _petits voleurs_. D'abord nous pleurâmes un peu; mais mon frère me dit:
--Dis donc, Stéphen, as-tu vu?
--Oui. Et toi?
Ce que nous avions vu; c'est que sur un des fourneaux étaient, dans deux pots, deux des plus belles jacinthes que madame Roncin s'était, je ne sais comment, appropriées.
J'avais bien vite oublié et les jacinthes et mon crime, mais je me suis hier rappelé l'un et l'autre. Mes belles roses que j'attendais depuis dix mois! mes diamants à moi! mes chères fleurs! j'allais, chaque matin, depuis qu'elles étaient fleuries, leur dire un bonjour dès les premières lueurs; je regardais si elles ne souffraient en rien, si aucun insecte n'en rongeait les boutons, je les regardais et je respirais leur parfum, et je me sentais riche et presque insolent. Et ce maudit enfant me les a inhumainement arrachées de leur tige et piquées dans _son jardin_ où elles sont mortes en quelques heures. Et mon oeillet! un bel oeillet flamand, blanc avec des bandes violettes; un oeillet que j'avais la veille refusé opiniâtrement à une femme qui le demandait. C'est alors que j'ai compris tout ce que j'avais dû faire de chagrin à ce pauvre voisin, à l'homme aux jacinthes.
Il m'a semblé subir une de ces vengeances, comme Didon en annonce une au parjure Enée.
_Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor..._
Cet enfant n'était pas né alors qui aujourd'hui tire de moi de justes peines.
En effet, ce sont nos enfants qui nous rendront la peine et les ennuis que nous avons coûté à nos pères. De même, ne leur demandons pas la tendresse que nous leur portons, ce n'est pas à nous qu'ils la doivent et qu'ils la rendront, c'est aux enfants qu'ils auront plus tard, et dont ils se plaindront injustement, alors, comme nous nous plaignons d'eux et comme nos pères se sont plaints de nous.
«On ne se rappelle le respect et la reconnaissance que l'on doit à ses parents que pour l'exiger de ses enfants.»
LETTRE XXVIII.
Il est une famille de plantes vénéneuses dans laquelle on remarque la _jusquiame_, le _datura stramonium_ et le _tabac_.
Le _tabac_ est peut-être un peu moins vénéneux que le _datura_; mais il l'est plus que la _jusquiame_, qui est un poison violent.
Voici un pied de tabac qui est une aussi belle plante qu'on en puisse voir; elle s'élève à six pieds de hauteur, et du sein de larges feuilles d'un beau vert, fait sortir des bouquets de fleurs roses, d'une forme gracieuse et élégante.
Pendant longtemps le tabac a fleuri solitaire et ignoré dans quelques coins de l'Amérique. Les sauvages auxquels nous avons donné de l'eau-de-vie, nous ont donné en échange le tabac, dont la fumée les enivrait dans les grandes circonstances. C'est par cet aimable échange de poisons qu'ont commencé les relations entre les deux mondes.
Les premiers qui jugèrent devoir se mettre la poudre du tabac dans le nez furent bafoués d'abord, puis un peu persécutés. _Jacques Ier_, roi d'Angleterre, fit contre ceux qui prenaient du tabac, un livre appelé _Miso-capnos_. Peu d'années après, le pape _Urbain VIII_ excommunia les personnes qui prenaient du tabac dans les églises. L'impératrice _Élisabeth_ crut devoir ajouter à la peine de l'excommunication contre ceux qui, pendant l'office divin, se bourraient le nez de cette poudre noire; elle autorisa les bedeaux à confisquer les tabatières à leur profit. _Amurat IV_ défendit l'usage du tabac sous peine d'avoir le nez coupé.
Une plante utile n'eût pas résisté à de pareilles attaques.
Si, avant cette invention, un homme s'était trouvé qui dit: Cherchons un moyen de faire entrer dans les coffres de l'État un _impôt volontaire_ de plusieurs millions par an; il s'agit de vendre aux gens quelque chose dont tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse pas se passer. Il y a, en Amérique, une plante essentiellement vénéneuse; si vous exprimez de son feuillage une huile empyreumatique, une seule goutte fait périr un animal dans d'horribles convulsions. Offrons cette plante en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre; nous la vendrons très-cher; nous dirons aux gens de se fourrer la poudre dans le nez.
--Vous les y forcerez par une loi?
--Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. Pour celui qui sera haché, nous leur dirons d'en respirer et d'en avaler un peu la fumée.
--Mais ils mourront?
--Non, ils seront un peu pâles; ils auront des maux d'estomac, des vertiges, quelquefois des coliques et des vomissements de sang, quelques douleurs de poitrine, voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit: _L'habitude est une seconde nature_; on n'a pas dit assez: l'homme est comme ce couteau auquel on avait changé successivement trois fois la lame et deux fois le manche; il n'y a plus pour l'homme de nature, il n'y a que les habitudes. Les gens d'ailleurs feront comme _Mithridate_, roi de Pont, qui s'était habitué à prendre du poison.
La première fois qu'on fumera du tabac, on aura des maux de coeur, des nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides; mais cela diminuera un peu; et, avec le temps, on s'y accoutumera au point de n'éprouver plus ces accidents que de temps à autre, et seulement quand on fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand on sera mal disposé, ou dans cinq ou six autres cas.