Part 14
J'ai ici un livre assez ancien, c'est-à-dire qui date d'une centaine d'années, et qui a pour titre:
_Catalogue des anémones à pluche._
J'y trouve surtout ceci de remarquable, et qui peut appuyer singulièrement ce que je vous ai dit dans une autre lettre relativement à la difficulté de s'entendre sur les couleurs; c'est qu'il est question d'une foule de couleurs et de nuances, dont les noms ne disent absolument plus rien aujourd'hui.
_Célidée_ blanche mêlée d'incarnat, sa pluche est _céladon_; _Colombine_, est toute couleur _colombine_; _Éristée_, est _perciquine_; _Marguerite_, est couleur _fiammette_; _Françoise_, est _nacarate_; _Syrienne_, est _isabelle_; _Augustine_, est _rouge mort_, etc., etc.
La couleur _céladon_ est vert blafard; la couleur _fiammette_, rouge-feu; la couleur _colombine_, est gris-de-lin lavé de rouge et de violet; la couleur _nacarate_ est rouge clair; la couleur _isabelle_ est un mélange de rose, de blanc et de jaune. Je ne sais trop ce que sont le _rouge-mort_ et la couleur _perciquine_.
Ne parlez pas à un amateur d'anémones d'autre chose que de ses anémones; si vous lui dites: J'ai un bel oeillet, il vous demandera quelle espèce d'anémone est-ce? Ne pensez pas du reste que les amateurs de fleurs aiment les fleurs plus que les savants: les savants ne reconnaissent pas l'anémone cultivée, ou disent que c'est un monstre, ou ils la dessèchent, la collent sur du papier, et écrivent au-dessous des mots barbares. Les amateurs se contentent d'exiger des anémones des conditions difficiles; ainsi il y a une sorte de calice vert qui doit être placé juste à un tiers de la fleur et à deux tiers de la terre, sans cela l'anémone étalera en vain les plus riches couleurs, elle sera honteusement rejetée des plates-bandes et déclarée bouquet. Je vous passe une douzaine de conditions plus ou moins singulières que l'on exige de ces pauvres fleurs.
Voici la _pivoine_, une sorte de rose gigantesque du plus beau rouge. Il n'y a pas d'amateurs de pivoines, si ce n'est de pivoine en arbre, parce que la pivoine en arbre est moins belle peut-être, plus difficile à cultiver, mais plus rare. La pivoine ordinaire, rouge, rose ou blanche, n'est tenue en aucune estime;
Elle est commune!
Merci, mon Dieu! de tout ce que vous avez créé de commun; merci, mon Dieu! du ciel bleu, du soleil, des étoiles, des eaux murmurantes, des ombrages des chênes touffus;
Merci des bluets des champs et de la giroflée des murailles;
Merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol;
Merci, mon Dieu! des parfums de l'air, des bruissements du vent dans les feuilles;
Merci des nuages colorés par le soleil à son lever ou à son coucher;
Merci, mon Dieu! de l'amour, le sentiment le plus commun de tous;
Merci de toutes les belles choses que votre magnifique bonté a faites communes.
La pivoine a cependant été autrefois célèbre; elle a éloigné les tempêtes, rompu les enchantements, détourné les maléfices, elle guérissait aussi un peu l'épilepsie. Son nom _pæonia_ venait de _Pæon_, célèbre médecin, qui l'avait employée pour guérir _Pluton_ blessé par _Hercule_. Aussi on ne récoltait pas légèrement la racine de la pivoine; c'était la nuit à une certaine heure et pendant une certaine phase de la lune; et encore fallait-il faire bien attention à ne pas être aperçu par le pic-vert; si on était aperçu par le pic-vert, on devenait aveugle.
La pivoine n'est plus qu'une belle et splendide fleur méprisée des amateurs, et qu'on ne voit guère que dans les pauvres jardins.
LETTRE XXIV.
Je ne suis pas, mon ami, sans avoir fait aussi quelques voyages; il y a un temps où j'écrivais en quelques mots, chaque soir, le résumé de mes impressions de la journée.
Voici quelques-unes de ces lignes.
