Part 3
Je ne sais comment cela m'arrive; depuis quelque tems mes chapitres finissent toujours sur un ton sinistre. En vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable,--en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver.--Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes idées, et pour apaiser les battemens de mon cœur, que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je ne vois d'autre remède qu'une dissertation.--Oui, je veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.
Et cette dissertation sera sur la peinture; car, de disserter sur tout autre objet, il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout-à-fait du point où j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le _dada_ de mon oncle _Tobie_.
Je voudrais dire, en passant, quelques mots sur la question de la prééminence entre l'art charmant de la peinture et celui de la musique: oui, je veux mettre quelque chose dans la balance, ne fût-ce qu'un grain de sable, un atome.
On dit en faveur du peintre qu'il laisse quelque chose après lui; ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.
On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts;--mais la musique est sujette à la mode, et la peinture ne l'est pas.--Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bouffons pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer autrefois.
Les tableaux de _Raphaël_ enchanteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.
Voilà mon grain de sable.
CHAPITRE XXV.
"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire, pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique enchante tout ce qui respire?"
Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre.
Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du violon.
Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans cœur tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans.
On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés.
Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu. Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et tout finit par le doute.
CHAPITRE XXVI.
Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des Alpes_.
_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible, spirituelle, annonce ton caractère et ton génie.
Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a privé les arts.
Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne, qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce flambeau céleste, ce génie divin.
Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme, un génie sublime, un dieu?
Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un œil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_.
En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre chapitre.
CHAPITRE XXVII.
Les estampes et les tableaux dont je viens de parler pâlissent et disparaissent au premier coup d'œil qu'on jette sur le tableau suivant: les ouvrages immortels de _Raphaël_, de _Corrège_ et de toute l'École d'Italie, ne soutiendraient pas le parallèle. Aussi je le garde toujours pour le dernier morceau, pour la pièce de réserve, lorsque je procure à quelques curieux le plaisir de voyager avec moi; et je puis assurer que, depuis que je fais voir ce tableau sublime aux connaisseurs et aux ignorans, aux gens du monde, aux artisans, aux femmes et aux enfans, aux animaux mêmes, j'ai toujours vu les spectateurs quelconques donner, chacun à sa manière, des signes de plaisir et d'étonnement: tant la nature y est admirablement rendue!
Eh! quel tableau pourrait-on vous présenter, messieurs; quel spectacle pourrait-on mettre sous vos yeux, mesdames, plus sûr de votre suffrage, que la fidèle représentation de vous-mêmes? Le tableau dont je parle est un miroir, et personne jusqu'à présent ne s'est encore avisé de le critiquer; il est, pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait auquel il n'y a rien à redire.
On conviendra sans doute qu'il doit être compté pour une des merveilles de la contrée où je me promène.
Je passerai sous silence le plaisir qu'éprouve le physicien méditant sur les étranges phénomènes de la lumière qui représente tous les objets de la nature sur cette surface polie. Le miroir présente au voyageur sédentaire mille réflexions intéressantes, mille observations qui le rendent un objet utile et précieux.
Vous que l'Amour a tenus ou tient encore sous son empire, apprenez que c'est devant un miroir qu'il aiguise ses traits et médite ses cruautés; c'est là qu'il répète ses manœuvres, qu'il étudie ses mouvemens, qu'il se prépare d'avance à la guerre qu'il veut déclarer; c'est là qu'il s'exerce aux doux regards, aux petites mines, aux bouderies savantes, comme un acteur s'exerce en face de lui-même avant de se présenter en public. Toujours impartial et vrai, un miroir renvoie aux yeux du spectateur les roses de la jeunesse et les rides de l'âge, sans calomnier et sans flatter personne.--Seul, entre tous les conseillers des grands, il leur dit constamment la vérité.
Cet avantage m'avait fait désirer l'invention d'un miroir moral, où tous les hommes pourraient se voir avec leurs vices et leurs vertus. Je songeais même à proposer un prix à quelque académie pour cette découverte, lorsque de mûres réflexions m'en ont prouvé l'inutilité.
Hélas! il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir! En vain les glaces se multiplient autour de nous, et réfléchissent avec une exactitude géométrique la lumière et la vérité; au moment où les rayons vont pénétrer dans notre œil, et nous peindre tels que nous sommes, l'amour-propre glisse son prisme trompeur entre nous et notre image, et nous présente une divinité.
Et de tous les prismes qui ont existé, depuis le premier qui sortit des mains de l'immortel _Newton_, aucun n'a possédé une force de réfraction aussi puissante, et ne produit des couleurs aussi agréables et aussi vives que le prisme de l'amour-propre.
Or, puisque les miroirs communs annoncent en vain la vérité, et que chacun est content de sa figure; puisqu'ils ne peuvent faire connaître aux hommes leurs imperfections physiques, à quoi servirait mon miroir moral? Peu de monde y jetterait les yeux, et personne ne s'y reconnaîtrait,--excepté les philosophes.--J'en doute même un peu.
