Part 13
Les aulnes, des saules de diverses sortes, des peupliers de trois, de quatre espèces, nous séparent d'un petit chemin qui conduit à la mare entourée de roseaux; là, une eau fraîche et limpide permet de voir jusqu'au fond les petites roches, et le sable et les poissons.
Il y a loin du _roseau_, un des premiers instruments de musique des anciens, au piano, à la flûte, au basson, à la harpe et au violon.
Il est à remarquer cependant que les miracles de la musique doivent être reportés à l'époque où les grands musiciens soufflaient dans les tuyaux d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur une écaille de tortue.
_Ille ego qui quondam gracili modulatus_ avenâ... _Orpheus viduos sonorâ, solabatur_ testudine _amores._
Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte d'avoine endormait Argus.
Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments, aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le monde y va, sans quoi personne n'y irait.
Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il leur faut subir!
Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on pouvait prendre pour de la malveillance la supériorité qu'accordait le roi Midas à l'avoine sur la tortue.
Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient; il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.
Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret, fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»
Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau, sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.
Le roseau (_calamus_) a été la première plume. Le roseau servait à faire des flèches et des cannes:
_Lethalis arundo._ (VIRG.)
_.... Equitare in arundine longa._ (HOR.)
Une sorte de punaise d'un gris verdâtre sort de la vase, quitte l'eau au fond de laquelle elle a vécu jusqu'ici, et s'accroche à une petite branche de roseau; là, elle enfonce dans l'écorce du roseau deux petites griffes bien acérées qu'elle a à chaque patte; après quelques moments d'immobilité, vous voyez ses yeux devenir brillants, son dos se fend et se déchire; puis une tête s'élève par l'ouverture; après cette tête viennent le corps et les ailes d'une _libellule_ ou _demoiselle_; les ailes sont plissées et informes, le corps est mou et ramassé; elle attend que l'air au-dehors, que la vie au-dedans, aient tout mis en bon état; au bout d'une demi-heure, elle se secoue et s'envole, légère, svelte et richement parée des couleurs de l'émeraude, de la turquoise, et pour le moins aussi éclatante.
En effet, j'en vois une foule qui se jouent dans l'air et se posent sur les roseaux; quelques-unes s'élancent et disparaissent à tire d'aile, mais pour revenir quelques instants après. Elles vivent de proie et dévorent les insectes de l'air, comme elles mangeaient ceux de l'eau sous leur première figure.
Entre tous les insectes ce sont ceux peut-être qui ont le moins de ressemblance d'un sexe à l'autre. D'abord le mâle est plus grand que la femelle, contrairement à ce qu'on remarque dans tous les autres insectes; ensuite ils ont des vêtements tout à fait différents. En voici de grosses qui sont rayées de jaune et de noir-verdâtre; leurs mâles sont le plus souvent de couleur ardoisée; quelques mâles cependant sont jaunes comme leurs femelles. En voici d'autres d'un bleu sombre et luisant, avec des taches noires sur l'extrémité des ailes; leurs femelles sont d'un beau vert doré.
Leur manière de faire l'amour ne laisse pas que d'être singulière, quoique ce ne soit pas un procédé nouveau pour les hommes. C'est par l'obstination et l'ennui qu'elle cause, c'est par une assiduité presque hostile, que les mâles viennent à bout de séduire la beauté qui captive leur coeur, d'ordinaire de la moitié de septembre à la moitié d'octobre. Nous ne tarderons pas à en voir un exemple; voici une femelle verte et dorée qui se pose sur un jonc à fleurs roses; elle reluit coquettement au soleil; un mâle bleu l'a aperçue, il se précipite sur elle et la saisit à la gorge; il porte à l'extrémité de son long corps une pince dans laquelle il prend le col de la belle, puis il l'enlève. Jusque-là ce n'est que de la violence et de la brutalité, mais elle ne peut le conduire à grand'chose; leur conformation à tous deux est telle qu'il ne peut être heureux que du consentement de la femelle; il ne peut donc que la _forcer_ à se donner _volontairement_ à lui. Il l'emporte ainsi à travers les airs, et ne la lâche plus qu'elle n'ait consenti à couronner sa flamme.
Les prairies et le bord des étangs sont témoins quelquefois de résistances d'une demi-heure.
Savez-vous ce que c'est qu'une résistance d'une demi-heure pour un insecte qui ne vit qu'un été!