LILLE:
«Je suis allé à la messe de minuit; de vieilles femmes priaient et se préparaient à faire un souper appelé réveillon; de temps en temps elles tiraient de dessous leurs jupes une chaufferette, sur laquelle cuisaient deux ou trois harengs; elles retournaient les harengs, remettaient la chaufferette _à sa place_, et recommençaient à prier.»
«En _Picardie_, on m'a servi des tartes aux poireaux; ce serait très-mauvais si on en pouvait manger.»
SUISSE:
«_Lausanne._ Ici j'ai pêché à la ligne dans le lac de Genève; je n'y ai pas pris de poisson, c'est absolument comme dans les divers fleuves, lacs et rivières, où j'ai essayé la même pêche. Me voilà donc en Suisse.»
Quand je disais: Voilà un bel arbre, ou une eau limpide, ou un beau linceul de neige, ou une verte pelouse, on me disait: «Bah! vous n'avez pas vu la Suisse?--Non.--Alors ne parlez ni de gazon, ni de neige, ni d'eaux limpides, ni d'arbres, ni de rien que ce soit au monde.»
Un jour je suis parti pour la Suisse, non pas tant pour voir la Suisse que pour y être allé. Et pour pouvoir parler à mon gré d'arbres, d'herbes, d'eau et de neige.
Je partis donc; mais ma haine des voyages partit avec moi et m'exposa à de singulières choses; j'avais de l'argent et du temps pour trois semaines, et je découvris un soir qu'il y avait huit jours que je pêchais des gardons dans le petit lac de Nantua, me croyant en Suisse; c'était fort beau du reste. J'aimais cette montagne demi-circulaire, couronnée de neige; au-dessous de la neige, des sapins au feuillage noir, au-dessous des sapins, de beaux peupliers bordaient l'eau et y plongeaient l'ombre de leur cime.
Un jour, comme je regardais des voyageurs arrêtés à la douane, je compris que j'étais encore en France, et je passai la frontière. J'arrivai à Genève, mais en route, j'avais un regret et un remords, dont voici le sujet:
Comme j'étais sur le bateau qui conduit par la Saône, de Châlon à Lyon, je remarquai une femme accompagnée de deux enfants: le premier avait douze ans, elle tenait le second sur ses bras. Il y avait dans l'aspect de cette femme un mélange de distinction et de malheur qui me toucha au plus haut degré. Son costume n'était pas un costume de voyage, mais un composé hétérogène de diverses pièces de diverses toilettes. Tout cela était fané et d'autant plus triste que l'on voyait que ç'avait été riche et élégant. Elle avait un chapeau vert, mais flétri, avec des fleurs chiffonnées, un manteau de tartan à carreaux rouges et noirs, un gant percé à une main, l'autre, nue, était blanche et distinguée, ses doigts effilés, ses ongles très-soignés, mais pas une bague, pas même une alliance; c'était la main gauche qui était découverte. J'ai été pauvre, et il m'en est resté un tact merveilleux pour discerner la pauvreté, d'un coup d'oeil, à travers les nobles mensonges de la fierté, à travers les touchantes ruses de l'orgueil. L'aîné des enfants était proprement vêtu; mais ses vêtements, devenus courts et étroits, ses cheveux trop longs et séchés, montraient que sa mère avait de lui tous les soins qui ne demandent pas d'argent. Je ne sais quoi m'attristait auprès de cette femme; son visage était beau, calme et digne, mais je surpris un regard doucement levé vers le ciel et reporté sur ses deux enfants, une sorte de prière muette et furtive. Il tombait une brume légère, mais froide et désagréable. Toutes les femmes étaient successivement descendues dans les chambres; quelques hommes seulement restaient sur le pont; puis elle, assise et ses deux enfants. Elle ramena son tartan sur le petit. J'aurais donné tout au monde pour retenir la dernière femme qui descendit dans la cale, car j'avais vu ce qui retenait la pauvre mère sur le pont. Entre son poignet et son gant, j'avais vu passer le bout d'un papier jaune, c'était le billet qu'on lui avait donné en échange du prix de sa place: le mien était rose et désignait la première place, donc elle n'avait pris que les secondes; sur le pont cela n'était pas visible, mais pour se mettre à l'abri, il fallait descendre dans une cabine où étaient tous les voyageurs des secondes places, des ouvriers et des femmes en fichu. J'adressai du meilleur de mon coeur une prière à Dieu pour que la pluie cessât. Quelques instants après, un rayon de soleil dissipa les nuages; je crus que j'avais été entendu et exaucé, je remerciai Dieu comme je l'avais prié.