En prenant le miroir pour ce qu'il est, j'espère que personne ne me blâmera de l'avoir placé au-dessus de tous les tableaux de l'École d'Italie. Les dames, dont le goût ne saurait être faux, et dont la décision doit tout régler, jettent ordinairement leur premier coup d'œil sur ce tableau lorsqu'elles entrent dans un appartement.
J'ai vu mille fois des dames, et même des damoiseaux, oublier au bal leurs amans ou leurs maîtresses, la danse et tous les plaisirs de la fête, pour contempler, avec une complaisance marquée, ce tableau enchanteur,--et l'honorer même de tems à autre d'un coup d'œil, au milieu de la contredanse la plus animée.
Oui pourrait donc lui disputer le rang que je lui accorde parmi les chefs-d'œuvre de l'art d'Apelles?
CHAPITRE XXVIII.
J'étais enfin arrivé tout près de mon bureau; déjà même, en alongeant le bras, j'aurais pu en toucher l'angle le plus voisin de moi, lorsque je me vis au moment de voir détruire le fruit de tous mes travaux, et de perdre la vie.--Je devrais passer sous silence l'accident qui m'arriva, pour ne pas décourager les voyageurs; mais il est si difficile de verser dans la chaise de poste dont je me sers, qu'on sera forcé de convenir qu'il faut être malheureux au dernier point,--aussi malheureux que je le suis, pour courir un semblable danger. Je me trouvai étendu par terre, complètement versé et renversé, et cela si vite, si inopinément, que j'aurais été tenté de révoquer en doute mon malheur, si un tintement dans la tête et une violente douleur à l'épaule gauche ne m'en avaient trop évidemment prouvé l'authenticité.
Ce fut encore un mauvais tour de _ma moitié_.--Effrayée par la voix d'un pauvre qui demanda tout-à-coup l'aumône à ma porte, et par les aboiemens de _Rosine_, elle fit tourner brusquement mon fauteuil, avant que mon ame eût le tems de l'avertir qu'il manquait une brique derrière; l'impulsion fut si violente, que ma chaise de poste se trouva absolument hors de son centre de gravité, et se renversa sur moi.
Voici, je l'avoue, une des occasions où j'ai eu le plus à me plaindre de mon ame; car, au lieu d'être fâchée de l'absence qu'elle venait de faire, et de tancer sa compagne sur sa précipitation, elle s'oublia au point de partager le ressentiment le plus _animal_, et de maltraiter de paroles ce pauvre innocent.--"_Fainéant! allez travailler_," lui dit-elle (apostrophe exécrable, inventée par l'avare et cruelle richesse)! "_Monsieur_, dit-il alors pour m'attendrir, _je suis de Chambéry_...--Tant pis pour vous.--_Je suis Jacques; c'est moi que vous avez vu à la campagne; c'est moi qui menais les moutons aux champs_.--Que venez-vous faire ici?"--Mon ame commençait à se repentir de la brutalité de mes premières paroles.--Je crois même qu'elle s'en était repentie un instant avant de les laisser échapper. C'est ainsi que, lorsqu'on rencontre inopinément dans sa course un fossé ou un bourbier, on le voit, mais on n'a plus le tems de l'éviter.
_Rosine_ acheva de me ramener au bon sens et au repentir: elle avait reconnu _Jacques_, qui avait souvent partagé son pain avec elle, et lui témoignait, par ses caresses, son souvenir et sa reconnaissance.
Pendant ce tems, _Joannetti_, ayant rassemblé les restes de mon dîner, qui étaient destinés pour le sien, les donna sans hésiter à _Jacques_.
Pauvre _Joannetti_!
C'est ainsi que, dans mon voyage, je vais prenant des leçons de philosophie et d'humanité de mon domestique et de mon chien.
CHAPITRE XXIX.
Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me soupçonnât d'avoir entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faire, et forcé, en quelque manière, par les circonstances: j'assure ici, et jure par tout ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre long-tems avant l'événement qui m'a fait perdre ma liberté pendant quarante-deux jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en route plus tôt.
Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à certaines personnes;--mais je sais aussi que les gens soupçonneux ne liront pas ce livre:--ils ont assez d'occupation chez eux et chez leurs amis; ils ont bien d'autres affaires:--et les bonnes gens me croiront.