J'ai vu plus d'une fois dans le monde une jeune femme entourée des hommes les plus beaux, les plus spirituels, les plus aimables, finir par se donner à quelque homme vieux et laid, que personne ne s'était avisé de craindre. Ces gens-là réussissent par le procédé dont nous venons de parler, par l'ennui, par l'obsession, par l'acharnement; parce qu'ils attendent, un moment, pendant quinze ans; ils sont ennemis de tout amant qui se présente, ils savent au besoin alarmer le mari et épouvanter la femme; ils épient toutes les impressions, tous les regards, toutes les pensées; si cependant on réussit à tromper Argus, ne croyez pas qu'il se laisse couper la tête comme celui de la Fable, Argus devient le confident de l'amour qu'il n'a pas su empêcher. Il met quinze ans à faire le chemin qu'un autre fait en huit jours ou ne fait pas du tout; aussi n'avance-t-il que d'une demi-ligne à la fois, son premier pas visible est le dernier. Et puis, il y a des femmes qui finissent par aimer l'amour d'un homme sans aimer sa personne; elles se croient amoureuses et cèdent au sentiment qu'elles croient éprouver; ce n'est que plus tard qu'un second amour vient leur ouvrir les yeux.
Les eaux et les rivages ont leurs arbres, leurs fleurs et leurs papillons, qui sont les libellules. Il est une autre sorte de libellule ou demoiselle qui, pour vous et pour moi, ressemble singulièrement à celle que nous venons de voir, mais entre lesquelles les naturalistes reconnaissent de grandes différences; ce n'est pas ici que nous les trouverons, elles n'ont pas vécu sous l'eau comme les autres, c'est au contraire dans le sable et sous le soleil le plus ardent qu'elles ont exercé leur premier état; il est plus que probable que nous les rencontrerons dans le cours de notre voyage.
Sur l'eau s'étendent de larges feuilles rondes et luisantes, d'un vert sérieux; sur ces feuilles s'épanouissent de belles roses blanches doubles; c'est le _nénufar_; c'est le lis des étangs. On le voit tenir ses feuilles roulées sous l'eau pendant tout le temps qu'il y a du froid à craindre; mais aussitôt que la belle saison est assurée, il allonge les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s'étaler sur la surface de l'eau; les fleurs ne tardent pas à sortir de l'eau en bouton et à s'épanouir; le soir, elles replient leurs pétales et reprennent la forme de boutons. Quand la fleur est fécondée, quand elle a passé le temps des amours, elle n'a plus besoin d'air ni de soleil, elle redescend sous l'eau, et ne remonte plus à la surface; c'est là que se forme et que mûrit le fruit, c'est là que les graines qu'il contient seront semées dans la terre du fond de la mare.
Dans un autre coin est le _nénufar_ à fleurs jaunes, dont la fleur est simple, mais dont les moeurs sont exactement les mêmes.
On a beaucoup parlé des qualités du _nénufar_; les apothicaires ont longtemps fait avec ses racines un _électuaire de chasteté_ fort en réputation. Les moines et les religieuses en font usage dans les couvents. Cependant cette vertu est plus que douteuse, depuis qu'on a remarqué que les paysans de certaine partie de la Suède considèrent la racine du _nénufar_ comme alimentaire, et la font entrer dans la composition de leur pain..... Or, il y a encore des Suédois, et il en naît tous les jours.
Il est une autre plante qui vit également dans les eaux, mais qui n'est pas dans nos jardins; c'est la _vallisnère_. Elle n'a pas, comme le nénufar, l'amante et l'amant réunis dans la même corolle; ils sont sur des fleurs différentes, comme nous l'avons déjà vu à l'égard d'autres plantes; mais ici la séparation paraît plus cruelle et plus invincible; les fleurs femelles sont placées sur un long pédoncule en spirale, au moyen duquel elles viennent s'épanouir comme celles des nénufars à la surface de l'eau, tandis que les fleurs mâles sont retenues au fond et à une grande profondeur par un pédoncule très court. Mais, à un moment donné, la fleur mâle se détache, monte libre à la surface, prodigue ses caresses aux amantes qui l'attendent et se laisse entraîner par le courant. La fleur femelle fécondée redescend sous l'eau, et va y mûrir et semer le fruit de ses amours.
Ici l'_oponogeton dystachion_, fleur blanche à étamines noires, exhale une douce odeur de vanille de sa corolle qui a l'air d'un coquillage; tandis que le _menyanthe_ qui l'avoisine semble fait de plumes blanches, et que le _pontederia cordata_ élève fort au-dessus de l'eau ses larges feuilles et ses épis bleus.