Comme nous laissions alors Trévoux sur la gauche, tous les voyageurs remarquèrent un jardin en terrasse sur la Saône ombragé d'un bouquet d'arbres charmants; c'étaient des arbres de Judée, dont les fleurs serrées sur les branches formaient à l'oeil une épaisse feuillée rose. Un rayon de soleil illuminait cette riante décoration. L'enfant la fit remarquer à la mère. Celle-ci tira du fond de son coeur un sourire pour son enfant, mais ce sourire pâlit et se glaça sur ses lèvres. Mes yeux ne pouvaient se détourner de ces trois êtres, et il semblait qu'une fée malfaisante se plût à me faire voir et deviner une à une toutes les pauvretés qu'ils cachaient. Quelqu'un demanda quelle heure il était; l'enfant fouilla à sa poche, mon coeur se serra d'espoir et d'attente; j'aurais donné tout ce que j'avais d'argent pour qu'il en tirât une montre. Dans cet instant d'indécision, il se passa mille choses dans mon esprit. Je me suis peut-être trompé, elle n'a pas de bagues, mais bien des femmes n'en portent pas. Elle n'aime peut-être pas les bijoux. J'ai connu une femme extrêmement riche qui n'en admettait jamais un seul dans sa parure. Hélas! l'enfant ne tira que son mouchoir.
Un homme alors répondit à celui qui avait demandé l'heure. C'était un homme court et plutôt épais que gros. Il paraissait avoir cinquante ans et avait les cheveux gris. Il était vêtu d'une redingote, d'un gilet et d'un pantalon de drap noir. Il était visible que cet homme n'attache aucune idée à nulle couleur et n'a de goût particulier pour aucune; mais c'est qu'il est riche, et que le noir, lui a-t-on dit, est comme il faut. Ses bottes sont grosses, les sous-pieds de son pantalon ne sont pas cirés, sa tête est enveloppée d'un large col de chemise empesé; il a du coton dans les oreilles; lesdites oreilles sont percées, mais il ne porte plus de boucles d'oreilles. Il a un gros diamant à sa chemise et un autre à son doigt; ses deux mains sont presque toujours dans les poches de son pantalon; tout en lui dit: bête devenu sot, commun et riche. S'il répond a celui qui lui a demandé l'heure, c'est que cela lui donne une raisonnable occasion de tirer une large montre d'or ornée de gros cachets de cornaline qui lui battent le ventre; la montre tirée, il la fait sonner à son oreille pour montrer qu'elle est à répétition.
L'enfant s'approcha et regarda la montre, lui, regarda l'enfant, et vit aussi vite que moi les vêtements courts et étroits.
--Eh bien, dit-il d'un ton bourru, tu me reconnaîtras, tu me regardes assez.
Deux autres hommes rirent de la plaisanterie. L'enfant devint rouge comme une cerise. Sa mère l'appela d'une voix douce et triste, puis elle le gronda un peu, puis elle l'embrassa. Elle aimait mieux lui dire qu'il avait tort, que de lui dire qu'il était pauvre.