Je conviens cependant que j'aurais préféré m'occuper de ce voyage dans un autre tems, et que j'aurais choisi, pour l'exécuter, le carême plutôt que le carnaval: toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à supporter la privation des plaisirs que Turin présente en foule dans ces momens de bruit et d'agitation.--Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal: le silence de ma _cabine_ ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de la danse; mais, parmi les brillans personnages qu'on rencontre dans ces fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
Et pourquoi m'attacherais-je à considérer ceux qui sont dans une situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus malheureux que je ne le suis dans la mienne?--Au lieu de me transporter par l'imagination dans ce superbe _casin_, où tant de beautés sont éclipsées par la jeune _Eugénie_; pour me trouver heureux, je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent.--Un tas d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartemens somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère.--Quel spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les plus froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée sur une borne ou sur le seuil d'un palais.
Ici, c'est un groupe d'enfans serrés les uns contre les autres, pour ne pas mourir de froid.--Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour se plaindre.--Les passans vont et viennent, sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés.--Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissans de la musique, se mêlent quelquefois aux cris de ces malheureux, et forment une horrible dissonance.
CHAPITRE XXX.
Celui qui se presserait de juger une ville, d'après le chapitre précédent, se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui dorment pendant que les autres s'amusent, qui se lèvent à la pointe du jour, et vont secourir l'infortune sans témoins et sans ostentation.--Non, je ne passerai point cela sous silence:--je veux l'écrire sur le revers de la page _que tout l'univers doit lire_.
Après avoir ainsi partagé leur fortune avec leurs frères; après avoir versé le baume dans ces cœurs froissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis que le vice fatigué dort sur l'édredon, offrir à Dieu leurs prières, et le remercier de ses bienfaits: la lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et déjà ils sont prosternés aux pieds des autels,--et l'Éternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper!
CHAPITRE XXXI.
J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quelquefois, frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout-à-coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile! Six chaises! deux tables! un bureau! un miroir! quelle ostentation! Mon lit surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie.--Ces réflexions me rendaient indifférens les plaisirs qu'on m'avait défendus: et, de réflexions en réflexions, mon accès de philosophie devenait tel, que j'aurais vu un bal dans la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes, sans remuer de ma place;--j'aurais entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de _Marchesini_, cette voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,--oui, je l'aurais entendue sans m'ébranler:--bien plus, j'aurais regardé, sans la moindre émotion, la plus belle femme de Turin; _Eugénie_ elle-même, parée de la tête aux pieds par les mains de Mlle _Rapous_[2].--Cela n'est cependant pas bien sûr.
[Footnote 2: Fameuse marchande de modes à l'époque du _Voyage autour de ma Chambre_, il y a environ trente-trois ans.]
CHAPITRE XXXII.
Mais, permettez-moi de vous le demander, messieurs; vous amusez-vous autant qu'autrefois au bal et à la comédie?--Pour moi, je vous l'avoue, depuis quelque tems toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une certaine terreur.--J'y suis assailli par un songe sinistre.--En vain je fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui d'_Athalie_.--C'est peut-être parce que l'ame, inondée aujourd'hui d'idées noires et de tableaux déchirans, trouve partout des sujets de tristesse,--comme un estomac vicié convertit en poisons les alimens les plus sains.--Quoi qu'il en soit, voici mon songe:--Lorsque je suis dans une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et caressans, qui dansent, qui chantent,--qui pleurent aux tragédies, qui n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis:--Si, dans cette assemblée polie, il entrait tout-à-coup un ours blanc, un philosophe, un tigre, ou quelque autre animal de cette espèce, et que, montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée:--"Malheureux humains! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche: vous êtes opprimés, tyrannisés; vous êtes malheureux; vous vous ennuyez.--Sortez de cette léthargie!"
"Vous, musiciens, commencez par briser ces instrumens sur vos têtes; que chacun s'arme d'un poignard: ne pensez plus désormais aux délassemens ni aux fêtes; montez aux loges, égorgez tout le monde; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang!"
"Sortez, vous êtes _libres_, arrachez votre roi de son trône et votre Dieu de son sanctuaire!"
--Eh bien! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes _charmans_ l'exécuteront?--Combien peut-être y pensaient avant qu'il entrât? Qui le sait?--Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans[3]?
"_Joannetti_, fermez les portes et les fenêtres.--Je ne veux plus voir la lumière; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre;--mettez mon sabre à la portée de ma main,--sortez vous-même, et ne reparaissez plus devant moi!"
[Footnote 3: On voit que ce chapitre fut écrit en 1794; il est aisé de s'apercevoir, en lisant cet ouvrage, qu'il fut laissé et repris.]
CHAPITRE XXXIII.
"Non, non, reste, _Joannetti_; reste, pauvre garçon: et toi aussi, ma _Rosine_, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes caresses; viens, ma _Rosine_; viens.--V consonne et séjour."
CHAPITRE XXXIV.
La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger mes excursions sur la peinture.
En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère _Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers amis[4].
Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs qui datent de ma première jeunesse.
Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux que nous ne reverrons plus!
Ah! comme mon cœur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main, c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de lui!
Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!
Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il n'y entre pour rien.]
CHAPITRE XXXV.