Quittons un moment le bord de ma mare pour aller chercher dans quelque autre coin du jardin le _cyclamen_ qui a pour ses graines des soins analogues à ceux du _nénufar_ et de la _vallisnère_. Sa racine est un gros tubercule informe, duquel sortent d'abord des feuilles qui ont la consistance et un peu la forme de celles de certains _lierres_, mais qui sont agréablement panachées de blanc et de vert clair. Ces feuilles forment un cercle à plusieurs rangs, en laissant au milieu d'elles un espace circulaire où la terre est nue; de cet espace s'élèvent plus tard des boutons de fleurs sur des pédoncules roulés en spirale en forme de tire-bouchons, qui se détendent graduellement et portent à quelques pouces d'élévation des fleurs blanches ou d'un violet rose, dont le centre est incliné vers la terre, et l'extrémité inférieure des pétales dressée en l'air. Quand la fleur est flétrie, quand les pétales sont desséchés, il ne reste plus qu'un ovaire grossi par la fécondation, une petite capsule d'un vert rougeâtre, qui renferme les graines. Le _cyclamen_ n'a pas dans l'air la même confiance qu'ont les autres plantes, il resserre sa spirale, et ramène sa capsule dans la terre où les graines mûriront et se trouveront toutes semées.
Loin de là, nous avons vu les _scorsonères_, les _léontodons_ livrer au vent leurs graines couronnées d'une aigrette en forme de plume. La plupart des plantes laissent tomber les leurs à leurs pieds. La _balsamine_ lance les siennes au loin. Vous connaissez la _balsamine_, ses fleurs rouges ou blanches, couleur de chair ou violettes, ou panachées de blanc ou de violet, ou de blanc et de rouge; lorsque ses graines sont mûres, elle fend d'elle-même la capsule qui les contient et les lance à quelques pas d'elle; elles s'échappent ainsi, le plus souvent, sous la main du jardinier qui veut les recueillir.
_Vale._
LETTRE XXII.
Nous voici arrivés à un groupe de vieux ormes enveloppés de _lierre_ qui se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse cependant fleurissent les _syringa_ et les _chèvrefeuilles_; les syringa dont les fleurs blanches ont l'odeur de celles de l'oranger; le chèvrefeuille qui s'est emparé de ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre, et qui élève en s'élançant autour d'eux ses fleurs qui exhalent un parfum si doux; le chèvrefeuille est une des plantes qui se plaisent sur les tombeaux; c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. Ou sait l'effet que produit sur la pensée l'encens qu'on brûle dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. Il est quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue; c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l'encens; c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins vite que l'oubli dans le coeur des vivants.
Quand le soir, au coucher du soleil, seul, dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, et la _pervenche_ bleue (la violette des morts), et le chèvrefeuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.
Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries; ce ver de tombeau a été inventé par les poëtes et n'existe que dans leur imagination; les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants vous diront qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des vers, il faut que certaines mouches aient pondu des oeufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au delà d'une certaine profondeur.
La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé! c'est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut pour l'évoquer et la faire apparaître qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin, et dont le vent vous apporte une bouffée; il ne faut que l'aspect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au coeur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éternelle séparation.
De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe, de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.
En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux; et les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble, toutes choses qui vous rappellent les morts et vous parlent d'eux.
J'avais dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon père avait plantées, et que la mort l'a empêché de voir fleurir. Chaque année, l'époque de leur floraison était pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse; c'était un mélancolique souvenir, qui renaissait et refleurissait tous les ans, et exhalait certaines pensées avec son parfum. Les oignons sont morts aussi, et rien ne vit plus que dans mon coeur.
Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi, par le souvenir et la pensée, suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts! Quel triste privilége! Et pourtant quel est celui de nous qui voudrait le perdre? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait?
_Vale._
LETTRE XXIII.
Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est le _roitelet_, non pas le même que celui qui habite un coin de ma vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle le _roitelet troglodyte_.
Celui-ci qui comme l'autre s'échapperait à travers les barreaux d'une cage, sans presque y froisser ses plumes; celui-ci est de couleur olivâtre, mais le mâle porte sur la tête une petite huppe d'une couleur aurore éclatante; la femelle a la huppe de couleur citron. Leur nid est doublé de mousse, de toiles d'araignées et du duvet qui entoure la graine de certaines plantes; la femelle y pond six oeufs d'un blanc rosé et gros comme des pois.
Mais quelle douce et saisissante mélodie semble sortir du feuillage armé de pointes aiguës de ce houx touffu. Une petite fauvette à tête brune y couve ses cinq oeufs rougeâtres, tachetés de marron, dans un nid d'herbe et de crin, qu'elle a placé sur une des branches les plus basses. Sur une branche plus élevée son mâle qui a la tête noire, chante pour la distraire des ennuis de l'incubation. Il n'interrompt ses chansons que pour aller lui chercher des insectes qu'il lui apporte sur le nid. N'approchons pas, la fauvette n'a pas dans l'homme la même confiance que le roitelet; elle abandonnerait son nid et ses oeufs si elle me voyait plusieurs fois rôder à l'entour.
Çà et là voltigent des papillons nuancés de fauve et de jaune feuille-morte; ce sont les _sylvains_ et les _faunes_, qui ne s'écartent guère des ombrages.