Je m'approchai du bord comme pour regarder quelque chose, et d'un coup de coude je fis pirouetter le gros homme. Il grommela, je le regardai dans les yeux, il passa sur l'autre bord. J'aurais bien voulu causer avec cette femme, mais je craignais de l'offenser en lui adressant la parole; peut-être croirait-elle que je suis plus hardi avec elle qu'avec les autres. L'enfant vint s'appuyer sur le bord du bateau, je lui parlai et j'étais timide avec cet enfant de douze ans; je l'aurais presque remercié de ce qu'il voulait bien me répondre. Je trouvais dans cette pauvreté la chose la plus respectable que j'eusse jamais vue de ma vie. J'aurais bien voulu savoir si la mère me voyait causer avec intérêt avec son enfant, mais je n'osais regarder de son côté. Je jure qu'il n'y avait là aucune pensée personnelle; j'avais alors dans le coeur et dans la tête plus d'amour pour une autre qu'il n'y en peut raisonnablement tenir--mais j'avais compris comment cette femme avait été blessée de la rusticité de ce malotru. J'espérais effacer cette impression par une impression contraire, et puis je me plaisais tout en répondant aux questions de l'enfant plus hardi avec moi que je ne l'étais avec lui, je me plaisais à suivre la série de pensées que je pouvais faire naître dans le coeur de sa mère. D'abord elle ne croit plus que son enfant soit destiné à être repoussé par tous, parce qu'elle est pauvre; puis elle pense que ses questions et son langage intéressent un homme d'un âge mûr, et elle se dit: Il aura de l'esprit, ce sera un homme distingué, il sera un jour honoré. Il vint un moment où elle l'appela d'un signe; elle tira d'une sorte de panier plat caché sous son manteau un morceau de pain et deux pommes qu'elle lui donna. Il est des choses bizarres que peu de personnes peut-être comprendraient; je n'avais jamais vu cette femme, mais il me semblait reconnaître entre elle et moi un lien mystérieux: il y avait en moi une voix qui lui disait: Tu es malheureuse, je te consolerai; tu es pauvre, je travaillerai pour toi. Ce n'était pas de l'amour comme je l'ai éprouvé, mais c'était une piété ardente et pleine de tendresse; peut-être était-ce une autre sorte d'amour: toujours est-il que si elle avait daigné me parler, mon âme se serait fondue de joie.
Cependant on arriva. Le jour commençait à baisser, les voyageurs mettaient à part leurs bagages; elle n'avait qu'un carton qu'elle avait gardé à côté d'elle. Je faisais mille romans. Que vient-elle faire à Lyon? Y sera-t-elle plus riche, plus heureuse? Déjà les commissionnaires nous appelaient du quai et nous offraient des hôtels; ce tumulte, ces voix, tout cela me réveilla comme d'un songe; je crus voir une sorte de folie dans les sentiments qui s'étaient emparés de moi. C'est singulier comme on devient raisonnable, c'est-à-dire moins grand, moins noble, moins généreux, sitôt qu'on se rapproche des villes et des hommes. Je me décidai cependant à une chose.
Je fis deux parts de mon argent. Je mis d'un côté ce qu'il me fallait pour retourner chez moi sans continuer mon voyage, et de l'autre, ce qui me restait. Mon intention était de le donner à l'enfant, au moment où l'on sortirait du bateau en tumulte et de me sauver, de passer la nuit dans un hôtel et de m'en retourner le lendemain matin. Mais j'allai prendre ma petite malle de cuir quand le bateau fut amarré au quai, et quand je revins, je ne retrouvai plus ni la mère ni les enfants: je les cherchai dans la foule; mais si j'avais mis à ce moment dans mes recherches l'ardeur que j'ai mise plus tard dans mes regrets, je les aurais retrouvés. Mais ce bruit, cette foule, ces voix, tout semblait dissiper chez moi comme une ivresse; il fallait porter ma malle, trouver un hôtel.
Mon Dieu! à quel fil donc tiennent les quelques bonnes ou grandes pensées qu'un homme a dans sa vie, puisqu'elles tombent à de si petits chocs, de si petites choses et de si petits intérêts.
Je continuai ma route et je restai triste et mécontent de moi.
Il m'est resté de ce voyage une autre impression plus triste peut-être en ce qu'elle est haineuse. Comme je suivais à pied le bord du lac de Genève, je trouvai le château de Chillon entre Clarens et Villeneuve, qui est à l'extrémité du lac. Ou me fit descendre dans un souterrain de quinze pieds au-dessous de la surface de l'eau, et dans lequel il n'entre qu'un peu de lumière par une ouverture qu'on a fort agrandie cependant depuis que ces souterrains ne sont plus une prison.
Là je vis des anneaux de fer attachés à des piliers; et, profondément empreinte dans le roc, chose horrible! la trace des pas d'un prisonnier qui y passa de longues années. Je touchai cet anneau, et lorsqu'il retomba sur le pilier de pierre, il rendit un son lugubre qui retentit dans mon coeur. J'entendais le lac gronder au-dessus de ma tête, je ne pouvais respirer, je me hâtai de remonter pour savourer une bouffée d'air, d'air libre; tout le reste du jour je fus en proie à une sorte de délire, j'éprouvais toutes les sensations du désespoir et de la rage. Il me semblait que mon être s'était comme dédoublé et qu'une moitié était restée dans ce cachot.
Je regrettai amèrement un enfantillage qui m'avait, avec la pointe d'un couteau, fait écrire mon nom sur un des piliers au milieu de cent autres noms, pour que ceux des peintres qui m'ont envoyé en Suisse pussent y trouver une trace et une preuve de mon passage. Je souffrais de savoir mon nom dans cet horrible cachot; une mauvaise honte me retint, sans quoi je serais retourné l'effacer. Aujourd'hui même que cette impression a perdu presque toute sa force, j'aimerais mieux que mon nom n'y fût pas.
Je restai quelques jours à Lausanne, puis un matin je m'aperçus que j'étais au bout de mon temps et presque au bout de mon argent. Et je revins chez moi.
LETTRE XXV.
DES TORTS QU'UNE OREILLE D'OURS PEUT AVOIR A L'ÉGARD D'UN HOMME.
Une des fleurs reconnues fleurs par les amateurs est l'oreille d'ours ou l'auricule. Heureuses les fleurs qui ont pu éviter les savants et les amateurs, elles n'ont pas reçu de noms ridicules, elles ne sont pas tourmentées, harcelées, soumises aux plus bizarres exigences, elles fleurissent tranquilles.
Les savants exigent que l'auricule soit jaune; si elle se présente vêtue d'une autre couleur, c'est un monstre, comme les roses doubles.
Les amateurs lui accordent la permission de porter les couleurs qu'elle veut, mais ce n'est qu'une apparence de liberté. J'ai vu une fois un amateur furieux; on lui avait envoyé des oreilles d'ours de je ne sais quel pays. Il les avait cultivées avec soin; ils les avait tourmentées selon les usages des amateurs, il les avait privées d'eau, et surtout de soleil et de terre en les mettant dans un pot, et comme j'entrais chez lui, il les arrachait une à une et les écrasait sous ses pieds. Je compris à ses paroles entrecoupées que les auricules s'étaient vengées en ne remplissant pas les conditions exigées et qu'il en avait espérées.
Cependant je risquai quelques questions pour m'assurer du fait et en même temps voir ce qu'avaient pu commettre de si horrible ces pauvres fleurs, qui me paraissaient à moi parées des plus riches couleurs et d'une fraîcheur ravissante; il continua son exécution, mais en prononçant à chacune son jugement et sa condamnation motivés avant de l'écraser sous les pieds.
Vous pourrez faire comme moi et en tirer des conséquences instructives: à savoir, quels sont les devoirs de l'auricule à l'égard de l'homme et comment elle s'avise de les transgresser.
Il en prit une du plus beau velours bleu. Sa tige est trop basse, dit-il, et il l'écrasa.
A celle-ci succéda une autre d'un riche velours brun avec un rond blanc au milieu qu'ils appellent oeil: Sa tige est trop haute; écrasée.--Une velours orange: La fleur n'est pas exactement ronde; écrasée.--Une velours pourpre foncé: Le bouquet n'a que huit fleurs, il doit en avoir douze; écrasée.--Une velours olive: l'oeil bave (c'est-à-dire qu'il a une légère teinte de couleur olive); écrasée.--Une velours jaune: L'oeil n'a pas le tiers de la circonférence de la fleur, c'est le moins qu'il puisse avoir; j'ai un ami qui exige qu'il en ait la moitié, je suis indulgent, mais je ne puis admettre celui-ci; écrasée.--Une velours violet pâle: L'oeil n'est pas exactement rond; écrasée.--Une velours violet foncé: Eh! que faites-vous ici? votre _clou_ dépasse vos _paillettes_, c'est gentil!
Ici j'arrêtai le juge et le bourreau pour demander une explication. Les amateurs d'oreilles d'ours appellent le _pistil_, c'est-à-dire l'organe femelle, le _clou_, et les _étamines_, c'est-à-dire les organes mâles, _paillettes_. Les étamines doivent dépasser le pistil et paraître seules, c'est une chose fort grave quand le contraire arrive. Quels que soient alors la couleur et l'éclat de la fleur, un véritable amateur ne peut la conserver chez lui.
Une centaine de charmantes fleurs furent ainsi sacrifiées à mes yeux. J'essayai en vain de les sauver en priant qu'on m'en fit cadeau; ma requête fut rejetée.