Dans les creux des chênes, les _cerfs-volants_, les _rhinocéros_ et d'autres scarabées attendent le soir pour voler.
Un grand papillon noir, avec une bordure d'un beau jaune au bas des ailes, s'élève jusqu'au haut des arbres; c'est le _morio_.
En voici un autre qui frappe votre vue par sa taille et par une magnifique couleur de carmin, avec des bandes noires; vous le poursuivez pour le saisir et le voir de plus près; il s'échappe et vous le perdez de vue; vous le croyez bien loin, car l'éclat de son costume le trahirait aux yeux; vous vous trompez, il est à côté de vous, sur le tronc d'un bouleau; mais ce sont ses ailes inférieures seules qui ont de l'éclat; quand il est poursuivi, il les cache sous les supérieures qui sont grises et se confondent avec l'écorce des arbres sur lesquels il aime à se poser.
Dans l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, fleurissent les _primevères_ et quelques _violettes_ pâles, et le _muguet_ dont la fleur a la forme et l'éclat d'une perle, mais d'une perle parfumée.
Bien des femmes préféreraient le muguet aux perles, mais toutes aiment mieux qu'on leur donne des perles; il y en a bien peu qui soient conduites à cette préférence par un sentiment d'avarice: les femmes sont, je le répète, comme les dieux, qui étaient plus flattés quand on leur sacrifiait les génisses grasses, ou quand on leur offrait des ornements d'or massif; ils ne mangeaient point les génisses; ils n'avaient que faire de l'or.... mais ces présents plus chers manifestaient, de la part de ceux qui les offraient, une plus grande vénération.
Encore à l'ombre, fleurit l'_arum_; un cornet vert, auquel succèdent un épi de fruits écarlates, et l'_anémone_ des bois, une charmante fleur blanche ou légèrement teinte de violet. C'est l'origine d'une anémone que nous retrouverons dans une autre partie du jardin; là, son feuillage forme un beau et riche gazon vert, duquel sortent, en forme de roses simples, les anémones rouges, écarlates ou pourpres, bleues, violettes ou blanches, ou panachées de ces diverses couleurs; c'est l'aspect le plus riche et le plus magnifique qu'il soit possible d'imaginer.
L'anémone est une des plantes dites plantes d'amateurs.
Il y a des gens, sobres de plaisirs, qui se concentrent tout entiers dans une seule fleur: il y a des amateurs de tulipes; il n'y a pour eux au monde que les tulipes, les autres fleurs sont de mauvaise herbe; et encore entre les tulipes, il n'y a que les tulipes à fond blanc, et entre les tulipes à fond blanc, il n'y a que les tulipes à pétales arrondis. L'année commence pour eux le 15 mai et finit le 28 du même mois. Il y a les amateurs de roses, il y a les amateurs d'auricules, il y a les amateurs d'oeillets, il y a les amateurs de dahlias, il y a les amateurs de camellias, il y a les amateurs de renoncules, il y a les amateurs d'anémones: ce sont les seules fleurs, les autres s'appellent _des bouquets_, et il faut voir de quelle manière on prononce le mot bouquet. De même que pour les chasseurs, il y a des animaux qui sont du gibier et d'autres qui n'en sont pas. Les amateurs de tulipes sont de tous les plus féroces, non pas cependant que les autres soient d'une grande douceur et que je conseille à personne de les approcher sans précautions. Il arrive parfois que les amateurs d'anémones cultivent simultanément les renoncules, mais ils s'exposent à se faire traiter de _fleurichons_ par les amateurs plus sévères.
J'ai connu un amateur de tulipes qui, au moment de planter ses tulipes, fait chaque année deux mélanges: l'un de terre franche, de sable et de terreau de feuille, l'autre de terre argileuse, de fumier de pigeon et de terreau animal. Dans la première, qui est favorable aux tulipes, il plante ses oignons;--dans l'autre qui réunit toutes les conditions contraires, il place celles qu'il a reçues en présent ou en échange. S'il pense ses soins insuffisants, il les arrose d'un peu d'eau de savon. Puis, à l'époque de la floraison, après vous avoir fait admirer ses plantes, il vous mène devant les autres, et dit avec un air adorablement patelin: voici des plantes que des amateurs distingués ont bien voulu m'offrir en échange des miennes.
Pour revenir aux anémones, elles ont été apportées en France des Indes orientales, il y a plus de deux cents ans, par M. Bachelier, qui fut dix ans sans en vouloir donner une à personne. Un magistrat alla le voir en robe, et faisant traîner les plis de sa robe sur les anémones en graines, trouva moyen d'en emporter quelques-unes qui restèrent attachées après la laine.