--Du tout, je vous en donnerai d'autres.--Mais celles-ci me plaisent beaucoup.--Allons donc, vous plaisantez.--Nullement.--Je ne veux pas qu'il sorte de chez moi de pareilles fleurs; si on savait que je vous les ai données, on accuserait ma collection ou mon amitié.--Il fut inflexible.
Ne croyez pas, mon bon ami, que j'invente ou que j'exagère rien; trouvez un amateur d'auricules et lisez-lui ce passage de ma lettre, je vous déclare à l'avance qu'il ne sourira pas, qu'il ne verra là rien de plaisant, qu'il vous dira que son confrère a raison, peut-être seulement le trouvera-t-il un peu trop indulgent. Du reste, mon ami, c'est un chapitre à ajouter aux droits de l'homme. Vous savez maintenant ce que vous doivent les auricules, et j'espère que vous saurez vous faire respecter.
LETTRE XXVI.
UN VIEUX MUR.
Je ne déteste pas les murs, c'est une bonne et consolante pensée quelquefois que d'être dans une enceinte fermée, seul avec des fleurs, des parfums, des arbres, du ciel, de l'air, du soleil, des étoiles, des souvenirs, des rêveries, et de savoir que personne ne peut vous y venir troubler. J'aime les murs, mais je ne veux pas de murs blancs; je n'aime que les vieux murs, j'en ai un ici, le long duquel m'amène la suite de mon voyage et qui me plaît particulièrement. Il est précisément assez vieux comme cela: un peu plus vieux, il faudrait le livrer aux maçons qui y mettraient toutes sortes de pierres blanches. Tel qu'il est, il est gris et noir, et revêtu de vingt espèces de mousses et de lichens. Dans les crevasses de sa crête, s'étend une couronne de giroflées jaunes et de fougères. A son pied verdoient les pariétaires et les orties; de petites fentes servent d'asile aux lézards qui courent sur le mur. Dans les orties vivent plusieurs chenilles qui y font des coques brillantes d'où elles ressortent papillons.
Examinons les orties. Les orties ont les fleurs mâles et les fleurs femelles séparées. Les étamines des mâles se redressent en la saison avec une sorte de soubresaut qui fait jaillir un petit nuage de poussière féconde sur les fleurs femelles. Les poils qui couvrent les orties ont pour base une petite glande où se forme, d'une partie de la sève, un suc caustique; c'est de la même manière que mordent les vipères, quoique les paysans s'obstinent à leur voir un dard.
Il y a des gens qui mangent les jeunes orties cuites comme des épinards, ainsi qu'en fait foi un vers d'_Horace_ et un autre de _Perse_. C'était bien la peine d'être les maîtres du monde!
Une des habitantes de l'ortie est une chenille épineuse, d'un noir velouté et piqué de très-petits points blancs. Quand son temps est arrivé, elle se pend par les pieds à une feuille d'ortie. Plus tard, elle devient un magnifique papillon noir et rouge brun avec un oeil sur chaque aile, auquel le bleu, le violet, le rouge, le blanc et le jaune donnent l'éclat des yeux qui sont sur les plumes de la queue du paon. Aussi ce papillon est-il appelé _paon de jour_.
Le _Vulcain_, que nous avons déjà rencontré, a vécu chenille sur l'ortie.
Le papillon appelé _tortue_ a été précédemment sur l'ortie une chenille rayée de vert et de brun, puis une chrysalide rayée. La _belle dame_ est aussi une hôtesse de l'ortie.
Il vient un moment où le vieux mur change d'aspect. Le voici vert et rose--des rosiers du Bengale le tapissent dans toute sa hauteur, au point de le cacher entièrement. Les roses sont aussi nombreuses que les feuilles; cette palissade de dix pas, n'étale pas moins de mille à douze cents roses épanouies à la fois. Un peintre n'oserait pas en mettre autant sur des rosiers; les arts ont besoin de la vraisemblance, le vrai s'en passe facilement. Ici est un mur de roses roses; il est un autre coin où s'étend un gazon de roses rouges; une centaine de rosiers du Bengale, à fleurs pourpres, ont été palissadés sur la terre et la couvrent de feuilles et de fleurs; mais revenons au pied du vieux mur.